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2 décembre 2019

IMPÉRIALISME CONTRE EMPIRE (2)

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L’opposition entre la majorité du Parti républicain et les Démocrates repose sur l’antagonisme de deux visions stratégiques, tant au niveau économique que militaire. Ces deux aspects sont intimement liés. La réforme fiscale, le « Border Adjustment Tax », destinée à promouvoir une relance économique, grâce à une politique protectionniste, a été rejetée par les Chambres US en décembre 2017. L’objectif de réindustrialiser le pays a été défait par le vote du parti démocrate.

Pour la présidence Trump, le rétablissement de la compétitivité US est prioritaire. La question militaire se pose en termes de soutien d’une politique économique protectionniste. Elle consiste à développer des conflits locaux, destinés à freiner le développement des nations concurrentes, et à saborder des projets globaux opposés à l’économie US, tel, par exemple, celui de la nouvelle Route de la soie, une série de « corridors  » ferroviaires et maritimes devant relier la Chine à l’Europe en y associant la Russie. Les niveaux, économique et militaire, sont étroitement liés, mais distincts. La finalité économique n’est pas confondue avec les moyens militaires mis en œuvre.

La distinction, entre objectifs et moyens, n’apparaît pas dans la démarche des Démocrates. Ici, les moments stratégiques et tactiques sont confondus. L’écrasement de ces deux aspects est caractéristique du schéma de la « guerre absolue  », d’une guerre débarrassée de tout contrôle politique et qui n’obéit plus qu’à ses propres lois, celles de la « montée aux extrêmes  ».

UNE NOUVELLE POLITIQUE DE DÉFENSE

L’opposition stratégique entre Républicains et Démocrates permet de lire les dernières interventions militaires des USA, la nuit du 13 au 14 avril en Syrie. Les frappes ont visé des positions sans valeur militaire. Les 3/4 des missiles ont été interceptés par la seule armée syrienne. L’opération avait avant tout un objectif de politique intérieure. Elle était destinée à montrer au parti de la guerre, les faiblesses militaires US actuelles et justifier un futur désengagement. Il s’agit de faire accepter qu’une politique d’affrontement avec la Russie nécessite une recomposition du tissu militaire et industriel US, donc une rupture avec la politique suivie pendant un quart de siècle, durant lequel les USA étaient la seule super-puissance. Tout acte de guerre pouvait alors être lu comme une opération de police interne à l’Empire étasunien.

C’est en rupture avec la vision stratégique impériale que, le 19 janvier 2018, le Secrétaire de la Défense, James Mattis, a dévoilé la nouvelle politique de défense. Elle repose explicitement sur la possibilité d’un affrontement militaire direct entre les États-Unis, la Russie et la Chine. Pour lui, il s’agit d’un bouleversement par rapport à la stratégie en vigueur depuis plus de 20 ans, celle de la « guerre contre le terrorisme  ». Il a précisé : « C’est la concurrence entre les grandes puissances – et non le terrorisme – qui est maintenant le principal objectif de la sécurité nationale américaine(2). »

La fonction de police était centrale dans la structure impériale, car les USA ne faisaient pas face à des États ennemis, mais à des « États voyous  ». La guerre se réduisait à une simple opération de maintien de l’ordre. Le rapport politique constitutif de l’Empire était asymétrique. La superpuissance étasunienne n’était alors confrontée qu’à des « États faillis  » ou des groupes « terroristes  ».

DE LA « GUERRE CONTRE LE TERRORISME » À LA « GUERRE ABSOLUE »

La nouvelle stratégie de défense opère une rupture avec cette politique, en reconnaissant l’existence d’États souverains qui entrent en rivalité, au niveau militaire, politique et économique, avec la puissance US. Alors que la « lutte antiterroriste » abolit la différence entre ennemi et criminel, la notion d’ennemi reprend ici tout son sens.

Le scénario n’est plus celui des guerres limitées de l’ère Bush ou Obama, mais bien celui de la « guerre totale », comme en 40-45, un conflit qui entraîne une mobilisation complète des ressources du pays. La guerre totale, de par l’existence de l’arme nucléaire, peut acquérir une nouvelle dimension. Elle rejoint la notion, développée par Clausewitz, de « guerre absolue  », une guerre conforme à son concept : la volonté abstraite de détruire l’ennemi, tandis que la guerre réelle est la lutte concrète et l’utilisation nécessairement limitée de la violence.

Clausewitz opposait ces deux notions, car la « montée aux extrêmes  », caractéristique de la guerre absolue, ne pouvait être qu’une idée abstraite servant de référence pour évaluer les guerres concrètes. Actuellement, à travers la possible utilisation de l’arme nucléaire, la « guerre réelle  » devient conforme à son concept. La « guerre absolue  » n’est plus simplement une abstraction, une « chose de pensée  ». Elle devient une possibilité effective et acquiert le statut d’une « abstraction réelle. »

Pour Clausewitz, la guerre était « la continuation de la politique par d’autres moyens  ». Mais, dans la guerre absolue, le rapport guerre-politique se renverse. La guerre n’est plus la forme la plus haute de la politique. En devenant guerre absolue, elle ne se soumet plus qu’à sa propre logique, elle « n’obéit qu’à sa propre grammaire  », celle de la montée aux extrêmes. Ainsi, une fois déclenchée, la guerre nucléaire échappe au cran d’arrêt de la décision politique.

« GUERRE ABSOLUE  » COMME CHOIX STRATÉGIQUE ?

La menace d’une guerre absolue est au cœur de la politique étrangère et des opérations militaires des États-Unis. Contrairement à la plupart des actions US, l’évaluation du danger est permanente du côté de la Russie. Elle engendre une retenue qui pourrait faire penser à de l’indécision par rapport aux actions étasuniennes sur le territoire syrien. La difficulté de la position russe ne provient pas tant de ses divisions internes, du rapport de forces entre les tendances mondialiste et nationaliste au sein de ce pays, que des divisions interétasuniennes, balançant entre guerre économique et guerre nucléaire. Les rapports de forces internes aux USA sont particulièrement instables, ce qui laisse une marge d’incertitude importante dans l’évaluation de leur politique.

Cependant, menaces militaires et nouvelles négociations économiques sont bien deux aspects de la nouvelle « politique de défense » US. E. Colby, assistant du Secrétaire de la Défense a affirmé que « c’est une démarche stratégique de reconnaître la réalité de la compétition et l’importance du fait que “les bonnes clôtures font les bons voisins“. »

Cette politique, prônant un retrait face à la mondialisation du capital et le rétablissement de frontières, contrarie frontalement la vision impériale US qui s’oppose à l’existence d’hégémonies régionales. Selon le Washington Post, exprimant la position du parti démocrate, l’existence d’un monde multipolaire, échappant à la Pax Americana, conduirait à une « future guerre mondiale.  »

Jean-Claude Paye

  1. Suite du texte paru dans le Kairos d’avril-mai 2018.
  2. Summary of the National Defense Strategy of The United State of America.

Jean-claude Paye
Auteur
Léa Décan
Illustrateur

Léa Décan
Illustrateur

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