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15 novembre 2019

QUAND LES RICHES FONT SÉCESSION

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Parfois, certains critiquent les communautés immigrées qui ont tendance à se regrouper dans certains quartiers. Si ceux-là, comme toujours et partout dans le monde, tentent de recréer du lien social, il en est d’autres qui, sur base de distinction de classe, tentent de s’isoler et de se protéger du reste de la société.

Bruxelles (après Dubaï paraît-il) est une des villes les plus multiculturelles au monde. Les Portugais à Saint-Josse, les Maghrébins à Molenbeek, les Turcs à Schaerbeek et Saint-Josse… se retrouvent en grand nombre dans certains quartiers et certaines rues. C’est surtout pour maintenir du lien social, pour disposer de commerces qui leur offrent des produits de leurs régions d’origine, qu’ils se regroupent. Mais ces zones où, malgré leur déracinement, ils se sentent moins isolés, sont ouvertes sur le reste de la société et quiconque veut humer un air où flottent d’autres parfums plus méditerranéens ou veut acheter des produits « exotiques » y est le bienvenu. Il en va tout autrement dans quelques coins qui semblent vouloir s’inspirer d’une logique urbanistique venue des États-Unis et nommée gated communities.

Ce modèle, encore fort heureusement rare chez nous, voit se développer des résidences entourées de murs et fermées par des grilles, surveillées par des dispositifs électroniques, gardées par des vigiles qui interdisent l’entrée aux visiteurs non conviés. Des ménages, en général issus des classes bourgeoises ou moyennes aisées, recherchent l’entre-soi et rejettent tout ce qui ne leur ressemble pas. On a là une ségrégation volontaire, un retrait de la société, une méfiance vis-à-vis d’autres catégories de population considérées comme gênantes, voire dangereuses. Les non-résidents sont perçus comme des étrangers et l’on y refuse l’autre, perçu comme une menace pour sa sécurité. Cet « enfermement volontaire  »(1) est vertement critiqué par quelqu’un comme Thierry Paquot, l’éditeur de la revue Urbanisme qui décèle un phénomène planétaire, ces « villes privées » qu’il considère comme une dérive menaçante pour l’urbanisme futur(2).

Avant d’en venir à Bruxelles, considérons donc ce phénomène de plus en plus répandu de par le monde. Son émergence est datée des années 1980 aux États-Unis et y connaît un boom dans les années 90. À cette époque déjà, « 40 % des nouveaux programmes immobiliers étaient ceints de murs ou de barrières (…) et au sud du pays, dans des métropoles comme Houston, près d’un quart des habitants se trouvaient déjà dans un ensemble clos  ».(3) Par la suite, le modèle s’est exporté surtout vers le sud de la planète, dans des pays où les inégalités sociales sont particulièrement criantes (Rio de Janeiro et Sao Paulo au Brésil, Johannesburg en Afrique du Sud, voire à Shanghai où la planification de quartiers nouveaux s’accompagne quasi systématiquement de la création d’énormes gated communities rassemblant plusieurs milliers d’habitants). En Europe, au sud de la France, notamment du côté de la Côte d’Azur, la formule attire des retraités aisés (et peureux ?).

Ces exemples étrangers devraient dissuader ce choix élitaire. En effet, on constate qu’il ne s’y déroule quasi aucune vie sociale et, qu’en journée, l’animation est principalement le fait du personnel domestique. Reprenons ici le tableau peu engageant dressé par Claire Scohier d’Inter-Environnement Bruxelles : « Les riches qui se soumettent à ce régime de protection mènent leur vie sous la surveillance permanente des dispositifs qu’ils ont eux-mêmes appelés de leurs vœux pour surveiller l’autre (remettre des listes d’invités, avoir toujours son badge, problèmes de pannes…). En définitive, la gated community entretient le phénomène qu’elle est censée combattre. Loin de réduire le sentiment d’insécurité, ces enclaves les augmentent. La vie surprotégée rend l’individu intolérant au moindre bouleversement de sa vie bien ordonnée et angoissé à l’idée de toute confrontation de ce qui n’appartient pas à son monde. (…) Ces manières d’habiter créent surtout un univers paranoïde en accentuant le sentiment d’insécurité et le climat de méfiance générale. La multiplication des murs et des clôtures peut produire un effet anxiogène qui laisse à penser que si la zone est clôturée, c’est qu’elle n’est pas sûre (Barron, 1998)  »(4). Claire Scohier prévient aussi : « Les gated communities dévient la délinquance vers d’autres zones plus fragiles, moins sécurisées, augmentant d’autant l’insécurité (réelle ou supposée) dans les environs et dans les quartiers les plus défavorisés  ».

LE REPLI COMMUNAUTAIRE MENACE-T-IL À BRUXELLES ?

Pour ce qui est de Bruxelles, le modèle des résidences fermées n’est certainement pas aussi répandu que dans d’autres lieux où les inégalités sont plus criantes. Citons toutefois le bien nommé Clos des millionnaires en bordure du Bois de la Cambre, le complexe Via Quattro Fontane, clos résidentiel voisin de la Chapelle de Boondael à Ixelles(5) ou un petit ensemble aux jardinets très sécurisés entre la rue des Palais et la rue de la Poste, dans un quartier populaire de Schaerbeek. Inter-Environnement Bruxelles classe aussi dans cette catégorie la tour Premium baptisée Up Site ; cette tour de 40 étages, plantée au bord du canal au quartier nord, présente en effet bien des caractéristiques d’une gated community  : des appartements de luxe, une piscine, une salle de bien-être, un jardin intérieur privé, des commerces et une kids factory, le tout entièrement sécurisé et minimisant au maximum les liaisons avec le quartier.

Parfois, cependant, certains imaginent de se réserver des espaces qui étaient auparavant publics. Ainsi, à Ixelles, le Val de la Cambre est un ensemble privé traversé par un cheminement piéton qui relie la plutôt chic avenue Duray (et l’abbaye de la Cambre) à la plus animée avenue de l’Hippodrome. Cet ensemble résidentiel huppé a été terminé en 1934 et a toujours été ouvert au passage des riverains. Or, en 2009, ceux-ci furent surpris de voir apparaître une grille de fer forgé qui barrait le passage. Une serrure à code sur une porte réservait l’accès aux résidents. L’auteur de ces lignes, alors conseiller communal à Ixelles, interpella le Collège sur cet acte qui contrevenait à l’obligation de ne pas interrompre un passage public existant depuis plus de 30 ans. Après un débat animé entre ceux favorables au droit de propriété des plus aisés et ceux sensibles aux besoins de mobilité de tout un chacun, la décision fut de ne pas accepter ce fait unilatéral. Hélas, même si la porte ne fut jamais fermée, même de nuit, ce qui était la position de repli des propriétaires, un recours devant la Région permit, 4 ans plus tard, de régulariser l’édification de cette barrière plutôt dissuasive.

Et voici qu’en ce début 2018, la copropriété revient à l’offensive et dépose un permis d’urbanisme pour édifier une nouvelle clôture à l’autre extrémité de la voirie. Habile manœuvre : étape après étape, les propriétaires tentent de protéger leur rue du monde extérieur. La réunion de concertation qui devait donner son avis sur ce projet a permis d’entendre les motivations de la copropriété. Étonnant : la principale gêne était la nécessité de devoir enlever, certains matins, les canettes abandonnées par des clients du night-shop situé à l’entrée du site. Or, le travail du fort efficace comité de quartier a permis de constater que ce night-shop faisait partie de la copropriété et que des tensions en son sein étaient fortes. Quand le serpent propriétaire se mord la queue et résout ses contradictions aux dépens des autres utilisateurs de la rue… Barrer la route à des centaines de citoyens juste pour de légères incivilités que tout le monde vit, montre bien la logique élitaire qui se cache derrière ces menées ségrégationnistes.

Fort heureusement, nous apprenions, ce début avril, que le collège d’Ixelles, mis sous pression de la mobilisation citoyenne, signifiait son refus de voir une deuxième barrière s’ajouter à la première. Et si on faisait enlever celle-ci sans attendre la prochaine offensive des proprios exclueurs ?

UNE ÉVOLUTION SOCIÉTALE INQUIÉTANTE

Les gated communities sont un symptôme inquiétant, pointe émergée de l’iceberg de la dualisation des territoires. Inter-Environnement Bruxelles dénonce depuis longtemps la gentrification qui sévit dans les quartiers centraux de la ville. Récemment Brussels Studies a évalué scientifiquement ce rejet vers de lointaines périphéries de ceux qui n’ont pas les moyens de se payer les loyers des zones favorisées(6).

Ce sont là des manifestations, parmi d’autres, d’une poussée vers la dualisation des sociétés. Beaucoup y participent lorsqu’ils passent des vacances dans des « clubs » lointains qui leur permettent de profiter d’un soleil tropical mais dans des enclos d’où sont exclus les indigènes, toujours vaguement inquiétants vu leur « étrangeté » (alors que ce sont eux qui sont les étrangers).

Depuis les libertariens qui veulent construire des îles artificielles pour hyper-friqués où ils pourront édicter leurs propres lois anti-solidaires, jusqu’aux transhumanistes qui imaginent un monde où « co-habiteraient » les humains augmentés et les humains-chimpanzés non technologisés, certains ne veulent décidément pas construire du commun. Irait-on vers le sinistre scénario imaginé par Jean-Christophe Ruffin dans sa fiction Globalia(7), où des privilégiés réfugiés dans les cités sous cloche, les « zones sécurisées », se contentent d’extraire la richesse matérielle venue du reste de la planète, les « non-zones », où règnent le chaos et la violence ?

Alain Adriaens

  1. S. Degoutin, Prisonniers volontaires du rêve américain, Paris, Éditions de la Villette, 2006.
  2. Collectif, dir. Thierry Paquot, Ghettos de riches – Tour du monde des enclaves résidentielles sécurisées, Perrin, septembre 2009.
  3. Les Gated Communities : des ghettos de riches ?, Éric Charmesars 2011, http://www.laviedesidees.fr/Les-Gated-Communities-des-ghettos.html, réf : T. Sanchez, R. Lang & D. Dhavale, « Security versus Status ? A First Look at the Census’s Gated Community Data”, Alexandria, Metropolitan Institute, Virginia Tech, 2003.
  4. Claire Scohier, « Bruxelles et les gated communities », mars 2011- http://www.ieb.be/Bruxelles-et-les-gated-communities
  5. Pour les intéressés, un appartement y est à vendre pour la modique somme de… 995.000€ : https://www.victoire.be/fr/immobilier/3222636/apartment-for-sale-ixelles
  6. Sarah De Laet, « Les classes populaires aussi quittent Bruxelles. Une analyse de la périurbanisation des populations à bas revenus »
    http://journals.openedition.org/brussels/1630 .
  7. Jean-Christophe Rufin, Globalia, Paris, Gallimard, 2005.

Alain Adriaens

Alain Adriaens

Auteur
Aurélie Garnier

Aurélie Garnier

Illustratrice
Aurélie Garnier

Aurélie Garnier
Illustratrice

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