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13 novembre 2019

ÉTAT D’URGENCE : ENTRE VIDE DE PENSÉE ET SOUFFRANCE CIBLÉE

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État d’urgence, politiques anti-terroristes, contrôles migratoires… les décisions prises avec zèle dans les antichambres « démocratiques », précipitées par le gouvernement Michel, ne laissent aucune place au discours sur les effets durables de ses politiques qui seraient comme éthérées, bienveillantes juste parce qu’on les dit. Écouter les témoins de ces mesures rappelle pourtant la matérialité cruelle de ces choix politiques.

« Bon, je te raconte. Il était 5 h du matin plus ou moins, enfin c’était le petit matin. Je donnais le biberon à mon fils et puis : bah ! la porte a éclaté. Avec un bélier. Plein de monde avec des fusils. Ils se sont rués sur nous. Il y en a un qui m’a arraché mon fils des bras. Tellement violemment qu’il est tombé contre le mur. Et puis, j’ai reçu un coup de fusil sur la tête. Je suis tombé dans les vapes. Je ne sais pas combien de temps ( ? ) Et puis, j’ai crié : “Tuez pas mon fils ! Ne tuez pas mon fils !” Ils étaient tellement violents que je n’aurais jamais imaginé que c’était la police. Et là, j’ai hurlé : “Mais pourquoi vous voulez me tuer ?” Ils m’ont dit que j’étais un terroriste. Que j’avais caché Abdeslam après l’attaque de Paris. Et puis, ils m’ont mis une cagoule sur la tête, je n’arrivais plus à respirer. Ma femme était à l’hôpital. Elle venait d’accoucher. La police a pris mes enfants. Elle les a donnés à un assistant social et puis, finalement, ils m’ont relâché le soir même ».

—  Le simple fait d’être arrêté – souvent à l’occasion d’une descente à domicile et d’une perquisition – est extrêmement violent et traumatisant pour toute la famille et tout l’entourage. Une perquisition anti-terrorisme quand on en a vécu une, on s’en souvient. C’est très destructeur et ça génère chez toutes les personnes qui en sont témoins ou qui en ont entendu parler, énormément de suspicions, immédiatement. Parce qu’on se dit toujours : il n’y a pas de fumée sans feu. S’il y a une telle intervention, c’est qu’il y a bien eu quelque chose. Et donc, on se méfie… C’est très destructeur du lien humain. Et il y a très peu de travail qui est fait (à ma connaissance) pour amoindrir – quand c’est possible – ce traumatisme.

—  On a recours à des outils pour éviter la détention préventive, qui sont des trucs complètement farfelus. Comme le recours au nouveau Centre d’Aide et de Prise en charge de toute personne concernée par les Extrémismes et Radicalismes Violents. Ce centre est censé pouvoir accompagner les personnes qui sont concernées par la radicalisation… il faut qu’il y ait des espaces d’écoute, mais personne ne connaît la qualité de leur travail. Rien n’a été évalué. Or, aujourd’hui, pour avoir une libération de détention préventive de quelqu’un – poursuivi pour terrorisme – , il faut souvent proposer quelque chose de cette nature-là. Personne n’est capable de dire : quelle est la qualité de ce travail-là. Donc, c’est absurde. Il n’y a aucune prise sur ces petites décisions administratives qui jalonnent en fait une détention en attente d’un procès. On en arrive à un système où les personnes qui sont poursuivies pour terrorisme se retrouvent à être soumises à des régimes spéciaux d’isolement, des régimes spéciaux de traitements parce qu’on considère qu’elles sont potentiellement plus dangereuses que d’autres pour le discours qu’elles pourraient véhiculer.

—  Je vois passer comme ça des tas de mesures et je n’arrive même plus à te dire lesquelles. Ce n’est pas la plus récente, mais pour moi : « L’incitation indirecte au terrorisme » est le moment ou j’ai arrêté de réfléchir plus loin. Parce que je me suis dit : si on peut qualifier ça d’infraction alors tout peut le devenir. « L’incitation indirecte au terrorisme » ce n’est pas ce que tu as dit, c’est ce que l’on comprend de ce que tu aurais voulu dire. Si, c’est « indirect », c’est que tu ne l’as pas dit. C’est que tu as voulu le dire, mais on sent que tu t’es retenu…

—  On peut dire que le métier d’avocat ou la pratique des personnes ou leur rapport au droit a fortement changé. C’est-à-dire que là où avant, on avait toujours le temps de s’adapter, de voir venir… de lancer aussi des campagnes de résistance, plus de fond sur des lois, parce que ça prenait aussi du temps, le processus législatif, etc. Maintenant, on a toute une série de lois qui sont adoptées selon la procédure d’urgence. Donc, tout est accéléré. Ça va en quelques mois. Le gouvernement pond son texte, ça passe au Parlement. Ils le lisent à peine. Ils font quelques commentaires et c’est passé.

—  La construction de l’ennemi intérieur est une vieille stratégie qui consiste à construire cette figure repoussoir d’un ennemi qui permet de faire passer notamment toute une série de législations et de mesures sécuritaires – que ce soit dans l’anti-terrorisme ou autres… Mais par ailleurs, les conséquences de cela, c’est que ça produit des formes de gestion duelle de la société. Entre ceux qui sont concernés par la construction de cette figure et qui se ramassent toute la répression de ces politiques (comme c’est le cas avec les perquisitions massives à Molenbeek…). D’un côté, tu as cette population et de l’autre côté tu as les populations blanches. Les populations (blanches) ne se ramassent pas la violence directe comme se la ramasse l’autre partie de la population, mais elles sont concernées toutes les deux dans le sens où oui, il y a une généralisation de mesures d’exception qui sont appliquées sur l’ensemble de la population. Mais pas avec la même intensité sur tout le monde.

— Le terme déradicalisation est important aussi parce que, maintenant, tu as toute une série de politiques qui se sont mises en œuvre en prison, mais également dans nos quotidiens. Il y a donc un ensemble de subsides pour les ASBL : « Est-ce que vous faites de la déradicalisation ou pas  ? » Je trouve que le travail de Nadia Fadil est vraiment central pour comprendre comment un terme qui appartient à la base, qui naît dans le champ purement sécuritaire, dans le champ des services secrets, dans le champ du renseignement… va percoler et gagner tous les autres champs du social. Cela fausse tout le débat en fait de partir de ce présupposé : « Ah, on va parler de radicalisation  »… Il y a une forme de dépolitisation qui vient avec l’utilisation de ce terme, là où on devrait reconnaître un rapport de force politique entre, pour le dire vulgairement, un « ami » et un « ennemi », entre 2 champs qui s’opposent, entre 2 forces qui s’opposent, entre 2 visions du monde radicalement différentes. On peut être d’accord ou pas avec le fond de la question politique, avec la conception du monde de ceux qui se battent contre l’ordre tel qu’il existe maintenant, mais il y a quelque chose d’éminemment politique là-dedans. Et le fait de recourir à cette notion de radicalisation comme en quelque sorte à une pathologie : « Est-ce que tu es plus ou moins gravement atteint par cette radicalisation ?  »… On « pathologise » le sujet radical et on évacue toute dimension de conflits. On évacue tout le message qui peut-être porté. Encore une fois, je dis que ce n’est pas une question d’adhérer ou pas aux messages , mais c’est une manière de traiter les formes d’opposition au pouvoir en place ».

Émission Micro Ouvert, Graziella Van Loo

Avec les paroles de Diletta Tatti, Olivier Stein, Nicolas Cohen et Chedia Leroij, plus des témoignages extraits du rapport Human Right Watch (2016) « Sources d’inquiétude. Les réponses anti-terroristes de la Belgique aux attaques de Paris et de Bruxelles ».

https://radiorivewest.wordpress.com + https://www.lesteki.be

À écouter sur : http://www.microouvert.be

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