Par Serge Van Cutsem
En l’espace de quelques semaines, l’été 2026 aura vu se répéter le même geste, avec une régularité presque mécanique : perquisitionner, placer en garde à vue, geler des avoirs, saisir du matériel, sans jugement, et sans même d’accusation formellement instruite. Le point commun de ces épisodes n’est ni la couleur politique des personnes visées, ni la nature exacte de leur discours, mais la logique qui les frappe toutes : neutraliser avant de juger, punir en dehors du procès. Désormais, de la gauche à la droite, les réactions sont quasiment identiques.
Passons en revue cette chronologie d’un été qui ne s’arrête plus
- 9 juillet : une mission sénatoriale rend son rapport sur les « zones grises de l’information » ; le terme d’« ingérence intérieure » est employé en conférence de presse.
- 21 juillet : vote de la loi imposant la vérification d’âge sur les réseaux sociaux pour les mineurs.
- Fin juillet : un éleveur du Sud-Ouest est perquisitionné à son domicile par une dizaine de gendarmes, son ordinateur et son téléphone saisis, puis placé plus de trente heures en garde à vue sur instruction directe du ministère de l’Intérieur.
- Début août : une journaliste est expulsée du territoire ; ses avoirs sont gelés vingt-quatre heures plus tard, elle est assignée à résidence avec pointage quotidien au commissariat. Son crime ? elle est russe.
- Courant de l’été, l’Union européenne autorise de facto, par un règlement sur les « nouvelles techniques génomiques » (NGT), la nouvelle génération d’OGM, sans obligation d’étiquetage.
- Et toujours cet été : une vague d’incendies exceptionnelle frappe la France; 220.000 personnes déplacées, un village réduit en cendre; toute mise en cause de la gestion de crise par les habitants concernés est requalifiée d’intox ou de complotisme, ou encore de discours d’extrême droite.
Toujours une même mécanique : punir avant de juger
Plusieurs dossiers et vidéos, impliquant des profils radicalement différents, un journaliste de gauche, des politiques de droite, un éleveur sans couleur politique, révèlent la même mécanique administrative et en font la même analyse. Ceci élimine d’emblée toute récupération ou accusation sectaire. Dans un cas, le gel des avoirs frappe une personne qui n’a fait l’objet d’aucune condamnation, sur le seul fondement d’un discours jugé contraire aux « intérêts fondamentaux de la nation », une notion dont la définition, dans les faits, épouse l’agenda du moment. Dans l’autre, le matériel informatique et téléphonique saisi lors d’une perquisition est conservé « à titre confiscatoire » alors même que l’intégralité des données a déjà été extraite, donc sans autre but que de priver durablement la personne de ses outils de travail et de communication, la procédure d’appel pouvant repousser la restitution de plusieurs années, au terme desquelles le matériel est de toute façon obsolète.
Dans les deux cas, le dossier d’accusation s’avère, à l’examen, particulièrement mince : d’un côté, un faisceau d’indices reconstruit a posteriori, qui attribue à une prise de parole des dégradations matérielles survenues après un tout autre événement déclencheur, largement diffusé et commenté dans les grands médias sans qu’aucune poursuite n’en résulte pour ces derniers ; de l’autre, une définition à géométrie variable de ce qui constitue une atteinte aux intérêts de la nation. Dans les deux dossiers, une pièce à charge reprend telle quelle, sans vérification, des affirmations inexactes déjà publiées par voie de presse : antécédents judiciaires inventés, engagement politique prêté sans fondement. La sanction est administrative et immédiate. Elle précède ainsi largement, quand elle ne s’y substitue pas, toute décision de justice.
Ce mois d’août aura aussi vu se déployer un vocabulaire nouveau, et il mérite qu’on s’y arrête. L’« ingérence intérieure » est un oxymore : l’ingérence, par définition, vient de l’extérieur. En l’appliquant à des citoyens nationaux qui critiquent l’action du pouvoir en place, on efface purement et simplement la distinction entre opposition politique légitime et intelligence avec une puissance étrangère. Une proposition de loi sénatoriale sur ce thème doit être examinée à la rentrée. Le second concept qui s’installe est celui de « démocratie de combat » : suspendre des garanties démocratiques au nom, précisément, de la défense de la démocratie. La formule ne date pas d’hier dans la théorie politique, mais son usage décomplexé, cet été, pour justifier la surveillance et la sanction de la parole dissidente, mérite d’être noté comme un fait de discours à part entière.
Ce qui frappe, au fil de ces épisodes, c’est moins la virulence de la répression que le silence qui l’entoure. J’ouvre ici une parenthèse qui fait référence à mon premier livre qui sera disponible dans les prochains jours (voir en fin de publication). En effet, le chapô de celui-ci se termine par :
« On ne reconnaît pas nécessairement un régime autoritaire à sa seule brutalité, mais aussi à son silence : le silence de ceux qui savaient et se sont tus ».
Désormais aucun grand parti ne défend frontalement les personnes visées : chacun craint d’être associé, par ricochet, à la cause qu’elles incarnent. Ce silence n’est pas seulement tactique, il est aussi structurel. Sur les sujets où la souveraineté nationale entre en collision frontale avec les traités européens (la politique agricole, la monnaie, la défense), aucun grand candidat déclaré à l’élection présidentielle française de 2027 ne porte de position de rupture, pour la simple raison que la quasi-totalité d’entre eux se réclament, à des degrés divers, du projet européen. Un parti peut bien promettre de renverser la table : tant que le Conseil constitutionnel et le cadre des traités demeurent la limite haute de l’action publique, la marge de manœuvre réelle restera la même, quel que soit le nom du vainqueur. Et cela on ne le répétera jamais assez !
Il y a bien les différents candidats souverainistes, mais ceux-ci souffrent de deux problèmes quasiment rédhibitoires. D’abord ils ne parviennent pas à former une synergie afin d’unir leurs forces autour d’un tronc commun en faisant fi de leurs différences qui ne jouent pourtant aucun rôle dans la catastrophe annoncée. Ensuite, tout le système électoral et médiatique fait en sorte de les invisibiliser. C’est d’autant plus dommage qu’ils représentent tous la seule chance de faire basculer le système devenu fou et machiavélique.
C’est pour cela que cette rentrée doit aussi voir arriver, outre la proposition de loi sur l’ingérence intérieure, un climat électoral sous tension : la question qui circule n’est plus seulement « qui va gagner ? » mais « le résultat sera-t-il accepté dans le jeu de la course à la victoire ? », en particulier si des candidats jugés indésirables par le pouvoir en place se retrouvaient en position de l’emporter.
On mesure souvent ces dérives à l’aune des grandes affaires médiatiques. Elles se lisent pourtant tout aussi nettement sur le terrain agricole, qui cumule à lui seul plusieurs strates de la même crise. Le monde paysan reste l’une des professions les plus touchées par le suicide en France, avec un mort tous les deux jours et plusieurs tentatives quotidiennes ; des dizaines de milliers d’exploitations disparaissent chaque année. Une épizootie bovine récente a donné lieu à une politique d’abattage massif puis de vaccination imposée, dont plusieurs éleveurs rapportent des effets indésirables significatifs sur leur cheptel. C’est une séquence que d’aucuns rapprochent, non sans intelligence, du débat sur la gestion de la crise sanitaire de 2020, aujourd’hui rouvert outre-Atlantique par des auditions parlementaires qui ont fortement tendance à donner raison aux ex-complotistes.
Le lien avec les incendies de l’été mérite d’être établi explicitement, car il est rarement fait dans les grands médias : la disparition progressive du pastoralisme (moins de troupeaux, moins de surfaces broutées) laisse proliférer des broussailles et des friches qui constituent un combustible de choix ; l’arrachage subventionné de vignes et l’abandon, sous la pression d’un contentieux environnemental, de projets de retenues d’eau réduisent d’autant les capacités de coupe-feu et de réserve hydrique ; et lorsque des agriculteurs se mobilisent spontanément avec leur matériel pour aider à combattre les feux, ils se heurtent à des obstacles administratifs, par exemple cette obligation aberrante de s’enregistrer sur une plateforme qui ne sont que des contrôles destinés à ralentir leur action. Ce que des habitants de zones sinistrées ont pu décrire, cet été, comme des choix d’arbitrage territorial inexpliqués trouve ici une explication structurelle qui ne doit rien au hasard ni à la malveillance individuelle, mais à une accumulation de décisions réglementaires prises sans considération pour leurs effets systémiques.
À cela s’ajoute un règlement européen qui autorise, sans étiquetage obligatoire, une nouvelle génération d’OGM végétaux, avec une extension déjà annoncée par les industriels aux animaux d’élevage. Sans traçabilité, la distinction entre production française et importation perd une grande partie de son sens, et la dépendance aux semenciers étrangers, dont les semences sont majoritairement stériles, s’installe durablement. Aucun candidat à la présidentielle de 2027 n’a, à ce jour, pris position de façon substantielle sur ce dossier. C’est à nouveau un silence qui recoupe exactement celui relevé plus haut sur les autres terrains de la souveraineté.
Il y a quelque chose de disproportionné dans la mobilisation de moyens publics observée cet été : une dizaine de gendarmes dépêchés pour saisir un téléphone sans contenu compromettant, une procédure d’expulsion et de gel d’avoirs déployée en quelques jours contre une journaliste dont l’influence réelle reste, par ailleurs, difficile à établir. Cette débauche de moyens contre des cibles somme toute modestes contraste avec les difficultés bien réelles rencontrées ailleurs : personnels des forces de l’ordre en sous-effectif chronique et eux-mêmes très touchés par le suicide, faible capacité de réponse aux feux de forêt, incapacité à traiter en amont la détresse du monde agricole. Ce déséquilibre entre l’énergie déployée contre la parole dissidente et celle, bien plus limitée, consacrée aux urgences structurelles du pays est, en creux, un aveu : celui d’un pouvoir qui a moins de prise sur les événements qu’il ne veut le montrer, et qui compense cette perte de contrôle par une démonstration de fermeté sur les cibles les plus faciles à atteindre.
Pris séparément, chacun de ces épisodes pourrait passer pour un fait divers, une bavure isolée, une actualité législative technique. Mis bout à bout, sur trois terrains aussi différents que les médias, l’agriculture et l’appareil institutionnel, ils dessinent une même trajectoire : un cadre juridique qui s’élargit pour englober la critique légitime, un vocabulaire qui brouille la distinction entre opposition et trahison, une classe politique verrouillée par ses propres engagements européens, et un terrain, celui de la production alimentaire et de la gestion du territoire, sacrifié aux mêmes logiques sans que cela suscite un débat à la hauteur de l’enjeu. Ce n’est plus une accumulation de dérives ponctuelles, c’est la manifestation, au jour le jour, d’un changement de nature du régime qui se sent condamné et dont la seule préoccupation est désormais de se maintenir au pouvoir un jour de plus.
Ce laboratoire n’est pas “franco-français”. En effet, chaque dispositif testé à Paris : la requalification de la critique politique en ingérence, le gel administratif des avoirs, la judiciarisation préventive de la parole dissidente, trouve son pendant, ou son origine, dans des textes et des orientations décidés à l’échelle de l’Union européenne, appelés à s’appliquer, à très court terme, à l’ensemble des États membres. La France sert de champ d’expérimentation grandeur nature à des mécanismes de contrôle que le reste de l’Union, Belgique comprise, est appelée à adopter dès qu’ils auront fait leurs preuves à Paris. Ce qui se joue cet été n’est donc pas une crise française isolée : c’est le test grandeur nature, sur un grand État membre, de ce que l’Union européenne dans son ensemble s’apprête à généraliser.
Ce texte d’actualité n’est que la description objective et incontestable de la mise en pratique, sous nos yeux, des mécanismes d’anesthésie et de contrôle que je détaille dans mon ouvrage à paraître1.
1 « Contrôle, Servitude & Déclin », prochainement en auto-édition sur Amazon.


