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17 avril 2020

NOUS SOMMES PRIS DANS LE SPECTACLE

Kairos 43

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Dans une période de grande confusion où se côtoient quotidiennement le constat personnel de la dégradation en cours du monde et celui de l’absence d’un discours partagé sur les causes à l’origine de cette dégradation, le concept de spectacle a plus que jamais toute sa pertinence. Cette théorie critique de la société moderne que Guy Debord décrit en 1967 dans son ouvrage La société du spectacle, est une arme intellectuelle qui pourra aider à distinguer le faux du vrai, reconnaître les imposteurs, nommer ce qui accompagne le système capitaliste ou rompt réellement avec lui. Alors que Guy Debord écrivait que le spectacle est « sans doute le plus important événement qui se soit produit dans ce siècle ; et aussi celui que l’on s’est le moins aventuré à expliquer (1)  », rien n’a changé au XXIe siècle, s’aggravant même avec les « progrès » de la communication de masse. Voici un article autour de cette question, suivi d’une brève interview anachronique de Guy Debord. 

Le plus souvent la société semble appréhendée comme un fait total qui, à l’instar de la nature vivante, nous aurait été léguée et au sujet duquel il n’y aurait rien à redire. Protestons-nous sur les caractéristiques biologiques qui font qu’une plante pousse d’une telle manière, ou donne des fleurs qui ont tel aspect, pourquoi en ferions-nous autrement avec le corps social, qui serait dès lors dans notre imaginaire, comme l’arbre, dirigé par une force externe ? Cornelius Castoriadis parlait à ce sujet d’hétéronomie, soit le contraire de l’autonomie, en précisant « qu’une idée centrale et fallacieuse de la plupart des mouvements de gauche […] a été de confondre l’hétéronomie avec la domination et l’exploitation par une couche sociale particulière. Mais la domination et l’exploitation par une couche sociale particulière n’est qu’une des manifestations (ou réalisations) de l’hétéronomie. L’essence de l’hétéronomie est plus que cela. (…) Ainsi, l’hétéronomie est le fait que l’institution de la société, création de la société elle-même, est posée par la société comme donnée par quelqu’un d’autre, une source “transcendante” : les ancêtres, les dieux, le Dieu, la nature, ou – comme avec Marx – les “lois de l’histoire”  »(2)

Plongé dans un bain médiatique qui détient le monopole de la représentation du monde, les images véhiculées confortent cette hétéronomie , entretiennent le mensonge, présentent le monde comme une donnée intangible et assurent la pérennité de la domination. « Sur le plan des techniques, quand l’image construite et choisie par quelqu’un d’autre est devenue le principal rapport de l’individu au monde qu’auparavant il regardait par lui-même, de chaque endroit où il pouvait aller, on n’ignore évidemment pas que l’image va supporter tout ; parce qu’à l’intérieur d’une même image on peut juxtaposer sans contradiction n’importe quoi. Le flux des images emporte tout, et c’est également quelqu’un d’autre qui gouverne à son gré ce résumé simplifié du monde sensible ; qui choisit où ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s’y manifester, comme perpétuelle surprise arbitraire, ne voulant laisser nul temps à la réflexion, et tout à fait indépendamment de ce que le spectateur peut en comprendre ou en penser. Dans cette expérience concrète de la soumission permanente, se trouve la racine psychologique de l’adhésion si générale à ce qui est là ; qui en vient à lui reconnaître ipso facto une valeur suffisante. Le discours spectaculaire tait évidemment, outre ce qui est proprement secret, tout ce qui ne lui convient pas. Il isole toujours, de ce qu’il montre, l’entourage, le passé, les intentions, les conséquences. Il est donc totalement illogique  »(3)

Ainsi, à l’heure où la consommation d’écrans peut dépasser 7 heures par jour chez des adolescents, qu’en moyenne un enfant atteignant sa septième année aura passé une année de temps éveillé devant ceux-ci (télévision, tablette, smartphone, consoles de jeux…), que les fabricants mettent au point des tablettes pour des bébés de moins de 6 mois(4), la réalité est fiction et le monde que l’on « connaît » n’est que celui de l’image. Ce qui aurait pourtant dû demeurer du domaine de la propagande inacceptable a été accepté par une majorité, tombée progressivement dans l’incapacité de prendre conscience de son aliénation aux objets virtuels et à l’imaginaire imposé, siphonnant l’intelligence du sujet et contenant ce risque de « nous priver si entièrement de liberté qu’il ne nous resterait même plus la liberté de savoir que nous ne sommes pas libres  »(5)

Dans cette dynamique où l’image occupe la place de l’imaginaire, les dénominations changent dans le seul dessein de continuer à tromper le sujet et lui inoculer toujours la même représentation de la société dans laquelle il vit – « la plus évoluée » – et ne rien changer. Ceux qui profitent de quelques façons du système en place auront tout intérêt à croire ce qu’on leur raconte et éviteront les expériences réelles qui contredisent la réalité officielle. Ils trouveront ainsi toujours des explications pour justifier le monde existant, pourtant injustifiable. 

Les mots changent, la domination demeure. Nous sommes ainsi par exemple passés d’un « développement durable » qui acceptait encore dans ses termes que le progrès, c’est-à-dire l’accumulation matérielle infinie, puisse se concilier avec la durée, à une « lutte pour le climat », dont les contours sont flous mais les fondements identiques : on veut imaginer qu’on pourra continuer comme avant, sans réduction drastique de nos consommations, et donc modification profonde de nos modes de vie, tout en imposant cette supériorité de l’homme sur tout, décrétant encore que c’est celui qui avait tout détruit qui devait maintenant se faire sauveur. Bien évidemment, ces deux approches – développement durable et lutte pour le climat – se fondent sur les mêmes principes et naissent pour divertir le sujet et pouvoir continuer la même chose. Pourquoi ce changement assez soudain pourtant ? Parce que malgré l’omerta médiatique, quelques idées à contre-courant sont toutefois passées par les interstices du mur de la pensée unique ; parce qu’internet a néanmoins offert une contre-information face à la toute-puissance médiatique, que la misère et les inégalités se sont accrues et les dispositifs institutionnels palliatifs réduits. Certes, il y a aussi les effets sur la nature qui se sont faits plus visibles, les ressources fossiles qui ont atteint leur pic et introduit l’idée de rareté, alors que la société marchande devenait paradoxalement de plus en plus une évidence : « Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible de faire entendre la moindre objection au discours marchand ; au moment où la domination , justement parce qu’elle est abritée par le spectacle de toute réponse à ses décisions et justifications fragmentaires ou délirantes, croit qu’elle n’a plus besoin de penser ; et véritablement ne sait plus penser  »(6)

Mais la société spectaculaire ne s’avoue pas vaincue si facilement. La lutte contre le changement climatique est restée dans les rails de la contestation acceptable pour le régime, symbolisée par quelques icônes intronisées par les médias sous la figure du messie – ce qui en dit long sur l’ignorance partagée majoritairement quant aux médias dominants, leur structure et leur fonctionnement, qui n’ont évidemment pas subitement adopté un rôle autre que celui qu’il jouait depuis toujours, à savoir de faire accepter le monde tel qu’il est. Le discours doit donc demeurer toujours flou sur les causes de la situation, constamment « décentré  ». « Dans certains cas, il s’agit de créer, sur des questions qui risqueraient de devenir brûlantes, une autre pseudo-opinion critique ; et entre les deux opinions qui surgiraient ainsi, l’une et l’autre étrangères aux miséreuses conventions spectaculaires, le jugement ingénu pourra indéfiniment osciller, et la discussion pour les peser sera relancée chaque fois qu’il conviendra. Plus souvent, il s’agit d’un discours général sur ce qui est médiatiquement caché, et ce discours pourra être fort critique, et sur quelques points manifestement intelligent, mais en restant curieusement décentré. Les thèmes et les mots ont été sélectionnés facticement, à l’aide d’ordinateurs informés en pensée critique. Il y a dans ces textes quelques absences, assez peu visibles, mais tout de même remarquables : le point de fuite de la perspective y est toujours anormalement absent. Ils ressemblent au fac simile d’une arme célèbre, où manque seulement le percuteur. C’est nécessairement une critique latérale, qui voit plusieurs choses avec beaucoup de franchise et de justesse, mais en se plaçant de côté. Ceci non parce qu’elle affecterait une quelconque impartialité, car il lui faut au contraire avoir l’air de blâmer beaucoup, mais sans jamais sembler ressentir le besoin de laisser paraître quelle est sa cause  ; donc de dire, même implicitement, d’où elle vient et vers quoi elle voudrait aller  »(7). Si les mots de la jeune Suédoise sonnent ainsi parfois juste, ils dessinent une forme générale qui ne touche pas à nos modes de vie bourgeois, focalisant l’attention sur « les décideurs » qui ne nous auraient pas écouté. « Oubliant » de nommer l’essentiel, des mouvements se présentant comme « rebelles » peuvent ainsi envoyer un courrier au pouvoir politique local sur la pollution de l’air dans la ville sans mentionner une fois la voiture. Cela permettra deux choses : de ne pas culpabiliser l’automobiliste et de faire pression sur les autorités publiques pour adopter des lois accélérant le passage aux voitures électriques(8), aussi néfastes pour la planète, aussi criminelles pour les peuples exploités. 

Le brouillard sur les causes est de fait la condition sine qua non pour bénéficier de l’oreille des puissants et disposer de la bouche des médias, lesquels ont plus que jamais besoin aujourd’hui d’une contestation acceptable et maîtrisée. On ne discute pas avec Barack Obama, Arnold Schwarzenneger ou Léonardo Di Caprio (qu’a rencontré Greta Thunberg) quand on va jusqu’au bout du raisonnement et qu’on explique le système qui les a créés. Pied de nez fantastique d’ailleurs que de rencontrer ceux parmi les plus fidèles serviteurs de la société du spectacle, pour nous faire croire qu’on trouvera avec eux une solution au désastre auquel ils participent activement. Ici aussi, encore, l’image… « Une notoriété anti-spec taculaire est devenue quelque chose d’extrêmement rare (…) Mais c’est aussi devenu extraordinairement suspect. La société s’est officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société  »(9). Pas de risque ici… 

Le « terrorisme » lui-même, celui que l’Occident seul a la prérogative de nommer(10), est au service de la domination, participant par la barbarisation de l’autre à l’excellence attribuée en retour à celui qui nomme. « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’ État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique  »(11)

Tout est là pour continuer donc. On passera aux voitures électriques et panneaux photovoltaïques ? 1.000 milliards seront dépensés sur 10 ans pour assurer en Europe un Green New Deal. Argent qui, assurément, constituera une sorte de transfert des plus pauvres vers les plus riches, les premiers subsidiant la « transition » et les entreprises de ceux qui auront les moyens techniques de la mettre en oeuvre. Les autres, ceux qui meurent loin de nous pour assurer notre mode de vie, continueront à mourir. 

« DÉMOCRATIE » RÉDUITE AUX URNES ET AU DISCOURS DES MÉDIAS 

À l’instar des spectateurs d’un combat de catch, nous trouvons tout de même étonnant que ceux qui assistent quotidiennement aux joutes politiques mises en scène médiatiquement puissent encore confondre la fiction avec la réalité. Car il y a une permanente connivence entre les acteurs politiques et les médias qui leur permettent de se représenter, même si on ne sait pas vraiment si le match a lieu parce que tous ont acheté leur ticket et font semblant d’y croire ou parce que peu y croient mais tous se taisent, ce qui dans les deux cas conduit au même résultat. On découvre pourtant assez vite que les ennemis politiques le sont uniquement quand ils passent à l’écran, et qu’aussitôt la caméra éteinte ils continuent leurs affaires, le politique flamand et wallon constituant un bel exemple. 

Il n’y a donc aucune absurdité nommée à ce que le même qui demande précipitamment, alors qu’il se sait en danger de poursuites judiciaires, de voter une loi punissant à plusieurs mois de prison et des milliers d’euros d’amende les lanceurs d’alerte et les journalistes qui révéleraient des informations secrètes du gouvernement(12), intègre quelques mois après la fonction de Commissaire européen à la justice et que sa première affaire soit celle relative à… l’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia, qui avait révélé les complicités du gouvernement maltais avec le crime organisé, notamment dans des affaires liées au Panama Papers. Aucun étonnement de ces médias bienveillants quand l’homme politique déclare au sujet de cette première tâche : « Ce que l’on envisage pour l’instant, c’est de poursuivre d’abord les démarches en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et la manière dont les passeports peuvent parfois être donnés contre des paiements  », alors que lui-même est soupçonné de blanchiment et que son empreinte marque de multiples gros dossiers de corruption(13). De même, un ancien banquier atteint les plus hautes sphères de l’État français, lui-même produit issu d’un processus médiatique, et ces mêmes médias se gargarisent de la nouveauté qui arrive. Rien de neuf pourtant, juste une évolution vers la perfection. Les mensonges politiques sont colportés par la voie médiatique, qui à son tour entretient la duperie politique. Comme disait Orwell, « le langage politique – et, avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes – a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance(14) ». 

Dans cette configuration, la vie politique ne pouvait ainsi que se réduire au régime électoral et n’être plus que cela, fait dont on trouvera l’expression suprême dans la bonne conscience du type qui vous sermonne, lorsque vous lui dites que vous ne votez plus : « Ne te plains pas alors des décisions qui seront prises  »… L’ingénu, qui pensait encore que c’est le vote, le sien ou un autre, qui pouvait influencer quelques décisions, confondant causes et coïncidences : si un gouvernement fait des choix, ce n’est pas parce qu’une majorité en a décidé ainsi, mais parce que les élites qui savaient préalablement les cartes qu’ils allaient jouer et qui avaient entériné pré-électoralement les décisions, ont réussi à convaincre, via leurs organes de propagande médiatique, une partie assez importante de la population de le faire. Tout va dans le sens du vent. La fidélité partisane, l’idolâtrie découlant de la personnification politique, une forme de servitude volontaire atavique et l’amour du spectaculaire politique feront le reste. Les mêmes pantins joueront un jeu toujours sur le fond identique, sensiblement différent sur la forme. Après, si malgré tout, l’électeur « se trompe », on réorganisera des élections pour que le peuple puisse voter « bien ». L’individu s’en contentera le plus souvent, et si ce n’est pas le cas, il restera passif du fait de l’incapacité de savoir par où agir. 

La litanie des scandales, elle, n’annonce jamais sa fin, et fait doucement poindre l’idée que la révélation ponctuelle des petits arrangements politiques ne relève pas de cette catégorie, mais plutôt d’une forme d’habitude inscrite dans la structure même du pouvoir. On comprend alors que le scandale, le seul et l’unique, c’est celui qui a ôté au peuple sa souveraineté. 

Dans ce vide démocratique, la compensation qu’offre la consommation marchande sert d’exutoire à une vie essentiellement dirigée de l’extérieur, sur laquelle on perd prise. C’est le seul pouvoir qu’ils veulent nous laisser, celui de l’achat, revendication reprise en cœur par tout le spectre politique, syndicats et secteurs associatifs. L’inaction politique réelle est donc compensée par cet ersatz d’action qu’est la consommation, devenant dès lors une forme de « rachat » à notre perte de liberté, assurant à ceux qui confisquent les choix politiques de ne jamais être embêtés. Mais les choses peuvent changer, et ceux qui ont toujours cru qu’ils pourraient continuer à nous manipuler, doivent craindre un retournement prochain. 

Alexandre Penasse 

LE SPECTACLE OU L’ORGANISATION DE L’IGNORANCE INTERVIEW ANACHRONIQUE DE GUY DEBORD 

L’interview anachronique, c’est la rencontre avec un auteur qu’on ne peut plus rencontrer, pas pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, mais pour au contraire mettre en évidencela pertinence de propos passés dans la compréhension du présent(15)

Kairos : Guy Debord, on constate aujourd’hui que, malgré l’information sur le désastre causé par notre civilisation occidentale, les choses suivent leur cours. Tout cela ne serait-il qu’une mise en scène ? 

Guy Debord : Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu. Le plus important est le plus caché. Rien n’a été recouvert de tant de mensonges commandés que l’histoire de mai 1968(16)

Certes, mais on peut dire depuis que les mensonges de 1989 furent tout aussi importants. Il fallait en effet occulter la destruction sociale de l’Allemagne de l’Est consécutive à son annexion, pour célébrer l’inauguration du capitalisme total et du monde unipolaire, apothéose signant désormais la « fin de l’histoire ». De façon générale, le récit est ainsi de plus en plus éloigné de la réalité ? 

Dès lors que l’on détient le mécanisme commandant la seule vérification sociale qui se fait pleinement et universellement reconnaître, on dit ce qu’on veut. Le mouvement de la démonstration spectaculaire se prouve simplement en marchant en rond : en revenant, en se répétant, en continuant d’affirmer sur l’unique terrain où réside désormais ce qui peut s’affirmer publiquement, et se faire croire, puisque c’est de cela seulement que tout le monde sera témoin. L’autorité spectaculaire peut également nier n’importe quoi, une fois, trois fois, et dire qu’elle n’en parlera plus, et parler d’autre chose ; sachant bien qu’elle ne risque plus aucune autre riposte sur son propre terrain, ni sur un autre. Car il n’existe plus d’agora, de communauté générale ; ni même de communautés restreintes à des corps intermédiaires ou à des institutions autonomes, à des salons ou à des cafés, aux travailleurs d’une seule entreprise ; nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer. 

C’est intéressant que vous évoquiez la vérité, alors que nous sommes désormais entrés dans l’ère de la post-vérité, où elle est devenue un mot tabou, tout étant désormais empreinte d’un relativisme absolu. Les mêmes qui nous désinforment quotidiennement s’érigent pourtant depuis peu de temps en détenteurs uniques de la vérité ? 

Le concept, encore jeune, de désinformation a été récemment(17) importé de Russie, avec beaucoup d’autres inventions utiles à la gestion des États modernes. Il est toujours hautement employé par un pouvoir, ou corollairement par des gens qui détiennent un fragment d’autorité économique ou politique, pour maintenir ce qui est établi ; et toujours en attribuant à cet emploi une fonction contre-offensive. Ce qui peut s’opposer à une seule vérité officielle doit être forcément une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de rivaux, et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance. La désinformation ne serait pas la simple négation d’un fait qui convient aux autorités, ou la simple affirmation d’un fait qui ne leur convient pas : on appelle cela la psychose. Contrairement au pur mensonge, la désinformation – et voilà en quoi le concept est intéressant pour les défenseurs de la société dominante – doit fatalement contenir une certaine part de vérité, mais délibérément manipulée par un habile ennemi. Le pouvoir qui parle de désinformation ne croit pas être lui-même absolument sans défauts, mais il sait qu’il pourra attribuer à toute critique précise cette excessive insignifiance qui est dans la nature de la désinformation ; et que de la sorte il n’aura jamais à convenir d’un défaut particulier. La désinformation est finalement l’équivalent de ce que représentaient, dans le discours de la guerre sociale du XIXe siècle, « les mauvaises passions  ». C’est tout ce qui est obscur et risquerait de vouloir s’opposer à l’extraordinaire bonheur dont cette société, on le sait bien, fait bénéficier ceux qui lui ont fait confiance ; bonheur qui ne saurait être trop payé par différents risques ou déboires insignifiants. Et tous ceux qui voient ce bonheur dans le spectacle admettent qu’il n’y a pas à lésiner sur son coût ; tandis que les autres désinforment. 

En stigmatisant le « désinformateur », on s’octroie également le titre appréciable d’informateur officiel, donc de « bon informateur » ? 

L’autre avantage que l’on trouve à dénoncer, en l’expliquant ainsi, une désinformation bien particulière, c’est qu’en conséquence le discours global du spectacle ne saurait être soupçonné d’en contenir, puisqu’il peut désigner, avec la plus scientifique assurance, le terrain où se reconnaît la seule désinformation : c’est tout ce qu’on peut dire et qui ne lui plaira pas. 

Ce concept de désinformation a quelque chose de totalitaire, forme de mainmise d’un pouvoir central qui veut s’assurer le contrôle de la représentation du réel… 

Le concept de désinformation n’est bon que dans la contre-attaque. Il faut le maintenir en deuxième ligne, puis le jeter instantanément en avant pour repousser toute vérité qui viendrait à surgir. Le concept confusionniste de désinformation est mis en vedette pour réfuter instantanément, par le seul bruit de son nom, toute critique que n’auraient pas suffi à faire disparaître les diverses agences de l’organisation du silence. Par exemple, on pourrait dire un jour, si cela paraissait souhaitable, que cet écrit est une entreprise de désinformation sur le spectacle ; ou bien, c’est la même chose, de désinformation au détriment de la démocratie. 

La chose existe normalement parce qu’on la nomme ? 

Ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n’existe pas. 

Pourtant, pour la désinformation, c’est le contraire… 

Oui, là où la désinformation est nommée, elle n’existe pas. Là où elle existe, on ne la nomme pas. De même, on parle à tout instant d’« États de droit » que depuis le moment où l’État moderne dit démocratique a généralement cessé d’en être un. 

Ceux qui mettent en scène le spectacle sont aussi ceux qui auraient le pouvoir de médiatiser notre réponse à ce que l’on entend et voit. On ne perçoit pourtant aucun discours d’opposition radicale. Mais cela est aisément explicable selon vous ? 

Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines, la première cause de la décadence tient clairement au fait que tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse ; et la logique ne s’était socialement formée que dans le dialogue. Mais aussi, quand s’est répandu le respect de ce qui parle dans le spectacle, qui est censé être important, riche, prestigieux, qui est l’autorité même, la tendance se répand aussi parmi les spectateurs de vouloir être aussi illogiques que le spectacle, pour afficher un reflet individuel de cette autorité. 

On demeure parfois étonné qu’aucun acteur politique ou presque ne sorte de son rôle et dénonce, non pas les dérives, mais la nocivité intrinsèque d’un système. Comment expliqueriez-vous cela ? 

La Boétie a montré, dans le Discours sur la servitude volontaire, comment le pouvoir d’un tyran doit rencontrer de nombreux appuis parmi les cercles concentriques des individus qui y trouvent, ou croient y trouver, leur avantage. Et de même, beaucoup de gens, parmi les politiques ou médiatiques qui sont flattés qu’on ne puisse les soupçonner d’être des irresponsables connaissent beaucoup de choses par relations et par confidences. Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer : ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent être fausses ; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu. Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonges, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour faire mieux approuver la domination, et jamais pour la comprendre effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe  : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle

La censure a-t-elle atteint un stade de perfection ? 

Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. Jamais il n’a été permis de leur mentir avec une si parfaite absence de conséquence. 

Ceux qui nous « dirigent » semblent pourtant avoir peur. De nombreuses initiatives juridiques sont prises par exemple pour museler les propos des lanceurs d’alerte. S’ils n’en avaient rien à craindre, ils les laisseraient faire, n’est-ce pas ? 

La société qui s’annonce démocratique, quand elle est parvenue au stade du spectaculaire intégré, semble être admise partout comme étant la réalisation d’une perfection fragile. De sorte qu’elle ne doit plus être exposée à des attaques, puisqu’elle est fragile ; et du reste n’est plus attaquable, puisque parfaite comme jamais société ne fut. C’est une société fragile parce qu’elle a grand mal à maîtriser sa dangereuse expansion technologique. Mais c’est une société parfaite pour être gouvernée ; et la preuve, c’est que tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner celle-là, par les mêmes procédés, et la maintenir presque exactement comme elle est (…) Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omertà qui concerne tout. On en a fini avec cette inquiétante conception, qui avait dominé durant plus de 200 ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée. Et cela n’a pas été obtenu par l’apparition d’arguments nouveaux, mais tout simplement parce que les arguments sont devenus inutiles. À ce résultat, on mesurera, plutôt que le bonheur général, la force redoutable des réseaux de la tyrannie. 

Le totalitarisme joyeux, ce sont les « gentils » qui nous permettent l’accès au « pouvoir d’achat » et les « méchants » qui se servent illégalement, mais tous illégitimement pour les mêmes objectifs d’accaparement du bien commun. C’est une formidable illusion d’opposer les deux ? 

On se trompe chaque fois que l’on veut expliquer quelque chose en opposant la Mafia à l’État : ils ne sont jamais en rivalité. La théorie vérifie avec facilité ce que toutes les rumeurs de la vie pratique avaient trop facilement montré. La Mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectaculaire intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées. 

Espérez-vous quelque chose de ceux qui nous dirigent. L’époque est grave, ne perd-on pas un temps précieux à attendre qu’ils tendent l’oreille, alors qu’ils connaissent bien les effets dramatiques de leur gestion du monde ? 

La domination est lucide au moins en ceci qu’elle attend de sa propre gestion, libre et sans entraves, un assez grand nombre de catastrophes de première grandeur pour très bientôt ; et cela tant sur les terrains écologiques, chimique par exemple, que sur le terrain économique, bancaire par exemple. Elle s’est mise, depuis quelque temps déjà, en situation de traiter ces malheurs exceptionnels autrement que par le maniement habituel de la douce désinformation. Les véritables influences restent cachées, et les intentions ultimes ne peuvent qu’être assez difficilement soupçonnées, presque jamais comprises. 

Interview anachronique de Guy Debord, par Alexandre Penasse 

  1. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, 1988/1992, p. 99, souligné par l’auteur.
  2. Freud, le sujet social , sous la direction de Annick Le Guen & al., Presses universitaires de France, 2002, p.12-13. Voir également notre long article «La montée de l’insignifiance », Kairos juin 2016.
  3. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Ibid., p. 44-45.
  4. Voir Ducanda https://www.youtube.com/watch?v=Ud3vbVxS2PI&t=187s
  5. Gunther Anders, cité dans « Que faire de la liberté individuelle ? », Kairos novembre-décembre 2019.
  6. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, ibid, p. 56, souligné par l’auteur.
  7. Ibid, p. 102.
  8. Voir le dossier de Kairos « La bagnole est morte. Vive la bagnole », notamment l’article «La voiture élecLa voiture électrique, une imposture durabletrique, une imposture durable », Alain Gras, novembre 2017.
  9. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle ibid, p. 33.
  10. Voir « L’Occident terroriste », numéro spécial de Kairos, novembre 2016.
  11. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, ibid, p. 40.
  12. Projet de loi porté par le cabinet du Ministre belge de la Défense et des Affaires étrangères Didier Reynders.
  13. Voir les différents articles à ce sujet sur www.kairospresse.be.
  14. George Orwell, Tels, tels étaient nos plaisirs. Et autres essais (1944-1949), Ivréa, Encyclopédie des nuisances, 2005, p. 160. Le 21 janvier 2020 signait les 70 ans de la disparition de George Orwell, que les médias du pouvoir, dont ils dénonçaient la fonction de propagande, ont relayé, balayant d’un trait l’essence subversive de son œuvre. Comme disait Simone Leys dans Orwell ou l’horreur de la politique : « Cette annexion d’Orwell par la nouvelle droite reflète moins le potentiel conservateur de sa pensée que la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains ». Plon, 2006, p. 73.
  15. Les interviews anachroniques antérieures étaient celles d’André Gorz, « L’idéologie sociale de la bagnole » et de Simone Weil, « L’obsolescence des partis politiques », respectivement dans les éditions Kairos de septembre et novembre 2017. Les propos ici sont tous tirés de Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, 1988/19 92.

  16. L’auteur indique que « rien, depuis vingt ans, n’a été recouvert de tant de mensonges commandés ... ». Guy Debord écrit en 1988. Pour rendre plus facile ce saut temporel de l’interview anachronique, nous avons enlevé cette référence temporelle.

  17. Dans les années 80.


Alexandre Penasse

Alexandre Penasse

Auteur
Giulia Gallino
Illustrateur

Giulia Gallino
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