DÉCARBONER LE CLIMAT POUR RÉPONDRE AU DÉFI ÉCONOMIQUE

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Le 19 septembre 2018, à Louvain-la-Neuve, a eu lieu une table ronde réunissant, dans le cadre du festival Maintenant !, Annabelle Jacquet (Lampiris/Total), Vincent van Steenberghe (SPF, DG Environnement), Alain Dangoisse (Maison du Développement Durable), Jean-Pascal van Ypersele (UCLouvain), Thierry Boereboom (Plateforme « Écoles OLLN transition énergétique »), Tanguy Boucquey (Ville d’OLLN), Hugues Ronsse (IBA/Alliance-BW) et Béatrice Delvaux (Le Soir). Elle s’intitulait « Décarboner l’économie pour répondre au défi climatique », et son pré-texte était prometteur : « Les indicateurs du climat s’affolent et, face à eux, de multiples actions s’organisent pour répondre aux Accords de Paris : rester sous les 1,5/2°C d’élévation de la température du globe terrestre. Les réponses ne sont pas rapides, car les obstacles sont davantage institutionnels et culturels qu’économiques ou technologiques ! Et pourtant, les sphères économiques ont un rôle capital pour réussir le défi climatique. Dans cette course contre-la-montre, quel pourrait être l’impact de la tarification carbone, des énergies renouvelables et de la collaboration citoyenne ? Au niveau local, une initiative comme « OLLN énergie climat » contribue à la stratégie de sensibilisation de la ville, « par l’information, le partage d’expérience ou des projets collaboratifs, en vue d’une réduction significative des émissions ». » Il pourra suffire de passer rapidement en revue ces différentes sentences, qui annonçaient très précisément le ton et la teneur des interventions. 

1. « Les indicateurs du climat s’affolent et, face à eux, de multiples actions s’organisent pour répondre aux Accords de Paris. » 

On présuppose donc explicitement que les indicateurs en question sont univoques, que les théories qui les systématisent sont cohérentes et applicables, et on conclut implicitement que c’est à bon droit que nous devrions tous nous affoler. Fort bien, mais quel est au juste le problème ? On ne l’apprendra pas. L’énonciation la plus proche du cœur problématique a été la suivante : « Il y a érosion de la biodiversité » et elle est passée totalement inaperçue. En clair : la nature se meurt ; nous sommes en train de vivre la sixième extinction massive d’espèces de l’histoire de la planète. Et alors ? L’Occidental a oublié depuis longtemps qu’il faisait partie de la Nature, et il ne s’en porte pas plus mal, que du contraire. Depuis la Révolution industrielle, le progrès est en marche et il bénéficie, de toute évidence, à la totalité du corps social, ainsi qu’aux pays en voie de développement. Il faut être un indécrottable conspirationniste pour prétendre le contraire. On aurait toutefois aimé un minimum de clarté sur ces enjeux affolants, d’autant plus que ceux-ci sont extrêmement simples : le dérèglement climatique est sur le point de causer une rupture de la chaîne alimentaire, c’est-à-dire une famine aussi mondialisée que l’économie est globalisée. Nous sortons de 6 mois de sécheresse. Combien de mauvaises récoltes pouvons-nous nous permettre ? Or, qui dit famine dit émeutes, guerres civiles, épidémies, migrations, guerres étatiques… et ainsi de suite. Si un semblant de structure politique peut survivre à de telles épreuves, il s’agira d’un totalitarisme fort. De même, s’il s’agit de tenter de gérer a priori ce risque, il est nécessaire de mettre en place un totalitarisme qui ne dira pas nécessairement son nom, ou alors d’orwellienne manière. En somme, le danger est obvie, immédiat (« Clear and Present Danger », écrivait Oliver Wendell Holmes, en 1919, dans des circonstances qui ne sont pas tout à fait étrangères à notre problème) et, en même temps, il est totalement nébuleux. On retrouve bien l’idée de menace fantôme qui est associée, par pure coïncidence, avec l’idée de terrorisme. 

2. « Les réponses ne sont pas rapides, car les obstacles sont davantage institutionnels et culturels qu’économiques ou technologiques ! Et pourtant, les sphères économiques ont un rôle capital pour réussir le défi climatique. » 

Nous avons ici deux propositions complémentaires de très grande magnitude. D’une part, le problème est institutionnel et culturel. Le climat politique, au sens large, n’est pas favorable à la résolution de la quadrature du cercle climatique. Nos institutions ne sont pas adaptées, c’est-à-dire que la démocratie de marché est chroniquement inefficace. Et aucun nouveau grand récit n’est proposé pour orienter le changement institutionnel qui s’impose. D’autre part, la solution est économique et technologique. Non seulement le capitalisme et son factotum technique ne sont aucunement responsables de l’effondrement dont on nous parle à fleurets mouchetés, mais ils constituent la solution. Pour simplifier à l’aide de la vulgate contemporaine : encore plus de tertiarisation, de financiarisation et de numérisation garantiraient une vraie solution durablement durable. En clair, on fera appel à un fox-terrier imaginaire pour tuer un vrai rat(1)

En somme, il serait impératif de modifier notre cadre culturel et toutes ses ramifications politiques ; et, puisque la solution est déjà prête, il suffirait de laisser enfin le marché faire son travail et la technique son devoir (ou l’inverse). 

3. « Dans cette course contre-la-montre, quel pourrait être l’impact de la tarification carbone, des énergies renouvelables et de la collaboration citoyenne ? » 

Nous tenons donc le fil. Tout d’abord, les décideurs doivent se rendre compte, si ce n’est déjà fait, que le changement climatique constitue l’opportunité économique du siècle (demandez à Albert Gore, dit « Al », comme l’autre) : la tarification du carbone constitue un outil irremplaçable, investir dans le renouvelable est rentable, créateur d’emploi, de sens, de direction, et ainsi de suite. Sauf erreur, la question de l’énergie n’a pas été évoquée frontalement, au sens où, dans la configuration actuelle, l’électronucléaire est irremplaçable. Qu’est-ce à dire ? D’une part, la religion de la croissance n’interdit pas formellement le gaspillage ; elle l’encourage au contraire irrésistiblement (il suffit qu’il s’agisse d’une consommation irrationnelle). D’autre part, le dogme des 1,5°C a été récupéré avec maestria par le lobby électronucléaire. Comme en 1972, l’électronucléaire est nécessaire pour conserver ce que nous avons coutume d’appeler la démocratie. Les négawatts sont ringards. Enfin, la question citoyenne a fait l’objet de la présentation de quelques projets locaux et concrets. Face à cette mosaïque pratico-pratique, une question avait cependant été, dès l’abord, mise en évidence : les intellectuels éclairés qui s’adressent à vous aujourd’hui déplorent l’obscurantisme des masses populaires ; ils dénoncent le travail de sape qui est réalisé par les lobbies climato-sceptiques (beaucoup plus aux USA qu’aux USEurope, mais raison de plus) ; et ils se demandent, avec le plus grand pathos de circonstance, si ce dont nous avons besoin, aujourd’hui, et de toute urgence, n’est pas une forme de lobby citoyen pour représenter l’intérêt général et contrer les lobbies qui relayent les intérêts de groupes particuliers. 

En fait, nous obtenons un double constat : d’une part, l’efficace, que dis-je, le pouvoir, des lobbies et autres sacrosaintes organisations non gouvernementales est reconnu et déploré, ce qui équivaut à constater que la démocratie est en faillite. Rappelons, à l’intention des distraits, que la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (Lincoln). D’autre part, on suggère aimablement aux citoyens de fédérer leurs intérêts dans des lobbies appropriés et de contribuer ainsi à la saine et juste gouvernance de la cité. Ici aussi, le constat est le même : la démocratie ne fonctionne pas s’il faut recourir à de tels lobbies. Ceux qui douteraient que ce double écueil scelle la mort du politique devraient simplement se souvenir que la démocratie présuppose la délibération publique de sujets d’intérêt général. Or, le travail de lobbying consiste, très précisément, à agir en privé, c’est-à-dire, pour les nombreux amateurs du genre, à conspirer afin de faire avancer un intérêt particulier. Ajoutons que, par définition, les questions techniques doivent être ou bien absentes de la discussion politique elle-même, ou bien strictement subordonnées à celle-ci(2)

« Décarboner l’économie pour répondre au défi climatique » exigeaient les organisateurs. « Décarboner le climat pour répondre au défi économique » serait donc la réponse du berger à la bergère. Si la discussion n’a pas avancé d’un pouce, les participants ont probablement tous conclu que seuls les économistes et les climatologues sont capables d’informer correctement les politiciens sur les enjeux qui devraient les mobiliser et sur la communication qui devrait être mise en œuvre avec les citoyens afin de sauver, dans l’ordre, les capitalistes, les technocrates, les citoyens compétents et la planète comme ressource humaine. Les aménagements cosmétiques qui devront être apportés à la démocratie représentative se produiront d’eux-mêmes, en toute transparence. Du reste, tant que les parachutistes ne sont pas dans les rues, il n’y a absolument aucune raison de s’inquiéter. 

Michel Weber 

Notes et références
  1. A. N. Whitehead, Process and Reality [1929], corr. Ed., 1978, p. 228.
  2. Voir « Le changement climatique est politique », in Kairos 11, janvier/ février 2014, pp. 12–13.

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