Dossier coordonné par Kaarle Parikka
Dans un dossier précédent de Kairos (n° 62, novembre/décembre 2023/janvier 2024), les enjeux de la transition du support de l’information vers le numérique ont été discutés, avec un focus particulier sur le Big Data et les menaces qui y sont liées. Ce dossier aborde un des nombreux autres domaines de la numérisation de notre société : celle de la vie affective. Tout comme le Big Data, qui répond à 3 caractéristiques principales : le volume, la vélocité et la variété[1], ce que l’on appellera ici le « cyberamour » est également composé de ces mêmes propriétés. En effet, la quantité de contenu est pratiquement inépuisable et ne cesse de s’étendre à une vitesse spectaculaire. Et tout comme les autres données numériques, la variété est de mise : sites de rencontres, partenaires virtuels (générés par de différentes intelligences artificielles), images, vidéos, chats, pornographie, technologies de synchronisation d’accessoires connectés (permettant de synchroniser certains appareils, essentiellement sexuels, via des applications dédiées et offrant ainsi une interaction physique en distanciel), etc.
Sans grande surprise, certains se réjouissent des multitudes de possibilités qui leur sont offertes par ces avancées technologiques afin de répondre à leurs envies et leurs pulsions. Après tout, peu sont ceux et celles pour qui le jeu de la séduction n’est pas accompagné par de la timidité, du stress, voire même de l’angoisse (ou tout au moins, des « papillons dans le ventre »). Ce trac qui est forcément plus intense lorsque l’on découvre la vie affective, de l’enfance à l’âge de jeune adulte (même si cette timidité peut nous surprendre à des âges plus avancés). La jeunesse est également accompagnée, comme nous le savons, par des bouleversements hormonaux qui suffisent à eux seuls à perturber notre état mental. Alors qui n’opterait pas pour l’option plus confortable qui consiste à être protégé par la distance ? D’échanger par messages tout en sachant que si l’on « prend un râteau », le problème disparaît en déposant l’écran sur la table ? Ou pire, en « swipant vers la gauche » (geste qui consiste à indiquer un refus, un rejet ou un « non » dans des applications de rencontre — comme Tinder et Bumble — enant au profil consulté à être écarté), et en passant au prochain profil de la même manière que l’on consulte les différentes options de hamburgers dans un fast-food ?
Ce contenu est réservé aux abonnés de Kairos.
Outre la réponse à la timidité des rencontres, Internet est également un puits sans fond de matériel pornographique : dessins, images, chats, vidéos… Il est même surprenant que tant de gens payent pour du contenu quand on consulte les sites et constate tout ce qui est offert gratuitement. Et pourtant, l’industrie du porno ne s’est jamais portée aussi bien. En termes de contenu, il y en a de toutes formes et de toutes tailles, allant de coït anodin aux pires choses imaginables (et même au-delà de ce que beaucoup peuvent imaginer)… Sachant que l’offre est tellement abondante et à portée de quelques clics, qui sont encore ceux (et celles ?) qui optent pour l’option qui consiste à s’habiller, sortir, se diriger vers la librairie, consulter les magazines pour adultes puis se rendre à la caisse pour payer (et, en l’occurrence, croiser le regard de la caissière) ? Qui sont encore ceux (et celles ?) qui s’abonnent à Canal+ pour débrouiller les vidéos pornographiques (si vous ne comprenez pas la phrase, c’est que vous êtes jeunes !) ?
Toutefois, la question se pose : quels sont les effets de cette pénétration du numérique dans la vie affective à notre ère ? Tout comme l’accès aux produits alimentaires transformés à des prix démocratiques a répondu à nos pulsions biologiques de la quête incessante de nourriture, le cyberamour répond à nos faims affectives et sexuelles. Mais le numérique va-t-il générer une épidémie « d’obésité émotionnelle » avec toutes les maladies (mentales dans cas-ci) et traitements qui viennent avec elle ?
La raison d’être de ce dossier est d’explorer les menaces de la digitalisation de l’amour en espérant susciter chez le lecteur une réflexion sur les effets pervers (littéralement !) de cette dernière (particulièrement chez les enfants/jeunes adultes) tout en essayant de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Notes et références
- ↑ Voir : https://www.cnil.fr/fr/definition/big-data


