Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Les opportunités de la crise

Edith WustefeldJohan Verhoeven

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«Construire l’utopie» est un projet de voyage-reportage autour de l’autogestion, du pouvoir populaire et de la participation démocratique, entamé par deux jeunes Belges. Il s’agit d’un projet journalistique engagé qui vise à faire découvrir des alternatives inspirantes en Espagne et en Amérique latine. A  suivre sur www.utopiasproject.net.

Décryptage de trois alternatives espagnoles pour penser hors-système

La crise actuelle représente une menace concrète pour le bien-être et la dignité de millions de personnes. Mais elle constitue aussi une nouvelle opportunité de promouvoir des alternatives au système existant, en avançant vers une société post-capitaliste et post-productiviste. Tour d’horizon de trois expériences espagnoles.

Depuis quelques années, «la Crise», qu’elle soit vécue ou perçue, est omniprésente, véhiculée dans notre vie quotidienne par les médias, et bien ancrée dans nos représentations. Charriant son cortège d’injustices sociales elle devrait, selon la doxa dominante, justifier privation et austérité pour un peuple censé l’accepter. Certains, pourtant, ont décidé de jeter sur cettesituation historique inédite un autre regard, et de considérer la crise comme une opportunité pour changer de paradigme. Elle provoque alors la nécessité de s’arrêter, afin de trouver des solutions nouvelles à des problèmes de plus en plus aigus, et représente l’occasion, peut-être unique, de repenser le fonctionnement d’un système cahotant.

A ce niveau, l’Espagne, un des pays européens où la crise économique frappe le plus durement, révèle des expériences à contre-courant des mesures préconisées par le gouvernement Rajoy. Mais cette crise met aussi en lumière des lieux qui, depuis longtemps, ont fait un choix différent que celui du capitalisme dominant.

Nous avons pu rencontrer trois initiatives espagnoles, l’une née de cette crise, les autres apparues il y a plus longtemps. Parmi celles-ci: le village andalou de Marinaleda, résultat exemplaire d’une lutte révolutionnaire collectiviste; le mouvement du 15M (dit les «Indignés») qui, particulièrement à Madrid, touche un grand nombre de personnes, dans la lutte quotidienne pour le changement social; enfin, la Coopérative intégrale catalane qui souligne la nécessité impérieuse de proposer des alternatives globales au système économique et politique actuel, et montre ainsi toute la pertinence d’un projet ambitieux comme celui-ci.

Marinelda, un rempart fragile

Le village andalou de Marinaleda est célèbre en Europe pour avoir réalisé son utopie. En 1991, après 30 ans de lutte collective, les habitants de ce village, jusque-là très pauvre, sont parvenus à collectiviser une partie des terres d’un riche propriétaire terrien. Avec celles-ci, ils ont créé plusieurs coopératives agricoles qui ont permis, au fil du temps, de donner du travail à la  presque totalité des habitants.

Au-delà de la lutte pour la terre, le village a mis en place toute une série de mesures pour que chacun ait accès aux droits fondamentaux. Chaque travailleur gagne un salaire égal et décent, qu’il soit employé dans la coopérative ou à la commune. Ces salaires, modestes, sont compensés par de nombreux services gratuits ou à prix modique: garderie pour 15 euros par mois, infrastructures sportives d’envergure, activités culturelles gratuites... Du point de vue de l’habitat, le village a créé un système social de logements pionnier, celui des maisons en autoconstruction. Il donne la possibilité aux habitants de construire leur propre maison à un prix très bas, grâce à une subvention pour les matériaux, le prêt gratuit du terrain par la commune et la construction collective des maisons par les auto-constructeurs. Actuellement, pour un village d’environ 3000 habitants, il existe 350 maisons «sociales» (dont 200 auto-construites)

Une utopie économique et sociale donc, mais aussi un chemin vers une utopie politique. Tout à Marinaleda, du budget aux combats pour les droits, se décide en assemblée. La majorité des droits obtenus au cours du temps l’ont été par la lutte collective, et grâce à une solidarité forte entre tous les habitants. Si le charismatique maire, Sanchez Gordillo, a un poids important dans le village, il n’empêche que c’est l’assemblée qui est souveraine et qui décide au final des choix politiques, économiques et sociaux du village.

Les différents arrangements, voulus et mis en place par les habitants et leurs représentants, ont fait de Marinaleda une commune relativement prospère. Mais depuis 2008, comme tous les villages d’Espagne, il est touché par la crise économique. D’une part, il y a moins de travail. D’autre part, de nombreux jeunes qui étaient partis gagner leur vie ailleurs sont revenus, faute d’emploi. Il y a donc moins d’emploi pour plus de gens. La politique du village permet de limiter les impacts de la crise: le travail est réparti entre ceux qui en ont besoin et le système de logements a fortement empêché la spéculation. Le village résiste ainsi pour l’instant aux «desahocios»(1) qui ont lieu dans toute l’Espagne.

Mais il n’y a pas de miracle à Marinaleda et, comme ailleurs, la crise se fait sentir. Ainsi, de nouvelles règles sont apparues, comme l’obligation d’être domicilié dans la commune pour être inclus dans la répartition du travail. Or, les logements disponibles commencent à manquer, la majorité des constructions étant arrêtées. Ces mesures sont compréhensibles, elles visent à réserver le peu de travail qu’il y a aux habitants. Mais dans le même temps, elles ferment en partie l’«utopie vers la paix» (blason du village) qui se veut un modèle. Ainsi, des gens arrivent régulièrement dans l’espoir de rester, que ce soit pour y trouver du travail ou pour en partager l’utopie. Nombreux repartent déçus, Marinaleda ne pouvant actuellement pas leur offrir ce qu’ils espèrent. D’une part, parce qu’il n’y a plus assez de travail, d’autre part, parce que l’utopie de Marinaleda est une utopie par et pour Marinaleda, née de la volonté de journaliers pauvres de sortir de la misère.

La crise montre de nouvelles limites au modèle jusque-là développé par la commune, aux visiteurs mais aussi aux habitants eux-mêmes, aux conseillers communaux, au maire. Les victoires obtenues et les mesures mises en place ont certes permis de faire de Marinaleda une enclave guidée par des principes non-capitalistes. Mais ces efforts ont essentiellement porté sur la redistribution économique et la justice sociale. La crise actuelle et les énergies qu’elle rend disponibles, pourraient être l’occasion, pour un tel village pionnier, d’approfondir cette volonté de transformation sociale et de l’étendre à des domaines jusque-là négligés, comme la consommation, l’éducation, l’environnement... Afin de consolider le rempart encore fragile et de rester une utopie pour tous...

Sanchez Gordillo en est bien conscient: «Nous sommes dans ce débat. Il nous semble qu’il doit y avoir un avant et un après cette crise. C’est le moment de provoquer de nouvelles manières de faire(...). Je pense qu’on peut encore améliorer le chemin que nous parcourons. Il faut parier sur l’agriculture écologique, sur des formules où la richesse économique est mise au service des êtres humains, sur des voies qui approfondissent la démocratie directe».

Madrid: le 15m, bien plus que de l’indignation

Le 15 mai 2011, à Madrid, une manifestation contre les mesures d’austérité et la corruption politique a rassemblé des dizaines de milliers de personnes. Ce rassemblement a surtout déclenché une occupation de presque deux mois sur la Puerta del Sol, place centrale de Madrid, par des milliers de citoyens organisés, et la création de centaines de campements similaires en Espagne et dans le monde. Le campement de la Puerta del Sol est ainsi devenu le symbole d’un mouvement social de grande ampleur, assembléaire et autogéré. Tous les soirs pendant des semaines, des personnes de tous horizons se sont rassemblées durant des heures pour discuter. Leur point commun? Un ras-le-bol face à une crise économique de plus en plus dure et la volonté que les choses changent. Ou plutôt, la volonté dechanger les choses.

Dès les premiers jours, une des grandes caractéristiques du mouvement a été son organisation horizontale et son fonctionnement en assemblées. Pas de chefs, pas de structure hiérarchique, des assemblées souveraines ouvertes à tous, un apprentissage collectif d’une nouvelle pratique de la démocratie. Dès le début aussi, il s’agissait d’aller au-delà d’une simple protestation. Tandis que les commissions organisaient le quotidien de l’occupation à ciel ouvert, des dizaines de groupes de travail thématique (économie, éducation, politique, santé...) réfléchissaient à des solutions aux problèmes exacerbés par la crise et dénoncés par le mouvement.

Lorsque le campement de Sol s’est dissout, le 15M n’a pas disparu. La majorité des groupes de travail, des commissions, des assemblées de quartier ont continué. Un an et demi plus tard, tous les jours, plusieurs dizaines de réunions, d’assemblées, d’activités en lien avec le 15M ont lieu, un peu partout dans la ville. La participation de milliers de personnes, certaines jusque-là complètement extérieures à tout militantisme, à des assemblées populaires, a insufflé à Madrid, et ailleurs en Espagne, une véritable culture assembléaire. «Les gens ont appris. On a tous appris depuis les premiers jours où ceux qui voulaient parler parlaient», explique Luis de Toma la Tele, un des médias du 15M. Il est désormais naturel pour de nombreux Espagnols de se réunir par groupes de 20, 40, 60, 100 pendant plusieurs heures pour discuter de tel événement à organiser, de telle décision politique à prendre ou de tel problème à résoudre.

La continuité dans le temps, avec toute sa vigueur, de cette nouvelle forme de démocratie, fait la force du 15M, que le mouvement tire aussi indéniablement de tous les groupes qui, à partir de là, luttent à petite échelle pour résoudre des problèmes concrets, facettes locales de la crise. Sur le ferment du 15M poussent de nombreuses actions, comme le tout nouveau réseau d’autogestion de Madrid. D’autres se renforcent. Ainsi, les initiatives citoyennes coordonnées par la plate-forme des personnes affectées par une Hypothèque(2), qui visent à empêcher les expulsions, ont gagné en force depuis un an et demi. Toutes ces initiatives ont en commun de proposer une attitude différente face à la crise, de ne plus attendre une aide d’en haut, mais de prendre soi-même les choses en main et de s’organiser ensemble pour les changements voulus. Comme le dit Javier, militant du 15M, « l’objectif ne se situe pas par rapport à une mesure concrète. L’objectif, c’est de changer le système ». Avec la conviction que, collectivement, c’est possible.

La Coopérative intégrale Catalane, une alternative globale au système

Les projets concrets de création d’alternatives ont tendance à s’occuper de domaines limités ou d’agir à (très) petite échelle. Depuis 2009, le pari de la Coopérative intégrale catalane (CIC) est de chercher une alternative globale au système actuel. Par l’expérimentation et l’action directe, elle tente d’imaginer et de mettre en place un ensemble de relations économiques et humaines qui permettraient au final de vivre hors des règles du marché et du contrôle de l’État, hors du capitalisme.

Si le projet est d’envergure, l’idée d’une coopérative intégrale est relativement simple: créer un vaste réseau d’initiatives, de projets concrets et d’entreprises solidaires qui reprendraient l’ensemble des éléments basiques d’une économie, à savoir la production, la consommation, le financement... En articulant coopératives, monnaies sociales, auto-emploi et action collective, le but est de créer un espace de relations économiques coopératives et solidaires entre personnes et acteurs économiques, qui permettent de satisfaire l’ensemble des besoins individuels et collectifs de ses membres. Ainsi, l’idée de coopérative intégrale fait référence au souhait de rendre les alternatives applicables dans toutes les dimensions de la vie et, à long terme, de construire une alternative globale contre-hégémonique. Joan fait partie d’Aurea Social, un des espaces locaux autogérés où la CIC se déploie. Face à l’ampleur du projet, il est enthousiaste: «Qu’est-ce qu’on peut faire? Avoirune vision négative de la crise ou voir ce qu’on peut faire pour construire?».

Au niveau de l’organisation pratique, l’idée de la coopérative intégrale repose sur une structure décentralisée et autogérée. Celle-ci articule ainsi des espaces d’auto-organisation à différents niveaux, selon le territoire d’action du projet:

1/ Les projets autonomes réalisent une activité concrète, comme les initiatives de vie collective, des activités productives (agricoles, industrielles, postindustrielles) et non productives (d’éducation libre ou de santé par exemple);

2/ Les noyaux d’autogestion locale – ou coopératives intégrales locales – sont des espaces d’interaction basés sur la proximité, où des initiatives interagissent avec un haut degré de confiance. Ils peuvent prendre place dans un quartier, un village...

3/  À une échelle plus large, se trouvent les réseaux d’autogestion bio-régionale (une commune, une vallée...) où se mettent en relation les différentes composantes du réseau. C’est un niveau économiquement plus structuré et autonome, où circule souvent leur propre monnaie sociale .

4/ Finalement, la Coopérative intégrale en soi est surtout un cadre de référence et de coordination, où se créent des outils collectifs (juridiques, informatiques, financiers...) qui serviront à tous les processus locaux. La coopérative n’a pas de statut juridique. Par contre, sous son aile se sont créées plusieurs coopératives-outils qui donnent une couverture légale à toute une série d’activités et permettent en quelque sorte de «protéger l’autogestion» devant la loi. Par exemple, une de ces coopératives-outils cherche à acquérir des bâtiments (dons, achats à prix moindre que le marché, location...) afin d’en faire des projets sociaux ou pour lutter contre les expropriations bancaires. Une autre, CASX(3), est une coopérative de financement sans intérêt.

La CIC fédère déjà de nombreux coopérateurs, à titre individuel ou collectif. Entre deux et trois mille personnes sont actives, directement ou indirectement, au sein du réseau créé par la coopérative. Bien sûr, elle est en pleine construction. Lancée en 2009, il s’agit d’un processus qui repose sur le long terme. L’ambition étant de couvrir l’ensemble des domaines de la vie humaine, les projets sont nombreux et multidirectionnels. À l’heure actuelle, plusieurs sont stimulés par les besoins que la crise ne permet plus de satisfaire par voie traditionnelle (sécurité sociale, allocations de chômage, etc.). Des initiatives comme l’ouverture d’un premier centre de santé holistique autogéré à Barcelone ou comme le réseau d’hébergement coopératif répondent, dès maintenant, d’une part à des besoins concrets, d’autre part au souhait de se mettre à changer concrètement les manières de faire, de se soigner, de manger, de se financer... de vivre.

Dans d’autres domaines, dans certaines régions, peu ou aucun projet ne se sont encore développés. Le travail reste donc énorme et, malgré le foisonnement de projets et d’initiatives, le chemin est encore long pour concrétiser la proposition holistique que porte cette nouvelle manière de faire. Néanmoins, elle a déjà le grand mérite d’être l’une des rares initiatives à oser envisager l’alternative de manière globale, tout en mettant au cœur du processus l’idée d’autogestion et de participation de tous.

La face cachée des nuages

La crise sera peut-être salutaire. En créant la nécessité de la recherche de solutions nouvelles, elle force à ouvrir les yeux. Une partie de plus en plus grande de l’opinion publique se rend ainsi compte de la non-viabilité du système et commence à envisager la nécessité de sortir de la société capitaliste et de son système productiviste. En temps de crises, des structures qui résistent, de différentes manières, contre les méfaits du système, deviennent l’évidence. D’autres se créent, nécessaires, recherchées. Émancipatrices. Le propre de la crise actuelle est que «l’austérité» viendra des États. L’alternative devra donc se chercher ailleurs, différemment...et collectivement.

Edith Wustefeld et Johan Verhoeven

 

  1. Expulsions de leur logement, organisées par les banques, de gens qui ne savent plus payer le prêt contracté. Les gens se retrouvent sans logement, tout en continuant à devoir rembourser leur hypothèque, la maison ayant perdu de sa valeur en raison de la crise. Plus de 500 expulsions ont lieu quotidiennement en Espagne.
  2. Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH)
  3. Cooperativa d’Autofinançament Social en Xarxa (Coopérative d’autofinancement social en réseau)

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