chronique/
30 juin 2016

LA DÉMESURE CONTRE LE BIEN COMMUN

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La référence aux vertus des petites et moyennes entreprises apparaît de plus en plus souvent dans les discours des décideurs eu égard aux avantages qu’elles présentent en termes d’emploi et d’enracinement territorial. La prise en compte de la dimension humaine dans les choix politiques et économiques est elle aussi largement vantée, sans oublier l’antienne du développement durable. Pourtant, l’actualité récente montre bien que les réalisations et les projets concrets célébrés par les responsables politiques et la grande presse ne s’inspirent guère de ces belles considérations. 

Vous aurez sans doute appris récemment, c’était le 12 mai dernier, que l’Harmony of the seas venait d’être livré en grande pompe à son commanditaire, la société états-unienne Royal Caribbean Cruise Line, par les chantiers STX France de Saint-Nazaire. L’Harmony of the Seas est le plus gros paquebot du monde et, à ce titre, salué avec une grande fierté, par la presse française, comme fleuron du savoirfaire national. 

Il est vrai que ce paquebot peut accueillir 6 296 passagers avec un équipage de 2384 membres. Il offre à sa clientèle, pour ses croisières dans les Caraïbes ou en Méditerranée, une multitude de services et de loisirs : 25 restaurants, 4 piscines, 2 murs d’escalade, 3 toboggans aquatiques, 2 théâtres, 1 patinoire, 1 parc naturel ( !), 1 minigolf et une série d’autres divertissements pour consommateurs compulsifs de loisirs en tous genres. Son coût approche 900 millions d’euros. Avec les perspectives évoquées pour le marché de la croisière (selon les spécialistes du secteur, 24 millions de personnes devraient embarquer en 2016 pour sillonner les mers de ce monde), cette dépense pharaonique est prévue comme rentable après quelques années de fonctionnement. 

Le marché de la croisière de luxe est, paraît-il, appelé à un grand avenir. L’armateur MSC croisières (n° 2 mondial du transport de conteneurs) convaincu par le savoir-faire français, a annoncé le 6 avril, lors d’une réception à l’Élysée, en présence du président (socialiste) François Hollande, la commande de 4 paquebots au chantier de Saint-Nazaire (un contrat de 4 milliards d’euros). Il faut rappeler ici que l’État français détient depuis 2008, 33,4 % du chantier, contre 66,6 % appartenant au groupe coréen STX Shiftbuilding. 

Ainsi, le gouvernement français pourra s’enorgueillir d’apporter une contribution importante à un projet social d’envergure : démocratiser les vacances de luxe (selon les propos du directeur de MSC croisières). La compatibilité de ce type de paquebot avec la protection des écosystèmes côtiers destinés à les accueillir n’est évidemment pas commentée, pas plus que le pavillon de complaisance des Bahamas, lequel permet de casser les prix en exploitant l’équipage et en échappant à l’impôt. 

À ceux qui insinueraient que la démesure caractérise nos voisins français et ne nous atteindrait pas, je leur propose de se pencher sur un très charmant projet bien belge celui-là : le projet d’élevage de poulets dans le village d’Othée, près de Liège. Il s’agit de construire un poulailler industriel de 39 600 poulets. Vous avez bien lu 39 600 et non 40 000 ; la précision est d’importance, car le seuil de 40 000 exige une étude d’incidence. Ce type d’élevage (il est plus correct de dire usine à viande) où chaque animal dispose d’un espace confortable de quelques dm2 pour se dégourdir les pattes a tout pour plaire : pollution atmosphérique, pollution des eaux, pollution des sols… qualité médiocre de la chair de ces malheureux animaux. Sans oublier le point le plus grave : l’utilisation massive d’antibiotiques et de coccidiostatiques(1) qui fait de ces usines le terreau idéal de développement de bactéries multi-résistantes et menace ainsi gravement la santé publique. 

Il me reste à signaler que le « futur » exploitant envisage clairement une extension à terme du dit « élevage ». La démesure ayant par définition horreur des limites, l’objectif des 120 000 poulets est déjà évoqué. 

Mais la démesure n’est pas, comme certains le croient, le seul fait d’un capitalisme débridé et irresponsable, cautionné par des politiciens complices. Elle est aussi bien présente dans la tête des responsables politiques en quête de réalisations prestigieuses ou tout simplement convaincus par les arguments des économistes en cour. 

Le projet de la mégaprison de Haren, au nord de Bruxelles, est une illustration saisissante de ce syndrome (voir à ce propos le dossier n°19 de Kairos : « contre la prison de Haren et toutes les prisons modernes »). Comment expliquer autrement l’entêtement de l’État belge dans ce projet qui vise à construire, en partenariat avec un consortium d’entreprises privées (Cafasso), la plus grande prison du pays ? 

Dans le domaine des politiques publiques, le secteur des transports est un de ceux qui suscitent le plus de controverses depuis de nombreuses années. La SNCB, mise sous pression financière selon une logique de rentabilité discutable, a de plus en plus de mal à assurer correctement le service que les usagers sont en droit d’en attendre. 

Pourtant, dans le même temps, des sommes colossales ont été consacrées à une politique des grandes gares dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne répond pas aux préoccupations des usagers. À Liège, une gare dont l’esthétisme architectural a été salué unanimement s’avère, pour les usagers quotidiens, fort peu confortable alors qu’elle a constitué un gouffre financier pour la SNCB. 

Mais, le projet le plus contestable, et le plus contesté, est celui de la gare de Mons ; un projet d’ampleur sans précédent pour un coût évalué à plus de 250 millions d’euros. Il faut rappeler que le budget initial (2006) était de 37 millions d’euros. Parler de gigantisme à ce sujet est légitime. À tout le moins, on peut affirmer qu’il s’agit d’un projet démesuré. Quand on voit l’état de délabrement voire d’abandon dans lequel se trouvent la plupart des gares du réseau wallon, il y a de quoi s’indigner. 

CONCLUSION 

Les différents cas de démesure manifeste mis en évidence ont des caractéristiques communes. Aucun n’a pour objectif de servir la population ; aucun n’est conçu dans une perspective de durabilité à long terme. Il est à prévoir pour chacun de ces projets d’énormes difficultés dans un avenir proche à répondre aux objectifs pour lesquels ils ont été (mal) conçus. L’autre caractéristique commune est leur financement public, total ou partiel. 

La construction de paquebots géants ne pourrait avoir lieu à St Nazaire sans la participation de l’État français ; 

Les usines à viande ne peuvent être rentables qu’en leur concédant des exigences sanitaires minimales. On n’oubliera pas les subsides publics alloués par la politique agricole commune ; 

Les deux derniers cas (prison et gare pharaonique) ont comme principale caractéristique de se financer par l’argent public alors qu’ils vont à l’encontre frontalement de l’intérêt général. 

Il est plus que temps d’ouvrir les yeux sur une réalité longtemps occultée par les économistes : la grande taille d’un projet assure souvent le prestige de son concepteur, mais plus souvent encore elle entraîne des déséconomies d’échelle qui, à terme, compromettent son fonctionnement. Dans l’esprit de l’économiste britannique Ernest Friedrich Schumacher, je pense que « small is beautiful ». En français dans le texte, rien ne vaut un projet, une réalisation, une organisation voire une institution, à taille humaine. 

Paul Lannoye 

  1. Un coccidiostatique aussi appelé anticoccidien est un médicament utilisé pour le traitement de la coccidiose, maladie qui est due à un protozoaire, Eimeria qui affecte la santé des volailles.

Paul Lannoye

Paul Lannoye

Auteur
Marion Barraud
Illustratrice
Paul Lannoye

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Auteur

Marion Barraud
Illustratrice

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