Macron or the paradoxical system

Depuis le 24 avril 2022, une majorité de médias vous serine en cœur que la réélection de Manu-Jupiter est paradoxale. À la suite de l’inoubliable Jean Yanne, qui prétendait que la Bretagne était reconnue pour sa culture du paradoxe, qu’on voit s’aligner le long des champs, j’ai l’ambition — démesurée, as usual — de me pencher sur une culture bien plus française qu’il n’y paraît : celle du paradoxe, dont Emmanuel Macron et son aréopage sont une incarnation et une émanation assez réussies. 

Le terme « paradoxe », en lui-même, est fascinant : venant des mots grecs « para », « à côté de, aux alentours de », et « doxa », « opinion, idée répandue », on a là un fort bel harnachement, d’une attitude ou pensée qui irait autour d’une autre, la contournant, la dépassant… Quoi de plus normal, donc, que de retrouver le terme ainsi formé chez les philosophes qui souhaitent renouveler le champ des possibles. Zénon, et le fameux paradoxe du tir à l’arc, Parménide, Aristote… le paradoxe est alors utilisé comme outil, non comme concept. On le retrouve, chez l’ami Denis Diderot, au XVIIIe siècle, dans le fameux (c’est le mot qu’on emploie quand on ne l’a pas lu ou étudié) paradoxe sur le comédien, qui conclut sur une aporie, certes, mais surtout sur la dualité « Scène (répétition d’un acte imaginaire)/Salon (unicité d’un bon mot d’esprit) ». La tension du comédien consiste à faire sur Scène comme au Salon, à renverser la perspective, en intégrant le naturel de l’improvisé et de l’impromptu à un texte maintes fois récité et retravaillé. Avec cet héritage littéraire et philosophique, le paradoxe avait de quoi tenir. 

Or donc, de quoi est-il exactement question dans ce cas précis ? Il s’agit d’évoquer un fantastique et fantasque hypocrite(1) qui passe, avec aisance, d’un rôle à l’autre : il charme et il sermonne ; il plaisante et il appuie ; il répète et il invente. Quelle large amplitude de jeu ! Quelle palette, qui n’eût pas déplu au regretté Michel Bouquet, autant à l’aise dans un rôle doux-amer d’un patron déconnecté (pour Francis Veber) que d’un Mitterrand vieillissant (pour Robert Guédiguian) ou encore en père à l’article de la mort, plein d’acidité et de sarcasme (pour Florian Zeller). Mais alors, direz-vous les mains sur les hanches (mais sans Salvatore Adamo), quel est le lien entre Macron et le paradoxe ? Macron serait-il un paradoxe ? Je veux, mon neveu ! 

Il se veut sérieux, le voici badin et provocateur ; il se veut réformateur, le voilà attaché aux traditions anciennes ; il se veut empathique dans les paroles, il devient diaboliquement déplaisant par le non verbal ; il se veut léger, le voilà sautillant, avec une aisance apparente, d’une allusion à Demis Roussos à une réflexion sociologique qui fait saigner les cerveaux(2). Notons au passage que les quartiers populaires ont majoritairement voté pour un Mélenchon, jeune homme fringant de 70 printemps, mais avec un programme neuf et porteur d’espoir, plutôt que pour un Macron, vieil homme dans un corps de jeune, avec un programme aux relents libéraux ultra-datés. Pourtant, si on regarde franchement les choses, ni l’un ni l’autre n’incarnaient par leur personne et leur parcours la modernité et le rafraîchissement démocratique (à tout prendre, aucun candidat ne l’incarnait vraiment, pas même Marine Le Pen, à la fois héritière d’une longue histoire politique et tenante d’un siège à l’Assemblée de longue date ; de manière tragique et absurde, seul Eric Zemmour incarnait une certaine nouveauté politique, au contraire de nombreux autres, certains présents depuis 20 ans sur la scène nationale). 

Alors, paradoxe, ce Macron ? Bien sûr que oui mon kiki : n’est-il pas celui qui répète à qui veut bien l’entendre qu’il vient d’une famille relativement modeste mais qui en même temps fait des présents aux nantis ? Celui qui fut élu plus jeune Président de la Ve République(3) mais qui s’échine à parler comme un vieux cador de la littérature ? Celui qui se veut au-dessus de la mêlée mais persiste à mouiller la chemise et se retrouve, comme par hasard, au centre du jeu ? Celui qui se veut le chantre d’un « nationalisme économique éclairé » mais passe son temps dans des déplacements « avec contrat inclus » à l’étranger ? Celui qui se présente comme un néophyte en politique mais, sans faire exprès, bien sûr, recycle les vieilles badernes politiques, attire les vieilles gloires des ex-grands partis de gauche et de droite, réemploie les vieilles recettes surannées et exploite, jusqu’à les essorer, les vieux sous-vêtements idéologiques sous l’imperméable du « en même temps » ? Celui qui promeut les personnes qui ont échoué et rétrograde les personnes qui ont mené une politique discrète mais efficace ? Celui qui a mené la campagne la plus courte de la Ve République en prétendant vouloir aborder de front toutes les problématiques des Français ? Macron, nouveau super-héros, au nom rutilant de Paradoxman

Ceci étant posé, après une série de questions rhétoriques qu’un certain Dupond-Moretti n’aurait pas reniées (on cherche à se placer comme on peut), revenons à cette élection paradoxale parce qu’inattendue, inattendue parce que trop attendue, trop attendue parce que trop prévisible. Le paradoxe du paradoxe étant d’ailleurs qu’on a eu droit à la même affiche qu’il y a cinq ans, au même rapport de force qu’il y a cinq ans, à la même fatigue électorale qu’il y a cinq ans, aux mêmes espoirs et mêmes promesses formulées un jour et oubliées le lendemain. Le meilleur exemple étant la nomination d’Elisabeth Borne comme Première ministre et deux fidèles de la Macronie, pas forcément connues comme des prosélytes de la cause environnementale, comme ministres déléguées à l’écologie … 

Mais ce paradoxe, soutenu dès le résultat du premier tour annoncé, n’est pas le seul remarquable dans cette histoire. Tout le monde y a vu uniquement une élection paradoxale dans le sens d’un scrutin au résultat étriqué mais aussi avec un écart de voix considérable. Que nenni, mon bon monsieur ! Cette élection par trop attendue l’était parce que Macron est à la fois le parangon du paradoxe, le paradigme d’un système politique français qui serait chanté plus par les Magic System que par Laurent Voulzy(4)

Entre la Scène médiatique, qu’il occupe démesurément et de manière répétée, par ombres (pardon, ministres, secrétaires d’État, délégués, secrétaires, porte-parole) et tweets interposés, et le Salon intellectuel qu’il investit et habite de manière remarquable, par ses saillies, ses vraies piques et ses fausses improvisations, Macron ne parvient pas à choisir, à se choisir un modèle, à se fixer une ligne de conduite qui guiderait avec assurance le peuple dont il est pourtant l’élu suprême. On avouera que, pour quelqu’un qui promet et promeut la réforme depuis 2017 et la révolution depuis 2016, cette inaptitude à se fixer est le signe, au mieux, d’un paradoxe mental, au pire, d’une faiblesse cruelle… Comme souvent, c’est le peuple qui paie la facture. 

N’y voyons pas pour autant le signe et le drame du seul Macron : après tout, Hollande dans la phase consécutive aux attentats, Sarkozy dans la vague de la crise de 2009, Mitterrand dans la tourmente du chômage grandissant, Valéry Giscard d’Estaing au cœur de la crise du pétrole, et Chirac dans le tourbillon des émeutes dans les banlieues et de l’explosion de l’extrême-droite — pour ne citer qu’eux — sont les avatars d’un pouvoir qui n’a jamais su assumer son irrémédiable dualité. Macron ne fait que prolonger et amplifier ce mouvement. Cette crise macronienne, comme le laisse entendre Mélenchon, est surtout un indice que le régime doit changer urgemment. 

Le paradoxe dans le paradoxe pourrait se formuler comme la morale d’une fable cruelle : cette grenouille banquière qui se voulait aussi grosse que le dieu Jupiter, invisible mais à la présence solide, finit par être un pâle ersatz de Protée(5), insaisissable et fuyant. 

David Tong 

Notes et références
  1. Un acteur est bien, au sens de l’étymologie grecque, un « hypocrite »…
  2. Revoir à cet effet l’émission « C’est à vous », en avril 2022, qui recevait Macron, et en particulier la très bonne séquence de Bertrand Chameroy, « L’ABC ».
  3. Juste derrière un certain autre porte-étendard d’une modernité pourtant marquée par l’appartenance à la bourgeoisie, un certain Valéry Giscard d’Estaing …
  4. Qui a oublié que, d’une part, Laurent Voulzy entonnait un Paradoxal système en 1992 et que les Magic System étaient les invités de marque de la fête organisée à l’occasion de l’élection de Macron en 2017 ?
  5. Dieu marin, fils de Poséidon, ayant le don de divination et celui de se métamorphoser à volonté
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