« OÙ VA L’ÉCOLE ? » OÙ VA LE RESTE…

« L’extension de la scolarité aux groupes sociaux qui en étaient jadis exclus est l’un des phénomènes les plus frappants de l’histoire moderne. Les développements qui se sont produits dans ce domaine en Europe occidentale et aux États-Unis, dans le courant des deux derniers siècles, donnent à penser que l’éducation de masse constitue l’un des principaux fondements de la croissance économique ; dans le reste du monde, les modernisateurs tentent de faire de même. La foi dans le pouvoir merveilleux de l’enseignement est l’une des composantes les plus durables du progressisme ; elle fut assimilée même par les idéologues hostiles à ce dernier. Pourtant, la démocratisation de l’enseignement n’a pas accompli grand-chose qui justifie cette foi. Elle n’a, ni permis au peuple dans son ensemble de mieux comprendre la société moderne, ni amélioré la qualité de la culture populaire, ni enfin réduit l’écart entre riches et pauvres. En revanche, elle a contribué au déclin de la pensée critique et à l’abaissement des niveaux intellectuels. Cette situation nous oblige à nous demander si l’éducation de masse, en fait – et comme les conservateurs l’ont toujours affirmé – n’est pas incompatible avec le maintien d’un enseignement de qualité ».

Christopher Lasch, La culture du narcissisme, Flammarion, p. 166.

Qui sert l’école, où va-t-elle, quels objectifs sociétaux remplit-elle ? La réponse à ces quelques questions, au regard de l’histoire de l’institution scolaire, suffit à réduire à néant les sermons des prêcheurs scolaires qui, chaque décennie, nous font prendre des vessies pour des lanternes, tentant d’occulter le grand carnage social que représente l’école en système capitaliste. Il ne faut pas aller très loin pour établir un état des lieux et révéler la pusillanimité des forces en présence, corps enseignant, syndicats, parents, qui ne représentent plus aucunement un contre-pouvoir mais une sorte de fausse résistance accompagnatrice. Le choix de l’entreprise de consultance Mc Kinsey pour « piloter  » les écoles en Fédération Wallonie-Bruxelles offre à lui seul la preuve de tout le reste. À part quelques protestations inoffensives, qui a d’emblée déclaré que cette collaboration avec une des plus grandes sociétés de conseil, qui en 2007 comptait seize des CEO de multinationales cotées à plus de 2 milliards de dollars comme d’anciens de chez elle, était tout bonnement inacceptable ? La preuve n’était-elle pas suffisante, la contradiction avec les buts affichés assez grande que pour refuser toute discussion ? C’est un peu comme si on demandait à Ikea de prendre en gestion durable une forêt de pins, ou à Pablo Escobar de financer un centre de désintoxication. Enfin, ce genre d’antinomie est courante et ne surprend plus, les cigarettiers pouvant très bien financer des services de prévention du tabac…

Mc Kinsey signera donc la phase finale de la managérisation de l’école, qui devra, via ces 88 « délégués aux contrats d’objectifs  » « contrôler  » les établissements et quantifier leur « efficacité, efficience, équité  ». Le processus en dit long (« L’école pilotée », pp. 10-11) et la nomination de Renaud Witmeur comme administrateur général de Wallonie-Bruxelles-Enseignement s’inscrit comme une suite évidente. Ancien directeur de la Sogepa, « fonds d’investissement répondant au critère de l’investisseur privé  », il désire « s’emparer du Pacte d’excellence pour essayer de changer durablement le présent (sic) »(1), entendez dans les mots de la novlangue, comme en est logiquement truffé le « Pacte » (« Les mots-maux du “Pacte” », p.12), « continuer à faire la même chose pour faire de l’école enfin une entreprise comme une autre  ». France, Belgique, même école, si l’on peut dire : « Sous la double invocation d’une “démocratisation de l’enseignement” (ici un mensonge absolu) et de la « nécessaire adaptation au monde moderne » (ici une demi-vérité), ce qui se met effectivement en place, à travers toutes ces réformes également mauvaises, c’est l’École du Capitalisme total, c’est-à-dire l’une des bases logistiques décisives à partir desquelles les plus grandes firmes transnationales, – une fois achevé, dans ses grandes lignes, le processus de leur restructuration – pourront conduire avec toute l’efficacité voulue la guerre économique mondiale du XXIe siècle »(2).

« C’est évidemment pour cette école du grand nombre que l’ignorance devra être enseignée de toutes les façons convenables  »(3), dans la continuité, comme elle l’a toujours fait, « de la propagation de l’abrutissement intellectuel et de la passivité politique  »(4), confirmant sa principale intervention « en tant qu’agent principal de recrutement, de sélection et de formation pour l’industrie  »(5). La numérisation de l’enseignement fait partie de ce désastre programmé(6) (« Enseignement numérique : la schizophrénie comme compétence à développer d’urgence », p. 13), que les technocrates nous vendent comme l’ultime bienfait, prémisse de l’enseignement multimédia à distance qui fera coup double : « D’un côté les grandes firmes (Olivetti, Philips, Siemens, Ericsson etc.) [tiens, les copains de McKinsey…] seront appelées à “vendre leurs produits sur le marché de l’enseignement continu que régissent les lois de l’offre et de la demande(7). De l’autre, des dizaines de milliers d’enseignants (et on sait que leur financement représente la part principale de l’Éducation nationale) deviendront parfaitement inutiles et pourront donc être licenciés, ce qui permettra aux États d’investir la masse salariale économisée dans des opérations plus profitables pour les grandes firmes internationales  ».(8)

Quelle place alors pour enseigner autrement et faire place à une école qui « devienne le lieu d’apprentissage des spécificités de la vie sur Terre  » où « on y comprendrait enfin que notre environnement n’est pas simplement un support, taillable et corvéable à merci, mais LA condition de notre existence  » (Écologie et enseignement, p.9) ?

Aucune, pour l’instant et certainement si, l’équation irrésolue de l’œuf et de la poule resurgissant (changer l’école pour changer la société ou changer la société pour changer l’école ?), une révolution majeure n’a pas lieu. Il semble que le chemin que proposait Ivan Illich, celui d’une déscolarisation de toute la société, semble le plus pertinent : « Vouloir assurer l’éducation universelle par l’école représente un projet irréalisable (…) Il ne suffit pas de vouloir modifier l’attitude des maîtres face aux élèves, ni d’avoir recours à un matériel pédagogique, électronique ou non, sans cesse plus encombrant (…) Il faut opposer une autre recherche qui entreprenne de concevoir de véritables « réseaux de communication » à dessein éducatif, par lesquels seront accrues les chances de chacun de faire de chaque moment de son existence une occasion de s’instruire, de partager, de s’entraider  »(9).

« Tant que nous prendrons pas conscience du rite par lequel l’école forme l’homme condamné à la consommation du progrès, il nous sera impossible de briser le cercle magique et de faire apparaître une économie nouvelle  »(10). Nous espérons que ce dossier y participera, à son humble niveau.

Dossier coordonné par Alexandre Penasse & Bernard Legros

  1. « Renaud Witmeur quitte la Sogepa pour diriger les écoles », 14/07/19, https://www.lecho.be.
  2. Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Climats, 2006, p. 39. C’est l’auteur qui souligne.
  3. Ibid., p. 47.
  4. Christopher Lasch, La culture du narcissisme, op.cit., p. 171.
  5. Ibid., p.177.
  6. Voir Le désastre de l’école numérique, Philippe Bihouix, Karine Mauvilly, Éditions du Seuil, 2016.
  7. Tiré d’un rapport de la Commission européenne, voir Jean-Claude Michéa, op.cit.
  8. Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, op.cit., p.46.
  9. Ivan Illich, Une société sans école, dans Œuvres complètes, vol.1 (Fayard), Seuil, 1980, p. 206.
  10. Ibid., p. 271.
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