Crise de la Covid et intelligence émotionnelle : le maillon manquant

Ce texte prolonge le débat sur la décision médicale et sanitaire qui avait été initié autour de l’Evidence-based-medecine (EBM) avec la carte blanche intitulée : « le rôle de la formation des médecins et de l’épistémologie médicale dans la crise de la Covid 19 ». Discussion qui s’est poursuivie au sein d’une deuxième carte blanche, centrée – comme son titre l’indique – sur une critique du principe de précaution :« Principe de précaution ou « risque du blâme » ? A suivi l’interrogation sur la déstructuration du système de santé au regard de l’incapacité à reconnaître les ressources propres à celui-ci, question introduite avec une troisième carte blanche : « Globalité, partenariat, autonomie en santé. Quand l’urgence balaie tout, mais révèle l’essentiel ! ».

Par(1) :

  • Florence PARENT, médecin, docteur en santé publique, coordinatrice du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
  • Fabienne GOOSET, docteur en lettres, certifiée en éthique du soin.
  • Manoé REYNAERTS, philosophe, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
  • Helyett WARDAVOIR, master santé publique, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
  • Dr Isabelle François, médecin et psychothérapeute, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
  • Dr Benoit NICOLAY, médecin, anesthésiste-réanimateur, micro-nutritionniste.
  • Dr Emmanuelle CARLIER, médecin, pédiatre.
  • Dr Véronique BAUDOUX, médecin généraliste.
  • Jean-Marie DEKETELE, professeur émérite de l’UCL et de la Chaire UNESCO en Sciences de l’Éducation (Dakar).

De l’évanescence de l’âme à l’émergence d’un robot…

« Je m’intéresse à cette idée selon laquelle le monde s’est aplati et rétréci ces dernières années, aspiré dans les mondes virtuels. Il semble maintenant être fait de minces et fragiles couches de faits et matériaux. »(2)

La réduction du monde comme peau de chagrin tels les corps recroquevillés retrouvés, seuls, sur leur lit dans les EHPADs en mai 2020 serait-elle le signe d’une disparition plus définitive ? Celle de l’âme, qui amène Mafalda(3) à tant de perplexité : « Peut-être bien qu’en ce monde, il y a de plus en plus de gens et de moins en moins de personnes. »

Encore semble-t-il que l’âme se manifeste, suggérant sa présence que certains osent même ressusciter….

« On va vers une casse psychologique et psychiatrique, très très importante. Il y aura un avant et un après. Les gens sont traumatisés. À tous les niveaux. Dans les Ehpad, par exemple, on sait que des personnes âgées sont mortes de phénomènes de glissement et d’angoisse. D’autres sont traumatisées d’avoir dû enterrer un parent de façon bâclée. Ce sont des petits exemples entre mille. Il y a une urgence absolue à prendre en compte la dimension psychologique de la crise actuelle. » (4)

Comment en sommes-nous arrivés là ?

En ayant centré le débat médiatique, politique et, in fine, médical sur la seule maladie, voire sur le seul virus et son éradication, nous avons tronqué le réel par élimination du Sujet-psychologique (en tant qu’objet lui-même). Mais à quelles fins ? On peut avancer une hypothèse qui tiendrait à la volonté de détourner le réel de (ou à l’incapacité d’inclure) sa part d’incertitude (situé du côté du particulier et du singulier), tout en le dirigeant vers sa part qui nous semble, à nous modernes, la plus certaine : celle du chiffre et des calculs statistiques ayant valeur d’universel. 

N’y aurait-il pas du Descartes dans cette attitude de rejeter voire nier la diversité du réel et son mouvement originaire – pourtant constitutifs de nos existences – en se tournant vers la seule (croyance en la) rationalité des mathématiques, en proximité immédiate avec les technosciences ?

Notre modernité paraît se situer au milieu du gué de la certitude et de l’incertitude. La crise de la démocratie qui semble être aujourd’hui la nôtre pourrait-elle être, d’abord, le symptôme d’une « crise de la cinquantaine »(5), métaphore de l’angoisse liée à notre finitude, soudain révélée au milieu d’une ère de transhumanisme, par la Covid 19 ?

L’enjeu épistémologique d’un système de santé et d’une société : le choix de l’in/certitude

L’orientation épistémologique(6) d’une société est un « fait total » historiquement et culturellement situé. Elle affecte l’ensemble de nos comportements car elle imprègne notre manière de voir le réel, d’interagir avec celui-ci, et même de le considérer.

Cette considération au sens où Corine Pelluchon l’entend(7) est d’une certaine manière résumée par la phrase reprise de l’ouvrage de Damasio intitulé « L’erreur de Descartes » : « L’une des variantes de l’erreur de Descartes est de ne pas voir que l’esprit humain est incorporé dans un organisme biologique complexe, mais unique en son genre, fini et fragile ; elle empêche donc de voir la tragédie que représente la prise de conscience de cette fragilité, cette finitude et cette unicité. Et lorsque les êtres humains sont incapables d’apercevoir la tragédie fondamentale de l’existence consciente, ils sont moins enclins à chercher à l’adoucir, et peuvent, de ce fait, avoir moins de respect pour la valeur de la vie. »(8) Or, comme nous le rappelle A. Damasio, la considération pour l’existence et pour la vie s’ouvre dans notre soi, en celui de nos émotions, en celui capable aussi d’histoire, celui autobiographique, car si : « Les émotions sont les exécuteurs et les serviteurs zélés du principe de valeur, le produit le plus intelligent à ce jour de la valeur biologique. », le soi est, quant à lui « dans chaque esprit conscient (…) le premier représentant des mécanismes de régulation vitale, le gardien et le conservateur de la valeur biologique. »(9)

C’est qu’à force d’être dans « le monde des idées », nous sommes tombés dans le piège contre lequel nous met en garde Jocelyn Benoist(10). Ce piège est celui où le concept (ou ce qui se définit par la théorie ou la proposition) et le particulier (ou ce qui se définit par l’expérience du Sujet ou le vécu) seraient opposés l’un à l’autre. Bien qu’il soit facile et confortable de se couler dans cette vision marquée par l’antagonisme, J. Benoist insiste sur la radicale nécessité de ne pas voir les choses ainsi !

Mais serait-il trop tard ?

En effet, nous nous sommes ‘fabriqués’(11), massivement, dans une perspective trop exclusivement cartésienne(12), du seul côté du concept en rupture avec le particulier. C’est-à-dire dans une épistémologie cognitiviste (de la raison pure), qui plus est réductrice, par sa démarche de maîtrise, fondée sur une épistémologie positiviste (recherche de la certitude et de la preuve par la démonstration expérimentale).

Une telle épistémologie s’ancre dans un platonisme de longue date, c’est-à-dire en rupture avec le corps et le monde sensible. Et ceci, plus certainement encore dans notre monde occidental, du reste particulièrement touché par cette crise sanitaire. En termes de développement de ressources humaines nous pourrions considérer Descartes comme étant le plus grand manager de tous les temps.

Au sein de « cette fabrique », certains sous-groupes sont plus à risque à la fois pour eux-mêmes et pour les populations en général par le fait de leur capacité décisionnelle dans la cité. Ce sont notamment les milieux dits scientifiques, dont les médecins et certaines autres catégories de soignants, mais également les juristes, les économistes …, ainsi que, d’une certaine façon, la structure universitaire par voie éducative.

Il faut une forte conscience et un arrachement de longue haleine pour s’émanciper d’une telle dérive cognitiviste, sans pour autant s’y opposer ! En effet, la question n’est pas tant de rejeter les Lumières que d’en comprendre les limites et de s’en affranchir. Nous rejoignons en cela Corinne Pelluchon quand elle dit : « Les critiques adressées à la philosophie des Lumières peuvent nous aider à compléter son projet inachevé. »(13)

Ainsi dans cette crise de la Covid, face à l’enfermement de nos aînés….

« Hécatombe de désespoir et dénuement de solitude également dès lors que l’ensemble d’une vie se concluait, au mieux, par quelques secondes d’un échange vidéo via un smartphone. Le fils parfois traversa même la France pour voir le père mourant, attestations du maire comme du médecin en poche : mais le gendarme de la vie le lui interdit et le fils s’en retourna, lesté d’une amende de 135 euros. Il ne vit le père ni mourant ni mort : le président de la République avait prévenu : cette guerre, nous la gagnerions « quoi qu’il en coûte ». »(14)

Comment nos corps peuvent-ils accepter de telles souffrances ? Sentant que quelque chose « ne va pas », notre intelligence a besoin d’autres armes pour argumenter le refus du corps de poursuivre dans une telle direction…encore faut-il sentir.

« A un moment, le robot reçoit une balle dans le bras. L’enfant lui demande s’il a mal. Le robot répond : « Qu’est-ce qu’avoir mal ? ». L’enfant ne peut lui répondre que ceci : avoir mal, c’est avoir mal, c’est sentir une douleur, c’est se sentir ayant une douleur, autrement dit, sentir, c’est sentir. »(15)

La réponse vient de nos corps.

« Le progrès futur des sciences cognitives semble impliquer des efforts toujours croissants pour ancrer nos recherches dans le monde réel de la sensation et de l’action. À partir de cet ancrage, le temps, le monde et le corps émergent en tant qu’acteurs signifiants dans le champ de la cognition. Comment avons-nous pu les oublier ? »(16)

Si paradoxalement, dans le monde médical, c’est l’avancée des neurosciences qui démontre le maillage, le réseau, la complexité spatio-temporelle, l’au-delà de toutes antinomies dualistes de L’Être-au-monde, celui-ci s’appauvrit, perdu et tout puissant à la fois dans son monde technoscientifique, replié dans ses empreintes culturo-cartésiennes et positivistes, toujours comme « Maître et possesseur de la nature ». C’est ce qui peut nous faire comprendre ce sentiment ambigu qui nous habite aujourd’hui…

« Confusément, nous sentons tous – et c’est sans doute là l’origine de cette souffrance psychologique qui nous accable – que le monde qui se dessine et dont le virus accélère l’avènement est le contraire même de la vie. Car la vie est fondamentalement dans l’immaîtrisé, dans la présence charnelle au monde et à l’autre. »(17)

Or, c’est justement de l’expérience et du particulier, piliers d’un jugement réfléchissant(18), dont on s’éloigne toujours plus.

Par ailleurs, « Notre médecine, bien qu’ultra-performante, échoue trop souvent à soutenir les patients et leur entourage. Devenir médecin exige non seulement d’apprendre le fonctionnement de l’organisme et les mécanismes des maladies, mais aussi de s’interroger sur l’expérience des malades et l’art de soigner. »(19)

Mais peut-on arriver à une telle perspective quand l’âme est balayée en quelques heures de cours théoriques par une vague introduction à la psychosomatique dans le meilleur des cas ?

Esprit, psyché ou émotion : un impensé des cursus de médecine ?

« Vous déplorez notre grande « immaturité psychique » collective. Que voulez-vous dire par là ? « La population connaît très mal le psychisme humain. C’est comme si on avait mis toute notre ingénierie dans le rationalisme et dans la logique en oubliant la part d’intelligence qui vient structurer notre psyché. Or, elle doit, elle aussi, être éduquée et étudiée… au même titre que les mathématiques. Les grands ressorts psychiques sont très mal connus de la population. Or, comment maîtriser ce qu’on ne connaît pas ? À voir la psyché humaine comme un non-sujet, on se désarme nous-mêmes. (…) Je me demande sérieusement s’il ne faudrait pas y dédier un cours à l’école. Il existe, en effet, des lois psychiques structurelles qui mériteraient d’être mieux connues, mieux comprises. On gagnerait tous à entrer de façon compétente et rigoureuse dans ces sujets. Il ne s’agirait évidemment pas de s’immiscer dans l’intimité de chacun, mais d’enseigner aux jeunes générations ce que sont les grands invariants de la psyché humaine. Produire des sociétés différentes passe, aussi, par cela. »(20)

Cynthia Fleury rejoint par-là ce que disait, autrement, dans les années 1960, Henri Laborit dans la préface de son ouvrage « Éloge de la fuite » : « Je regrette de devoir fournir cette caricature du fonctionnement nerveux central. Comme ce fonctionnement est à la base de tous nos jugements, de toutes nos actions, il est nécessaire de le rappeler. (…) Mais aussi longtemps que les connaissances progressives qui le concernent et que nous en avons ne feront pas partie de l’acquis fondamental de tous les hommes, au même titre que le langage dont il est la source (alors que celui-ci exprime surtout notre inconscient sous le discours logique), nous ne pourrons pas faire grand-chose. Tout sera toujours noyé dans le verbalisme affectif. »(21)

Nous rejoignons Cynthia Fleury dans cette urgence, cependant nous la considérons sous l’angle d’une épistémologie centrée sur l’action(22), en proximité immédiate avec l’expérience (du Sujet) et le particulier (contextes professionnels et de vie), évitant l’erreur historique dénoncée par J. Benoist d’être exclusivement du côté du concept en rupture avec l’action. C’est ainsi qu’on parlera de compétences émotionnelles en lien avec le champ de la psychologie des émotions.

La question de savoir si les émotions optimisent ou entravent notre fonctionnement, c’est-à-dire si elles sont adaptatives ou si, à l’inverse, elles participent d’un désordre psychologique, trouve une réponse, sur un plan pédagogique, grâce à cette notion de compétence émotionnelle qui réconcilie précisément ces deux points de vue(23).

Avec cette crise il apparaît plus que jamais prioritaire de considérer les émotions dans les curriculums de formations en santé, a fortiori quand on envisage la place des émotions dans la prise de décision.

En effet, le rôle des émotions dans la capacité de décider émerge dans la littérature scientifique depuis déjà quelques années faisant suite aux travaux pionniers de Damasio notamment dans son ouvrage « L’erreur de Descartes ». Celui-ci y démontre les liens entre décisions, perceptions et émotions favorisant ainsi, dans le champ du management prioritairement, le développement de modèles de pratiques décisionnelles plus intégrateurs. Leur transfert aux métiers du soin et au monde médical en général apparaît de plus en plus un enjeu crucial pour la qualité des soins et des services de santé. En effet, les professionnels de la santé, à différents niveaux organisationnels, sont tous concernés par la nécessité de juger de l’évolution de situations et le devoir de décider sur un plan managérial ou de gestion collective avec l’équipe soignante. Pour chaque situation de soin ou de gestion au niveau d’un patient, d’une famille, d’une collectivité ou d’une nation, le professionnel de la santé est amené, dans sa pratique(24), que celle-ci soit la plus quotidienne ou la plus exceptionnelle, à décider.

On peut également rendre compte d’une corrélation positive chez les professionnels de la santé entre intelligence émotionnelle et satisfaction au travail ; faculté d’empathie ; aptitude au travail collaboratif ; engagement organisationnel ; burn-out…(25)

L’intelligence émotionnelle, par le biais de l’introduction des compétences émotionnelles dans le développement professionnel, permettrait d’anticiper, de prévenir et de s’engager plus adéquatement afin de connaître des issues favorables à de nombreuses situations de santé où la place de l’empathie et/ou du travail en équipe apparaît cruciale.

C’est également à partir d’un travail sur nos émotions qu’il est possible progressivement de faciliter un changement d’attitude afin d’éviter les comportements discriminatoires portés par nos préjugés (toujours sous tendus par nos valeurs considérées, par chacun, comme seule vérité), si présents dans le monde médical(26).

Quand elles ne sont pas prises en compte, ce sont ces émotions aussi qui annulent toute efficacité aux formations à l’interprofessionnalité, quand on sait que l’enjeu de cette dernière est fondé sur des relations de pouvoirs dont on nie l’existence(27).

Enfin, ce sont ces mêmes émotions qui, quand elles ne sont pas identifiées et judicieusement interprétées, peuvent paradoxalement nous plonger dans une cécité redoutable quant à nos erreurs de jugement sous-jacentes qu’elles sont pourtant venues révéler. Le piège de la certitude se referme. Le conflit cognitif n’est plus envisageable et, par voie de conséquence, la possibilité d’apprendre.

Le conflit cognitif étant ce moment de confrontation à nos connaissances antérieures, dans le sens d’un doute, d’une incertitude. La possibilité réelle d’une remise en question de nos connaissances, afin de les faire évoluer, dépendra, d’une part, de nos propres capacités émotionnelles à faire face à de telles déstabilisations cognitives. De l’autre, de la sécurité affective liée à l’environnement.

Ceci est d’autant plus difficile dans des contextes où la pensée cartésienne, duelle, est à l’œuvre, comme c’est le plus souvent le cas dans le monde médical occidental dont elle est le cadre de référence. Et ceci renforcé par l’attitude commune historiquement et culturellement construite de la posture du médecin qui est celle du savant, c’est-à-dire celui qui sait, un « sachant ». Cette position est le plus souvent partagée par l’ensemble du « corps soignant » formaté trop exclusivement dans un seul paradigme de connaissance hégémonique, celui de la science et d’une épistémologie positiviste, recherchant comme seule clé de l’action, l’hypothétique assurance de certitude du seul savoir scientifique et de protocoles validés.

Une déstabilisation d’une forme de toute puissance peut engendrer de très fortes émotions et un rejet radical, — ou une impossibilité par incompétence ou cécité‑, de toute possibilité de douter et d’agir en situation d’incertitude. Cependant si on manque systématiquement de prise de conscience sur nos erreurs (angles morts, incompétences), prérequis pour des apprentissages nouveaux et des changements de pratiques professionnelles, des ancrages erronés vont se construire dans la durée.

Plus en aval et à partir de notre perspective de l’agir, il ne s’agit pas seulement de considérer la dimension psychoaffective mais également sensorielle et perceptive dont rendent compte de nombreuses avancées des neurosciences (hypnothérapie ; gestion de la douleur chronique ; neuroplasticité ; pathologie chronique etc.)(28).

Ainsi le sentir que questionne l’enfant à l’adresse du robot participe d’une des dimensions de nos capacités d’agir, celle du toucher et de la perception dont témoignent de plus en plus de travaux notamment dans le champ de l’éducation. Pourquoi dès lors s’en priver ? Cézanne en peignant près de 80 fois la montagne Sainte Victoire nous aide à ouvrir les portes de la perception, et, de là, celle de l’émotion, permettant une ouverture ontologique de l’Être-au-monde. Ainsi pouvait-on lire dans ses conversations :

« Il faut, sans rien perdre de moi-même, que je rejoigne cet instinct (l’instinct des paysans), et que ces couleurs dans les champs éparses me soient significatives d’une idée comme pour eux d’une récolte. Ils sentent spontanément, devant un jaune, le geste de la moisson qu’il faut commencer, comme je devrais, moi, devant la même nuance mûrissante, savoir par instinct poser sur ma toile le ton correspondant et qui ferait onduler un carré de blé. De touche en touche ainsi la terre revivrait. À force de labourer mon champ, un beau paysage y pousserait (…). »(29)

En l’absence d’intelligence émotionnelle, les émotions, celles de la peur et de nos besoins sécuritaires, nous empêchent d’affronter notre responsabilité dans des décisions où l’incertitude est la règle, en nous enjoignant à toujours nous axer sur le seul jugement déterminant(30).

Un changement de paradigme nécessaire dans les études médicales.

Celui-ci serait fondé sur une Raison qui n’oppose plus deux cerveaux, celui de la cognition et de l’émotion, et deux parties, celle du corps et de l’esprit, telle une crucifixion qui ne dit pas son nom.

Les sciences affectives nous le rappellent : « Nées dans les années 1960, les sciences cognitives se sont d’abord concentrées sur ce que l’on a appelé la « cognition froide » : le raisonnement, l’acquisition des connaissances, le langage, la perception. En résumé, tout ce qui n’est pas relatif au soi, et donc sans enjeu émotionnel. Pour autant, le véritable objectif des sciences cognitives est de rendre compte de tout ce qui se passe dans l’esprit. Elles ont rapidement compris qu’il leur manquait un aspect fondamental : la « cognition chaude », comprenant notamment l’étude de la conscience et des émotions. Cette opposition entre ces deux cognitions est simpliste, car il existe un entrelacement entre les deux. Néanmoins elle donne une bonne approximation de l’histoire des sciences cognitives. »(31)

La gestion, par la peur, de la peur face à l’incertitude(32), qui a prévalu pendant la crise de la Covid, vient rappeler qu’il fut inutile et coûteux d’extirper l’émotion de la raison, le féminin du masculin, au risque d’un « retour du refoulé » dont on ne maîtrise en général pas les abîmes ! Ceux-ci — féminin-masculin- n’étant pas entendus en tant que dualité de genre mais, au contraire, comme présence conjointe en chaque être humain.(33)

Plus fondamentalement, une telle ouverture qui participe d’une sortie du dualisme conceptuel émotion – cognition, devient, selon notre perspective développée dans un article princeps(34), condition de possibilité à une libération.

Cela commence nécessairement par le gouvernement de soi (35) et s’oppose à la « cure socratique »(36), la sortie de crucifixion devant être totale.

Reliance ou nouvelles frontières ?

Poursuivant sur le chemin des binarisations, plutôt que sur celui des reliances et de l’intégration, restera, avec le président de la République française, à traiter la mort en ennemie et à lui déclarer la guerre. « Si son assertion peut être qualifiée d’extraordinaire c’est que, sans doute pour la première fois de l’histoire de l’humanité, un État ne déclarait rien de moins que la guerre contre la mort ; le Président l’affirmait, elle ne passerait pas par nous. »(37)

Si nous ne parvenons pas à concilier l’incertitude avec la certitude, le chaos de la Vie avec la question même de la finitude, seule certitude, nous en sommes amenés à, progressivement, rejeter celle-ci en (re-)érigeant de nouvelles frontières entre morts et vivants…

Marie de Hennezel, psychologue spécialisée dans la fin de vie dit ceci : « Nos experts scientifiques et nos gouvernants ont commis une faute. Ils ont sous-estimé l’importance des rites immémoriaux qui relient les vivants et les morts. Ils ont désespéré les mourants en leur volant leur mort. Ils ont fragilisé les vivants en leur volant un moment essentiel de leur vie. » (38)

  1. Ces cartes blanches sont rédigées dans le contexte d’une analyse critique, transdisciplinaire et interprofessionnelle au croisement de regards médicaux, de santé publique, pédagogiques et philosophiques de la crise sanitaire que nous vivons actuellement. Elles ont comme objectif, d’ouvrir à des débats nécessaires (sans les approfondir), en proximité immédiate avec le champ de l’éducation et de la formation médicale.
  2. Van der Auwera E. Exposition Be Modern. Bruxelles : Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, 2021.
  3. Mafalda est un personnage de BD, une petite fille créée en Argentine par Quino dans les années 70, célèbre pour ses réflexions sur le monde et sur les gens. Quino. Mafalda — Intégrale. Grenoble : Editions Glénat, 2018
  4. Schoendorff P. Covid 19. On assiste à une déstabilisation complète de tous les troubles psychiatriques (Entretien avec L. Valdiguié). Le Point, 13 janvier 2021. Disponible sur : https://www.marianne.net/societe/sante/covid-19-on-assiste-a-une-destabilisation-complete-de-tous-les-troubles-psychiatriques
  5. Péruchon M. La crise de la cinquantaine à l’aune du narcissisme. Champ psychosomatique 2008;49:37–56
  6. C’est la façon dont nous construisons nos connaissances.
  7. Pelluchon C. Ethique de la considération. Paris : Seuil, 2018
  8. Damasio AR. L’erreur de Descartes. Paris : Odile Jacob, 2006
  9. Damasio. AR. L’Autre Moi-Même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions (trad. J‑L. Fidel). Paris : Odile Jacob, 2012
  10. Benoist J. Concepts. Une introduction à la philosophie. Paris : Flammarion — Champs Essais, 2013
  11. Dans le sens où nos connaissances, et nos corps plus globalement, ont subi un formatage en profondeur.
  12. Descartes avait attribué à la nature humaine deux substances : la res cogitans, la substance pensante, et la res extensa, la substance corporelle. Selon ce penseur français, celles-ci sont non seulement séparées mais elles s’excluent, au profit de la prééminence de la conscience. C’est un tel postulat qui est au fondement de la polémique entre le rationalisme cartésien (doctrine de Descartes et de ses successeurs selon laquelle la raison prime sur l’expérience sensible, car elle est la seule faculté capable d’accéder à la connaissance vraie en partant de certaines idées innées) et l’empirisme (courant philosophique qui limite l’origine de la connaissance à l’expérience sensible). Le rationalisme cartésien constitue le socle des logiques scientistes. Nous avons abordé ce débat dans la carte blanche intitulée : « le rôle de la formation des médecins et de l’épistémologie médicale dans la crise de la Covid 19 ».
  13. Pelluchon C. Les critiques adressées à la philosophie des Lumières peuvent nous aider à compléter son projet inachevé (Entretien avec T. Sardier). Libération, 8 janvier 2021. Disponible sur : https://www.liberation.fr/debats/2021/01/08/corine-pelluchon-les-critiques-adressees-a-la-philosophie-des-lumieres-peuvent-nous-aider-a-complete_1810715/
  14. « Certaines personnes connurent des agonies que l’on croyait réservées aux temps de guerre. Pour les vieux, ceux qui précisément n’étaient pas hospitalisés, nulle chambre d’hôtel où être isolé, nul afflux d’infirmières ou de médecins, nul retour provisoire possible chez les enfants quand ceux-ci en faisaient la demande mais des morts de faim, des morts de soif, des morts de douleur, des morts de solitude : soit que l’on redouta de s’approcher sans protection, soit que de médecins, de respirateurs et de morphine, il n’y avait pas. Un virus pourtant pas si létal interdit, au nom de cette séparation entre la mort et la vie, d’étreindre une dernière fois ; la mort en forme d’épouvante justifiant l’abandon pur et simple. La guerre pour la vie, revers de la guerre contre la mort, a un prix. » Hass C. Observations sur la fin de la mort par temps de pandémie. AOC media, 9 septembre 2020. Disponible sur : https://aoc.media/analyse/2020/09/08/observations-sur-la-fin-de-la-mort-par-temps-de-pandemie/
  15. Gély R. La genèse du sentir. Essai sur Merleau-Ponty. Bruxelles : Éditions Ousia, 2000.
  16. Clark A. Moving minds : situating content in the service of real-time success. Philosophical Perspectives 1995;9:89–104
  17. Polony N. Jacques Puisais ou l’art d’être humain. Marianne, 10 décembre 2020. Disponible sur : https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/jacques-puisais-ou-lart-detre-humain
  18. Concept que nous avons défini dans les cartes blanches précédentes : Le jugement réfléchissant est énoncé sans disposer de catégories universelles contrairement au jugement déterminant. C’est la situation particulière qui fait émerger une loi, ou ce que Cornélius Castoriadis nomme la concrétude particulière. Par exemple, le choix d’hospitaliser ou non un patient avec le risque que cela engage, ou encore celui de confiner une population dans un contexte épidémique ou de mettre une personne en quarantaine. Le jugement déterminant est énoncé en disposant de catégories ou de concepts universels, ayant valeur de certitude. Le jugement déterminant ne tient quasi pas compte du particulier (contexte) ou du singulier (personne). Le degré de subjectivité dans la décision s’avère pour ainsi dire négligeable puisqu’on se fie à des lois générales fondées prioritairement sur des chiffres, des calculs et des statistiques, en proximité avec les principes des mathématiques cartésiennes (analyse de données d’études scientifiques, mais aussi projections sur des modélisations mathématiques, démarche ultime dans l’abstraction).
  19. Lefève C. Devenir médecin. Cinéma, formation et soin, Paris : Presses Universitaires de France, 2012.
  20. Fleury C. Le ressentiment contemporain menace la démocratie (Entretien avec M. Boëton). La Croix, 23 novembre 2020. Disponible sur : https://www.la-croix.com/Debats/Cynthia-Fleury-Le-ressentiment-contemporain-menace-democratie-2020–11-23–1201126115
  21. Laborit H. Eloge de la fuite. Paris : Gallimard –Folio Essais, 1985.
  22. Florence P, De Ketele J‑M, Gooset F, Reynaerts M. Taxonomie de l’approche par compétences intégrée au regard de la complexité. Contribution critique à la santé publique., Tréma 2020 ;54. Disponible sur : https://doi.org/10.4000/trema.5907
  23. Parent F, Jouquan J, Kerkhove L, Jaffrelot M, De Ketele J‑M. Intégration du concept d’intelligence émotionnelle à la logique de l’approche pédagogique par compétences dans les curriculums de formation en santé. Pédagogie Médicale 2012;13:183–201 ; Parent F, Jouquan J. Outiller le futur professionnel de la santé en compétences émotionnelles : une perspective éducationnelle pour prendre en compte la vulnérabilité. In : Collectif. Pouvoir et vulnérabilité, amis ou ennemis? Neufchateau : Weyrich, 2014:61–78 ; Mikolajczak M, Bausseron E. Les compétences émotionnelles chez l’adulte. In : Luminet O. (Dir.). Psychologie des émotions : Nouvelles perspectives pour la cognition, la personnalité et la santé. Bruxelles : De Boeck, 2013:129–174 ; Parent F, Jouquan J. Développement personnel continu : Dictionnaire de responsabilité sociale en santé, Cauli M, Boelen C, Ladner J, Millette B, Pestiaux D (Sous la direction de). Mont-Saint-Aignan Presses Universitaires du Rouen et du Havre, 2019:170–175.
  24. Parent F, Jouquan J. Pratique professionnelle. In : Dictionnaire de responsabilité sociale en santé, Cauli M, Boelen C, Ladner J, Millette B, Pestiaux D (Sous la direction de). Mont-Saint-Aignan Presses Universitaires du Rouen et du Havre, 2019:415–418.
  25. À cet égard nous introduisons une ouverture à la part managériale de cette problématique du burn-out très bien documentée dans l’ouvrage de Pascal Chabot (Global Burn-out). L’auteur nous invite à reprendre la notion de burn-out depuis H. Freudenberger jusqu’à sa généralisation actuelle. À l’origine le terme indiquait l’état d’un toxicomane « vaincu par l’usage trop intense de drogues dures ». H. Freudenberger a étendu ce terme à son propre état, puis aux soignants qui « étaient comme ravagés par des forces qu’il faut bien appeler « toxiques » pour respecter l’analogie inaugurale. C. Maslach, quelques années plus tard, décrira les trois dimensions composant le burn-out : l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et le sentiment d’inefficacité. Elle insiste également sur la dimension sociale du phénomène, il ne s’agit pas d’une pathologie relevant uniquement de la responsabilité de l’individu car la charge de travail, la pénibilité… interviennent dans l’émergence du burn-out. Cet ouvrage a inspiré le film « Burning out. Dans le ventre de l’hôpital », de Jérôme Le Maire. 2016.
  26. Parent F. Du stéréotype à la discrimination, pourquoi sautons-nous le pas ? Pédagogie médicale. 2020 ;21: 107–9.
  27. Parent F, Jouquan J, Azzi A. L’éclairage des théories du conflit intergroupes pour penser et mettre en oeuvre l’interprofessionnalité en santé. In Parent F & Jouquan J. Penser la formation des professionnels de santé. Une perspective intégrative. Bruxelles : De Boeck, 2013 :169–174 ; Olson RE. How would an egalitarian health care system operate? Power and conflict in interprofessional education. Medical Education 2015;49:353‑354.
  28. Et notamment, celles d’A. Berthoz, associé avec le philosophe et phénoménologue J‑L Petit, lorsque d’une commune voix, ils pensent ce nouveau paradigme de l’agir, qui veut qu’« on attribue à l’environnement naturel des propriétés du corps animé, vivant, parce que en même temps on les perçoit selon un ensemble de régularités propres au corps agissant que nous sommes.» Berthoz A & Petit J‑L. Phénoménologie et physiologie de l’action. Paris : Odile Jacob, 2006.
  29. Doran M (sous la direction de). Conversation avec Cézanne. Paris : Macula, 1978, p. 123.
  30. Cf. définition dans une note de bas de page précédente.
  31. Andler D. Naissance et essor des sciences affectives. La Recherche, avril 2018.
  32. Celle-ci étant attendue, légitime en quelque sorte car notre mode mental automatique dans lequel nous sommes tous par défaut, déteste l’incertitude.
  33. « À partir du déchiffrement symbolique de l’hébreu, on peut entendre ceci : lorsque l’Adam (l’être humain) est créé, il est différencié de son intériorité, que nous appelons aujourd’hui l’inconscient, et cet inconscient est appelé Ishah, en hébreu. Nous avons fait de Ishah la femme biologique d’Adam, qui, lui, serait l’homme biologique. Dans ma lecture, il s’agit du « féminin intérieur » à tout être humain, qui n’a rien à voir avec la femme biologique. Il s’agit de l’être humain qui découvre l’autre côté (et non la côte) de lui-même, sa part inconsciente, qui est un potentiel infini d’énergies appelées « énergies animales ». Elles sont en chacun de nous. » Kempf J (Entretien avec A. de Souzenelle). L’écologie extérieure est inséparable de l’écologie intérieure. Reporterre. Le quotidien de l’écologie, 26 Juillet 2019. Disponible sur : https://reporterre.net/L‑ecologie-exterieure-est-inseparable-de-l-ecologie-interieure
  34. Florence P, De Ketele J‑M, Gooset F, Reynaerts M. , op. cit.
  35. Fleury C. Ci-gît l’amer. Paris : Gallimard, 2020.
  36. La cure socratique est la suppression du monde sensible au profit du monde intelligible, celui de Platon. C’est une forme de castration thérapeutique (pour éviter les déchirements intérieurs) dont l’objectif est de gérer de façon radicale l’anarchie des instincts et des pulsions que représente la pluralité des forces en nous. Ces forces étant de natures opposées elles s’entrechoquent violemment. Il y a d’une part les forces actives, celles de l’artiste, de l’intuition et de notre monde sensible toujours multiple, ce sont des forces qui ont besoin de se déployer dans l’univers sans s’opposer à d’autres forces, elles s’affirment en tant que volonté de Vie. De l’autre, il y a les forces réactives, celles de l’argumentation, de la raison rationnelle et de notre monde intelligible, c’est-à-dire celui du concept et de l’universel ou de l’idéal théorique. C’est à Nietzsche que l’on doit cette notion de « cure socratique » qui a comme conséquence, une fois le monde sensible éliminé, écarté, refoulé, la haine de la terre au profit du ciel, le rejet du corps au profit des idées claires et la possibilité de l’émergence de formes de culpabilisation et de ressentiment propres aux mondes duels. À cet égard, la crise sanitaire de la Covid en 2020 a exemplifié de telles dérives (par exemple) quand les populations adolescentes et jeunes ont été présentées, médias à grande audience à l’appui (spots de santé publique, reportages télévisés, interview…), comme étant les fautives de la transmission à leurs ainés. La perspective étant que face à l’anarchie des sentiments, la seule issue est de se réfugier dans le monde intelligible. Pour Nietzsche, Socrate ou Platon…c’est le prototype du philosophe médecin.
  37. Hass C. Observations … op. cit.
  38. de Hennezel M. L’adieu interdit. Paris : Plon, 2020