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30 septembre 2020

L’OBSOLESCENCE DES PARTIS POLITIQUES

« Interview anachronique », par Alexandre Penasse.

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« RENCONTRE » AVEC SIMONE WEIL

En ces temps de médiocrité politique, où les uns comme les autres piquent dans la caisse du contribuable, volent même à ceux qui n’ont rien, démissionnent, se font oublier et puis reviennent, où ceux qui ne sont pas accusés paraissent plutôt des présumés coupables tant qu’on n’a pas découvert leurs pratiques abusives, où même les réalisations légales sont indécentes et illégitimes, se replonger dans la lecture de la réflexion inédite de Simone Weil sur la question des partis politiques nous éclaire, elle qui disait à leur sujet : « Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux ». Nos questions trouvent des réponses dans ses réflexions qui ont presque 80 ans. On y trouve la vibration des mots sur nos esprits, revigorant nos âmes alors qu’ouvrir télé, radio et journaux aux mains de bureaucrates endort tous désirs révolutionnaires. 

Kairos : Simone Weil, de quand date l’invention des partis ? 

Simone Weil : L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire. Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formulée par Tomski : « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison ». Ainsi sur le continent d’Europe le totalitarisme est le péché originel des partis. 

Mais ils sont maintenant plus que jamais présents, faut-il envisager de les faire mettre au ban ? 

C’est d’une part l’héritage de la Terreur, d’autre part l’influence de l’exemple anglais, qui installa les partis dans la vie publique européenne. Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rend ainsi leur existence désirable. 

Quel serait alors le critère du bien ? 

Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, l’utilité publique. La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar, au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires et légales de mettre les Juifs dans des camps de concentration et de les torturer avec raffinement jusqu’à la mort, les tortures n’auraient pas eu un atome de légitimité de plus qu’elles n’ont maintenant. Or pareille chose n’est nullement inconcevable. Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas. 

On pense donc à tort que la volonté générale est le reflet de la raison, alors qu’elle peut être le fruit de passions tout à fait contraires à la vérité et à la justice ? 

Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due à Rousseau. Mais le sens de la notion a été perdu presque tout de suite, parce qu’elle est complexe et demande un degré d’attention élevé. Rousseau partait de deux évidences. L’une, que la raison discerne et choisit la justice et l’utilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion. L’autre, que la raison est identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Par suite, si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs. C’est uniquement en vertu d’un raisonnement de ce genre qu’on admet que le consensus universel indique la vérité. 

Nous sommes maintenant au XXIe siècle dans une forme de dictature de la volonté individuelle, comme si tout choix qui émanait de l’individu était d’emblée bon car porteur du sceau de la subjectivité et que, de fait, la mise en commun de chacun de ces choix ne pouvait qu’amener à une bonne décision collective. 

Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice. 

Est-ce dire qu’une poignée d’individus puissent avoir raison face à une masse qui a tort ? 

Il y a plusieurs conditions indispensables pour pouvoir appliquer la notion de volonté générale. Deux doivent particulièrement retenir l’attention. L’une est qu’au moment où le peuple prend conscience d’un de ses vouloirs et l’exprime, il n’y ait aucune espèce de passion collective. Quand il y a passion collective dans un pays, il y a probabilité pour que n’importe quelle volonté particulière soit plus proche de la justice et de la raison que la volonté générale, ou plutôt ce qui en constitue la caricature. La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l’égard des problèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes. Encore moins un choix de collectivités irresponsables. Car la volonté générale est sans aucune relation avec un tel choix. 

S’il y a eu en 1789 une certaine expression de la volonté générale, bien qu’on eût adopté le système représentatif faute de savoir en imaginer un autre, c’est qu’il y avait eu bien autre chose que des élections. Pendant quelque temps – peu de temps – les représentants furent vraiment de simples organes d’expression pour la pensée publique. Pareille chose ne se produisit jamais plus. 

Le seul énoncé de ces deux conditions montre que nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom, jamais le peuple n’a l’occasion ni le moyen d’exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique ; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passions collectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées. 

Quel lien avec les partis politiques ? Quelles seraient leurs caractéristiques qui permettraient de penser cette absence de volonté générale, donc de démocratie ? 

On peut en énumérer trois : 

  • un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective ; 
  • un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres ; 
  • la première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. 

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui. Ces trois caractères sont des vérités de fait évidentes à quiconque s’est approché de la vie des partis. 

C’est profondément intéressant. Le troisième point indique le drame pour la collectivité d’être dominé par des groupes dont l’existence ne repose que sur une volonté de se pérenniser. 

C’est un cas particulier d’un phénomène qui se produit partout où le collectif domine les êtres pensants. C’est le retournement de la relation entre fin et moyen. Partout, sans exception, toutes les choses généralement considérées comme des fins sont par nature, par définition, par essence et de la manière la plus évidente uniquement des moyens. On pourrait en citer autant d’exemples qu’on voudrait dans tous les domaines. Argent, pouvoir, État, grandeur nationale, production économique, diplômes universitaires ; et beaucoup d’autres. 

Le bien seul est une fin. Tout ce qui appartient au domaine des faits est de l’ordre des moyens. Mais la pensée collective est incapable de s’élever audessus du domaine des faits. C’est une pensée animale. Elle n’a la notion du bien que juste assez pour commettre l’erreur de prendre tel ou tel moyen pour un bien absolu. 

Il en est ainsi des partis. Un parti est en principe un instrument pour servir une certaine conception du bien public. 

Mais les partis ne pensent qu’à leur croissance, leur sienne propre comme celle de la production et de la consommation ? 

Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il s’ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. Cette pression s’exerce en fait. Elle s’étale publiquement. Elle est avouée, proclamée. Cela nous ferait horreur si l’accoutumance ne nous avait pas tellement endurcis. 

La vérité est-elle alors possible dans ce genre d’organisation ? 

Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. 

Fantastique. C’est un des fondements de la psychologie sociale, l’influence du groupe sur les individus et leur esprit… 

La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande. Le but avoué de la propagande est de persuader et non pas de communiquer de la lumière. Les partis parlent, il est vrai, d’éducation à l’égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s’agit d’un dressage pour préparer l’emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres. 

Vérité et parti sont donc inconciliables ? 

Supposons un membre d’un parti qui prenne en public l’engagement que voici : « Toutes les fois que j’examinerai n’importe quel problème politique ou social, je m’engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice ». Ce langage serait très mal accueilli. Les siens et même beaucoup d’autres l’accuseraient de trahison. Mais bien plus, il ne semble même pas possible qu’un tel langage soit tenu. En fait, sauf erreur, il ne l’a jamais été. 

En revanche, on trouve tout à fait naturel, raisonnable et honorable que quelqu’un dise : « Comme conservateur », ou : « Comme socialiste, je pense que… »

La vérité serait ainsi relative, en fonction de celui qui énonce tel ou tel fait ? 

S’il n’y a pas de vérité, il est légitime de penser de telle ou telle manière en tant qu’on se trouve être en fait telle ou telle chose. Si on reconnaît qu’il y a une vérité, il n’est permis de penser que ce qui est vrai. On pense alors telle chose, non parce qu’on se trouve être en fait français, ou catholique, ou socialiste, mais parce que la lumière irrésistible de l’évidence oblige à penser ainsi et non autrement. Mais le mobile de la pensée n’est plus le désir inconditionné, non défini, de la vérité, mais le désir de la conformité avec un enseignement établi d’avance. 

En fait, sauf exceptions très rares, un homme qui entre dans un parti adopte docilement l’attitude d’esprit qu’il exprimera plus tard par les mots : « Comme monarchiste, comme socialiste, je pense que… » C’est tellement confortable ! Car c’est ne pas penser. Il n’y a rien de plus confortable que de ne pas penser. 

« Interview anachronique », par Alexandre Penasse. 

Propos de Simone Weil tirés de l’ouvrage Note sur la suppression générale des partis politiques, Climats, 2017. 

  1. Cf. l’affaire du Samu Social en Belgique (après Agusta, le kazakhgate, Publifin…).

Élisabeth Corblin
Illustratrice

Élisabeth Corblin
Illustratrice

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