chronique/
31 octobre 2018

Il y a comme une odeur…

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Ceux – et celles de ma génération, qui ont connu de beaux embrasements et de belles et grandes figures, politiques et autres, en sont à devoir constater que jamais, de leur vivant, ils n’auront eu sous les yeux le spectacle absolument dégoûtant qu’offre la présente actualité, marquée par les scandales innommables dont sont maintenant coutumiers tout ce que compte comme représentants de tous bords nos pantelantes et grotesques prétendues démocraties. Scandales d’argent, mensonges, travestissement de toute la réalité, tripotages de chiffres, double langage et langue de bois, assaut massif contre les libertés les plus élémentaires, acharnement à l’encontre des pauvres d’ici et d’ailleurs, ces gens, en toute impunité et, même, salués ici et là – par la presse et ses lecteurs hébétés comme étant de braves et dévoués serviteurs de la chose publique, ne sont en vérité que les agents de la pire entreprise jamais menée contre les libertés et les droits des citoyens. Et l’assaut est universel, il n’a pas de frontières et pas de limites ; partout, les gens et dans tous les aspects de leur vie, sont assiégés de mille perverses façons. Bien évidemment, les gestionnaires et les donneurs d’ordres excipent des dures nécessités des temps économiques et financiers présents pour se dédouaner des mesures qui sont décidées et appliquées sans qu’elles suscitent les réactions auxquelles on pourrait pourtant s’attendre.

Il est vrai, aussi, que la manière dont sont présentées les choses est à la fois finement subtile et pernicieuse ; les communicateurs gouvernementaux sont passés maîtres dans l’art désormais consommé de dire tout et son contraire. Par chez nous, par exemple et s’agissant du douloureux problème du chômage, on en arrive, un jour, en haut lieu, à affirmer que la situation va en s’améliorant, que l’on constate une baisse sensible du nombre de demandeurs d’emploi et, le lendemain, on apprend par la presse que les radiations et les exclusions sont en hausse constante, ceci expliquant donc cela. Pour ce qui est des chômeurs de longue durée, ils ne perdent rien pour attendre puisque les dernières innovations, nées dans les brillantes cervelles de quelques-un(e)s de nos cher(e)s élu(e) s proposent, ni plus ni moins, que ces feignants soient mis bénévolement au service des communes et autres CPAS afin de prester de ces petits boulots hautement gratifiants comme les courses des petites vieilles, le ramassage des crottes canines ou l’aide aux mamans débordées par leur progéniture. Bien évidemment, ces extravagantes suggestions s’inscrivent dans le moment où s’engagent les premières escarmouches de la campagne électorale de l’an prochain et il s’agit, n’est-ce pas, d’un côté comme de l’autre, de ratisser au plus large et de ne pas laisser passer les occasions de racoler du côté du simplisme et de la démagogie de caniveau. A ce jeu ignoble, on voit combien la concurrence est rude et à quel niveau d’ignominie on est prêt à se hisser, de la pseudo-gauche socialeuse à la droite libérale en passant par ce parti humaniste qui a le culot d’encore se présenter comme au centre de l’échiquier politique. Quant aux prudentes et timides protestations du monde syndical devant les assauts de plus en plus déterminés de la classe dirigeante à l’encontre du monde du travail, des chômeurs et des pauvres en général, elles n’étonneront pas plus que les positions des mêmes appareils pour ce qui regarde la débâcle annoncée du système économique et monétaire. Positions et analyses – les mêmes que celles des responsables politiques de tous bords ou à peu près – qui vont à l’encontre de toute forme de remise en cause de la mortelle fuite en avant à laquelle nous condamnent les propriétaires du monde.

Car, on le voit bien et partout, la nécessaire et impérieuse prise de conscience de ce qui est proprement le risque d’une véritable descente aux enfers de l’ensemble de l’humanité, n’est encore le fait que d’une poignée de savants qui, depuis des années, publient dans une indifférence quasi générale, le bulletin de santé d’une planète moribonde. De même que quelques lanceurs d’alerte dans la sphère politique et associative qui, vaille que vaille et pour autant qu’ils puissent avoir droit à une place souvent congrue dans les colonnes des journaux, sur les ondes ou dans la petite lucarne, tentent, en vain jusqu’ici, de montrer combien les périls de toutes sortes montent de plus en plus dangereusement. Pour le reste, les décideurs politiques de quelque niveau de pouvoir que ce soit, en restent à fermer obstinément les yeux ou, au mieux, à proposer de timides et burlesques mesurettes dans les matières les moins susceptibles de heurter la sensibilité de leurs électeurs potentiels, lesquels, pour le plus grand nombre, ne se soucient de ces problèmes que de très loin. Une première part parce qu’ils ont d’autres soucis, bien plus immédiats et cruciaux, comme de se demander quoi se mettre dans l’estomac dès la moitié du mois ou choisir entre le payement de leurs dettes de chauffage ou d’électricité, entre une visite chez le médecin ou des fringues de pauvre pour rhabiller le petit dernier pour la rentrée des classes. L’autre part, qui est encore l’actuelle majorité, bouffie de sa superbe et de son dédain, accrochée à ses misérables privilèges qui lui permettent de continuer de vivre semblablement et seulement semblablement aux riches, de s’offrir des voitures 4×4, de courir les boutiques et profiter pleinement de tous les petits plaisirs qu’offre cette société d’abondance, cette part, donc, n’est pas prête à renoncer à ce qu’elle estime lui être quasi naturellement dû. Les gens qui composent cette élite de la consommation vulgaire se persuadent, évidemment, que rien de fâcheux ne pourra jamais leur arriver et qu’il est bel et bon que le monde continue d’aller comme il va et que, surtout, rien ne change. Quant à ceux qui, de plus en plus, doivent se justifier en tout, sont soumis aux vexations, aux humiliations d’organismes de contrôle proprement kafkaïens et à l’opprobre qui s’abat sur eux à longueur de colonnes de journaux, on comprendra que des choses aussi saugrenues que la décroissance ou la simplicité volontaire ne puissent avoir aucun écho dans ce qui leur tient lieu de conscience, amoindrie, bafouée et bornée par le seul souci d’une survie de jour en jour plus problématique.

Oui, il y a comme une odeur. De décomposition d’ordures de toutes sortes qui empestent l’atmosphère. Nous avons connu, nous qui aurons bientôt septante ans, quelque-chose qui avait à voir avec la vie, avec, plus justement, le désir du vivre mieux, plus richement, avec cette part d’insouciance joyeuse qui avait ses racines dans une fraternité qui s’affichait sur les lieux de travail, dans les rues et sur les places, dans un espace qui était encore public, d’où les caméras de surveillance étaient absentes. Il y avait encore dans l’air ce presque rien d’indéfinissable qui parfumait les liens qui se nouaient dans ce qui était encore une société d’hommes et de femmes qui pouvaient nommer et vivre la liberté et entrer en rébellion quant elle était menacée. Elle est loin notre jeunesse et elle se meurt à petit feu et à coup de matraques, notre folle espérance. Elle pue la charogne, cette époque ; et c’est à peine si nous avons encore la force de nous boucher les narines…

Jean-Pierre L. Collignon

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