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29 décembre 2015

Fukushima ou l’omerta nippone

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Réalisateur indépendant d’origine américaine résidant au Japon depuis l’entame de l’âge adulte, Ian Thomas Ash a, à l’image de nombreux réalisateurs, directement rejoint les terres dévastées de Tohoku (nord de l’île principale du Japon) pour témoigner du chaos, aussi contrôlé soit-il, qui régnait dans les âmes, corps et territoires de la région de Fukushima suite au cataclysme du 11 mars 2011. Rencontre et discussion. 

Pour commencer notre entretien, je vous propose de revenir sur vos premiers tournages dans la province dévastée de Fukushima, au sein des zones d’exclusion et de recommandation de départ de 20km et de 30km. Quelles étaient les conditions de tournage à l’époque des deux documentaires « In the Grey Zone » et « A2-B-C » ? 

Au moment de mes premiers plans tournés à Minamisoma (l’une des villes évacuées) en avril 2011 pour « In the Grey Zone », les liaisons ferroviaires étaient rompues, l’autoroute venait de rouvrir et il était fort compliqué de trouver une chambre d’hôtel. Celles qui n’étaient pas trop endommagées par le tsunami ou le tremblement de terre, étaient remplies de volontaires issus d’ONG et de personnes travaillant pour des architectes et autres ingénieurs venus sur place pour évaluer la situation. S’ajoutent à la difficulté de trouver un logement, celles liées à la fiabilité des ressources d’eau et de nourriture : impossible à cet instant de savoir à quel degré ces ressources étaient contaminées par la radioactivité et je ne pouvais prévoir ce que je devais à tout prix apporter de Tokyo. Là-bas, c’était la panique et les réserves d’eau étaient également rationnées. C’était une période pleine d’incertitudes et particulièrement précaire. La population tenait également à se procurer des détecteurs de radioactivité qui furent rapidement introuvables au Japon. La seule solution était de les importer d’Europe et des ÉtatsUnis, ce qui représentait à l’évidence des coûts importants. 

Lors de votre arrivée, comment ont réagi les locaux à votre enquête sur la survie dans la zone et les premières inquiétudes liées à la santé des enfants ? 

Dans les premiers temps, les caméras étaient monnaie courante dans les zones de 20 et 30 km d’évacuation, il n’était donc pas rare pour les habitants de la région de rencontrer des personnes de l’extérieur – mon cameraman est anglais – pour témoigner de la situation. Les habitants voyaient cette agitation d’un bon œil et ressentaient le besoin de parler de ce qui leur arrivait. Une famille avec quatre enfants nous a rapidement invités à rester chez elle pour documenter la situation de l’intérieur. Les gens tenaient vraiment à être interviewés à l’époque même si, au-delà des dégâts matériels, toute discussion au sujet du risque nucléaire demeurait théorique et finalement, plutôt irréelle. Personne n’avait encore la moindre idée de ce qui pourrait arriver aux enfants… J’ai eu l’occasion d’interroger le maire de la ville de Minamisoma, le directeur de l’école, le principal d’une des écoles qui rouvrait à l’époque, des parents… Sans rencontrer d’opposition. La situation a fort changé depuis. 

Après le tournage, vous me disiez avoir rencontré de grandes difficultés à projeter vos films au Japon et plus particulièrement dans la région de Fukushima, en partie à cause de la réaction des mères interrogées au sein de vos films pour lesquelles l’éventualité d’une projection n’était pas évidente à gérer. 

Oui, mais ce ne fut pas encore le cas pour le premier film « In the Grey Zone ». Après avoir réalisé ce film, j’ai continué à me rendre sur place pour continuer à documenter la situation via ma chaîne Youtube et, un an et demi après mon premier passage, les préoccupations concernant l’état de la thyroïde des plus jeunes rencontrèrent leurs premières confirmations. Ce n’était définitivement plus d’une simple update dont il était question mais d’un nouveau film. À cette époque, un an après la catastrophe, trouver des intervenants qui acceptaient de témoigner était compliqué. Les mères que j’ai rencontrées pour « A2-B-C » se faisaient très rares. Une fois le film fini, certains amis, collègues et autres personnes actives dans le milieu du cinéma m’opposèrent des réactions très diverses car il n’y avait encore aucune preuve tangible, à travers leurs yeux scientifiques, pour soutenir les plaintes des mères d’enfants. « Ce film n’est ni plus ni moins qu’une documentation de la peur » m’a un jour annoncé un collègue. Il est devenu assez vite évident qu’il serait compliqué de projeter « A2-B-C » au Japon. 

Pour donner une certaine visibilité au film dans la péninsule, j’ai suivi la stratégie dite du reverse importing . Cette stratégie fonctionne en deux temps : d’abord faire le tour des festivals étrangers pour ensuite rendre le film incontournable au pays. Un an et demi de tournée, une vingtaine de festivals et quelques prix plus tard, j’ai finalement trouvé un distributeur japonais(1). À partir de mai 2014, il a donc eu une vie japonaise d’approximativement 6 mois, malgré les pressions. La réputation du film était maussade : beaucoup de gens en parlaient sans l’avoir vu annonçant que ces femmes dramatisaient. Les médias sociaux étaient incendiaires à leur sujet. Nous avons fait un effort majeur en termes de communication pour protéger autant que possible les familles présentes dans le film. Dans le même temps, nous nous devions d’être attentifs aux moindres réactions publiées sur les réseaux sociaux au sujet du film et aux mères interviewées. Je suis resté en contact avec elles régulièrement pour m’assurer que rien ne dérapait. La période de sortie nationale du film fut mouvementée et en février 2015, il devint évident que le distributeur s’apprêtait à interrompre définitivement la diffusion du film. 

Quand et comment avez-vous senti le vent tourner ? Pourquoi le distributeur a-t-il pris cette décision ? La volonté d’annuler la projection d’A2-B-C » dans la ville de Fukushima peu de temps avant le quatrième anniversaire de la catastrophe est-elle liée à ces événements ? 

Un des problèmes centraux à propos de cette décision unilatérale du distributeur est qu’il ne me permettait pas d’être maître du destin de mon film. Suite au contrat signé avec lui, il détenait les droits de projeter le film. J’ai été contraint de signer un autre contrat avec une clause de confidentialité pour reprendre en main la vie du film. Pour répondre plus directement à la question, le début des ennuis a démarré en janvier-février 2015 par des rumeurs publiées sur les réseaux sociaux et le site « two channel »(2) qui faisait état de l’appartenance de l’une des mères filmées à un groupuscule communiste anciennement actif et violent. Il en découlait que soit j’étais communiste, soit j’avais reçu de l’argent de communistes pour le film. Qu’une personne interviewée dans le film soit accusée d’appartenance à un groupe communiste discréditait d’un coup « A2B-C ». Une fois ces rumeurs connues du distributeur, nous nous sommes réunis d’urgence pour en discuter et savoir comment nous positionner à ce sujet. À mes yeux, ça n’avait aucune importance. Au pire, nous pouvions ajouter un panneau au début du film affirmant que nous avions appris bien après le tournage, qu’une des mères interrogées faisait partie d’un groupe communiste et que nous déclinions toute responsabilité à ce sujet. Même ça me semblait exagéré. D’autant que ces rumeurs n’ont jamais été confirmées… Finalement, le distributeur prit la décision que vous connaissez sur cette seule base. 

L’annulation de début d’année à Fukushima, elle, n’est pas directement liée à cette atmosphère. Malgré tout, l’ampleur prise par cette histoire a fini par terrifier les autres femmes filmées. Elles aussi se sont senties mises en danger par la présence d’une rouge potentielle dont l’engagement pouvait éclabousser leur crédibilité. Surtout, cet amalgame pouvait facilement les mettre au ban de la communauté si le film était projeté dans leur région. Le film avait déjà été programmé à Fukushima par le passé, pour une projection privée accessible uniquement sur invitation. Aux suspicions pesantes s’ajouta la mise en place de la loi appelée « Secrecy Law » sur le territoire japonais qui finit de les porter aux frontières de la paranoïa. Pardon, je parle de paranoïa mais je crois que leurs craintes étaient parfaitement justifiées. En tant que réalisateur du film, j’ai pris la décision d’être à l’écoute de ces craintes et d’annuler la projection à Fukushima. Nous ne pouvions garantir la bonne tenue de la séance ni affirmer que leur quotidien n’allait pas pâtir de cette projection. Je ne voulais pas risquer d’imposer une telle situation jusque chez elles. C’est seulement deux semaines après que les ennuis réels avec le distributeur ont démarré. 

Ce n’est qu’une suggestion, mais ne pensezvous pas que cette histoire d’implications communistes n’est qu’une excuse commode pour arrêter la diffusion d’un film gênant les porteurs du discours béatifiant sur les effets de la radioactivité sur les plus jeunes de Fukushima ? 

Exactement ! Je veux dire, si vous me demandez si je crois que des pressions ont été exercées ou que la raison évoquée ne correspond pas à celle qui a mené à l’interruption de la vie du film, je crois que c’est une possibilité, oui. Ce qui reste malgré tout certain, c’est que la raison qui m’a été donnée est celle de l’éventualité d’implications communistes. Je ne suis pas au courant de pressions exercées, je le pense mais ne peux le prouver ni l’affirmer. Je peux simplement vous dire que lors de cette prise de décision, les distributeurs ne m’ont pas donné l’impression d’en être les responsables. Je ne pense pas qu’ils aient pris la décision qui leur semblait juste. Les membres du comité de sélection de la boîte de distribution sont tous relativement jeunes, ont des enfants et étaient convaincus que le film devait être programmé. La défense de ce film à travers le Japon était la raison première de la mise en place de leur équipe. Cette situation est triste pour eux comme pour moi et je suis profondément désolé qu’ils aient dû prendre cette décision. Donc oui, je crois qu’il est tout à fait justifié de penser que la décision d’interrompre la diffusion du film n’est pas liée à une quelconque appartenance communiste d’une des mères interrogées. Ceci dit, si vous voulez discréditer quelqu’un au Japon, la meilleure solution reste d’affirmer que ses idées relèvent du communisme ou qu’il est d’origine coréenne. Ou pire, qu’il combine ces deux tares. 

Revenons un instant sur la loi du secret. Brièvement, pouvez-vous préciser ce dont il s’agit et depuis quand elle est d’application. 

Je crois que cette loi est directement influencée par le Patriot Act américain. Elle donne les coudées franches au gouvernement pour arrêter n’importe qui pour absolument n’importe quoi dans le but de contrôler la population. Officiellement, cette loi a pour objectif de protéger des informations qui seraient considérées comme secrets d’État. Sans plus de précision. La question n’est pas uniquement de savoir quelles informations vous diffusez ; il vous suffit d’avoir pour projet une enquête jugée gênante pour violer cette loi. Cette loi a été combattue avec véhémence à l’époque mais elle est passée. Elle fut largement remise en question par les médias étrangers à l’époque de sa conception. « La question centrale fut posée pendant la conférence de presse pour demander des précisions quant à ce qui serait désormais considéré comme secret d’État. « Ce qui est considéré comme secret est secret » fut la réponse. Ça peut couvrir absolument tout depuis la situation à Fukushima évidemment, jusqu’aux tensions avec les pays étrangers ou encore, la question des bases militaires américaines dans l’île d’Okinawa… Un des aspects centraux de la mise en application de ce type de loi n’est pas tant la censure mais la crainte qu’elle suscitera et donc, l’autocensure, que quiconque travaillant sur des sujets sensibles susceptibles de déranger le gouvernement, s’imposera. En admettant qu’il n’y ait aucune arrestation, la seule mise en application de cette loi a, dans les faits, un impact certain sur la liberté de la presse. 

J’imagine que cette nouvelle loi a un effet direct sur votre travail ? 

J’imagine, mais vous savez quoi : Fuck them ! Je n’ai de compte à rendre à personne sinon à mes sujets. En tant qu’étranger sans permis de séjour permanent, c’est une situation inconfortable. Je ne veux pas rentrer dans les détails de ma situation personnelle, j’ai chaque année des soucis que je ne rencontrais pas auparavant pour renouveler mon visa. Peut-être est-ce une coïncidence. Je n’ai évidemment aucune preuve de quoi que ce soit mais une chose est certaine, avant de réaliser « A2-B-C », je n’avais jamais vécu de soucis de renouvellement de visa. 

Ma question concernait également les personnes que vous tentez d’interroger. 

Absolument. Parler de tels sujets est effectivement devenu un vrai sujet d’inquiétude. Aussi, suite aux événements liés à « A2-B-C » et le fait que j’en sois le réalisateur, les gens sont moins enclins à me parler de leurs situations personnelles. La loi du secret est évidemment un élément supplémentaire qui a un effet considérable sur la liberté de parole. 

Illustration : Mathilde Vandenbussche

Les médias européens nous ont fait part récemment de la possibilité pour une partie des réfugiés de rentrer chez eux. Qu’en est-il exactement ? Comment ce retour se passe-t-il ? 

Les zones de 20 et 30 km ont été délimitées pour des raisons financières dont l’un des objectifs était, entre autres, de limiter le nombre de ménages concernés par les évacuations. Le danger radioactif n’est pas le seul aspect à prendre en compte. C’est un fait. Lorsqu’il est demandé à une partie des évacués de rentrer chez eux, la majorité des zones n’ont, malgré les discours rassurants, pas été décontaminées – une décontamination totale est par ailleurs impossible –, ce qu’impose le gouvernement n’est pas tant un retour bienveillant vers leurs terres qu’un arrêt du versement des compensations financières et un retour des taxes. En d’autres mots, quiconque souhaite rester un « évacué » le fera désormais à ses frais. Il est impossible de scinder ces deux questions. D’autre part, le gouvernement ne prélevait plus de taxe sur les populations évacuées. Taxes qu’il souhaite désormais à nouveau récolter… 

La population est-elle convaincue par l’idée du retour dans ces circonstances ? 

La majorité des jeunes s’y refuse mais la grande majorité des anciens est plutôt ravie d’enfin retourner vivre dans leurs terres. Un souci supplémentaire est que la région de Fukushima n’était déjà pas densément peuplée et qu’elle avait plutôt tendance à être une terre d’émigration. S’il ne reste qu’une population vieillissante, qui va se charger d’elle quand les ennuis de santé se feront grandissants ? Qui s’occupera d’elle ? Il n’y a plus de magasins, d’hôpitaux, de stations service… Qui serait encore prêt à ouvrir un magasin dans cette zone ? Comment la population vivra-t-elle ? Un des soucis reste que le gouvernement a annoncé aux évacués qu’un jour ou l’autre – et aussi vite que possible —, ils pourront rentrer. Une grande partie d’entre eux n’a donc pas pris la peine d’envisager la situation qui était la leur sinon comme un moment défini de leur existence et n’a donc créé aucun lien avec leurs nouveaux voisins ou avec leur nouvel environnement. Le seul désir ancré au fond d’eux était définitivement celui du retour. Si vous annoncez plus honnêtement la couleur à la population, elle est en mesure de prendre conscience de la situation et, plus facilement, de s’y adapter. 

Finalement, avez-vous accès à des informations concernant l’état de la centrale de Fukushima ? 

C’est dur à dire. Qui et que croire ? La NHK (télévision nationale) ? Sans doute pas. Les télévisions privées qui fonctionnent grâce aux revenus publicitaires et aux sponsors dont ceux de l’industrie du nucléaire ? Les ONG qui ont un intérêt politique dans le rejet du nucléaire ? Le mieux reste d’écouter un maximum d’informations et de les recouper, mais mon sentiment reste qu’ils ne savent pas exactement ce qu’il se passe, qu’ils n’ont aucune idée de l’état du combustible nucléaire. Malgré leurs discours, ils restent dépassés par la situation. Rien n’empêche un nouveau tremblement de terre ou un typhon de frapper ce qu’il reste de la centrale. Je ne pense pas que la situation soit assez stable pour renvoyer des évacués dans la zone. Mais ce n’est plus dans les informations quotidiennes. Tokyo n’y pense plus. La population de Fukushima non plus d’ailleurs. Ne reste pour eux que l’absolue nécessité de ne plus se pourrir l’existence et de faire avec. 

Propos recueillis par Nicolas Bras 

Ian Thomas Ash a réalisé deux documentaires au sujet de l’effet de la radioactivité sur les enfants. Il entretient également un blog qui relaie les dernières évolutions de la situation – documentingian.com – et une chaîne Youtube qui lui permet de compléter ses témoignages. 

  1. Personne ou équipe en charge de trouver des salles pour projeter un film.
  2. Site web japonais populaire qui permet de poster anonymement toute sorte de messages. Son fondateur, Hiroyuki nishimura, est aujourd’hui le directeur du célèbre forum 4chan.

Nicolas Bras
Auteur
Mathilde Vandenbussche
Illustrateur
Justine Cottin
Illustrateur

Nicolas Bras
Auteur

Justine Cottin
Illustrateur

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