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9 août 2014

COURS HOMO SAPIENS, LE CYBORG EST ( JUSTE ) DERRIÈRE TOI !

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Ou comment la “science de la discrimination” s’apprête à nous faire basculer de l’ère du bio-vivant à celle du post-humain, le tout dans un silence approbateur à la fois fataliste et frétillant…

C’est que nous commencions à nous ennuyer sérieusement dans cette époque où les lendemains n’ont plus le goût de grand-chose si ce n’est celui du carbone cramoisi à la sauce néolibérale, où tout ce que produit l’humain ( en ce compris lui-même ) semble être barré de la mention GAME OVER. 

Eh bien ! justement. La nature ( humaine ? ) est bien faite. Il y a du nouveau. Une alter-religion qui va redonner un souffle post-new-age à nos oripeaux. A part que cette fois, il s’agit carrément de “parfaire l’humanité” en “s’arrachant à elle”. Le temps serait venu de s’extraire, d’éclore, de dépasser cette déplorable aliénation biologique. Ainsi, pour sauver l’humanité et la planète, la seule issue consisterait à en modifier profondément et définitivement la nature, hardware et software compris. 

Nom de code : Transhumanisme. Rien à voir avec la Gay Pride. Bienvenue chez les “post-humains”, mi-hommes mi-machines ! Adossé aux symboles ♂ et ♀ , un petit nouveau arrive dans la famille : H+. Un nouveau genre ou plutôt un genre nouveau bien décidé à reléguer les ancêtres au rang de dégénérés. 

KAIROS SOMBRERAIT-IL DANS LA SCIENCE FICTION ET LE COMPLOTISME ? 

Pas si simple. Ce sujet ne mériterait que peu d’attention s’il se limitait aux élucubrations d’une poignée de techno-prophètes désargentés. Il n’en est rien, bien au contraire. Voté par les Etats-Unis en 2003, ce programme prioritaire doté de 300 milliards de dollars vise à améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. En d’autres termes, l’humain travaille d’arrache-pied à son obsolescence. Ce nouvel eldorado, nombre d’Etats et d’entreprises l’ont bien compris depuis, représente probablement l’enjeu stratégique le plus important du moment.(1)

Poursuivant l’objectif de booster la convergence de 4 technologies, appelée petit BANG (Bits, Atomes, Neurones, Genes ) ou NBIC ( nano-bio-info-cogno), il aurait permis en quelques années de déconstruire l’organisation du vivant en briques élémentaires, à en expliquer le fonctionnement et à imaginer sa reconception, à une échelle où l’inerte ne se distingue plus du vivant. 

Si ce programme n’est pas a priori d’obédience exclusivement transhumaniste, les grands architectes du H+ sont loin d’être étrangers au puissant lobbying qui a conduit à son vote par le congrès. Tout est dans la formulation : il ne s’agit pas de muscler la capacité à réparer, mais bien “d’améliorer, d’augmenter” l’humain. Une sorte d’upgrade, en somme. Ils sont bien enracinés dans les milieux politiques ( côté néolibéraux et libertariens ), scientifiques et industriels ( NASA, ARPANET, GOOGLE… ) qui façonnent le consentement et la perception du réel. Google, a d’ailleurs récemment recruté Ray Kurzweil, le “pape” du transhumanisme, comme ingénieur en chef pour faire du moteur de recherche la première intelligence artificielle de l’histoire. 

Le mouvement dispose depuis 2008(2) de son université transhumaniste, joliment appelée la “Singularity University(3)”, dont le campus a élu domicile au coeur de la Silicon Valley, à deux pas des géants du web… sur les terres même du Nasa Research Park. Ce campus vise ostentatoirement à former l’élite du monde de demain. Sans contre pouvoir ni débat public. Comment ne pas faire le parallèle avec la fameuse école de Chicago, qui sous l’égide de Milton Friedman et avec le soutien des agences gouvernementales américaines, forma et installa durablement l’élite néolibérale pays après pays, contre-révolution après contre-révolution ? 

NBIC, TRANSHUMANISTES ET BIO-CONSERVATEURS 

La grande convergence des technologies NBIC est une réalité qui s’impose à l’ensemble de la communauté techno-scientifique. Face aux transhumanistes, les “bio-conservateurs” défendent eux une science réparatrice et non une quête d’amélioration ou d’”augmentation” hybride sans garde-fou… bien que la frontière entre les deux soit pour le moins ténue et s’amenuise de plus en plus. 

Les uns et les autres s’accordent par contre sur la révolution du vivant à venir à court terme. Une rupture majeure dans l’histoire, permettant de plus en plus à l’humain de modifier à sa guise la matière. Le chirurgien Laurent Alexandre ( bio-conservateur ), président de DNAVision ( une société de séquençage de l’ADN), diplômé de Science Politique, d’HEC et de l’ENA, co-fondateur de Doctissimo, annonce le début de la démocratisation du “bricolage du vivant” pour 2015 et le déferlement d’une série de tsunamis technologiques dans les 30 ans à venir. Dans une conférence TED(4) de 2012, il remet en cause le “tabou ultime de la mort”. Le propos qu’il défend est assez implacable : l’espérance de vie est passée de 25 ans en 1750 à plus de 80 ans aujourd’hui. “Quand nous vieillissons d’une année, nous ne nous rapprochons de notre mort que de 9 mois” annonce-t-il. Ce qui en toute logique pose la question suivante : “Jusqu’où ce recul de la mort peut-il aller ?” Quatre scénarios : le premier est le scénario fataliste, qui verrait l’espérance de vie reculer, dû aux problèmes environnementaux, aux OGM etc… Le second est celui d’un arrêt du progrès technologique qui aurait atteint ses limites. Le troisième est celui d’une poursuite de l’augmentation régulière de l’espérance de vie pour atteindre 120 ou 130 ans. 

Et puis il y a le quatrième scénario : “celui de l’explosion technologique, entraînant une augmentation très rapide de notre espérance de vie dés le 21ème siècle.” Pour suivre son propos complet, la référence de sa conférence est disponible en bas de page ou tapez “TED Laurent Alexandre” sur… Google. Pour résumer, ce qu’il explique, c’est que si jusqu’à il y a peu, analyser, comprendre et manipuler notre fonctionnement biologique était considéré comme une tâche insurmontable, la révolution technologique en cours est en train de changer la donne. Ainsi la mort, la vieillesse et la maladie se verraient opposer une médecine de combat. “La science fiction d’hier [deviendrait] médecine réalité” à court terme : réparation des organes, modélisation et modification de l’ADN, réparation et reprogrammation de nos cellules, création d’organes artificiels entiers, nano-moteurs, nano-capteurs, nano-implants, interfaçage cellules / machines etc… 

En matière informatique, le cap du milliard de milliards d’opérations à la seconde sera dépassé en 2018. Il double tous les 18 mois, conformément à la loi de Moore(5) qui date de 1965. Cette capacité collossale permettrait d’après M. Alexandre ce qui était inimaginable il y a peu : comprendre et modéliser le vivant. “Nos 100 000 milliards de cellules par individu sont de petites usines avec des machines outils biologiques à l’échelle du nanomètre. Or la révolution en cours [permettrait] précisément d’intervenir à cette échelle.” 

Et le rythme auquel avance la science lui donne raison. En 1990, le consensus scientifique affirmait qu’il faudrait plusieurs siècles pour séquencer un génome. En 2003, c’était chose faite. En 13 ans, nous sommes passés d’un coût de 3 milliards de dollars pour réaliser cette opération… à 1 000 dollars. Ce coût est réduit de moitié tous les 5 mois. Il y a fort à parier qu’une grande partie de l’humanité ( celle qui peut se le permettre ) se promènera demain avec son séquençage ADN sur sa clé USB (à moins que l’ensemble des génomes soient stockés sur le “cloud”(6) ). 

Ce séquençage ouvrirait ainsi la porte à une pratique médicale personnalisée guidée par nos particularités génétiques. On implante déjà des coeurs ou des larynx artificiels, ou encore des implants cochléaires qui permettent de traiter la surdité. On commence à parler d’implanter les premières rétines artificielles. En 2012 s’est tenu le premier congrès international de nano-médecine. D’ici 2020, Laurent Alexandre annonce une série de vagues technologiques qui “permettraient” de démocratiser l’accès à cette nouvelle médecine. 

Il conclut sa présentation TED par la conviction suivante : “certain( e )s d’entre vous, dans cette salle, vivront 1.000 ans”. 

Laurent Alexandre est-il un technoprophète ? L’avenir nous le dira. 

Côté transhumanistes, l’enjeu ne consiste pas uniquement à réparer, à engager une révolution médicale. L’”augmentation” des capacités de l’humain, sa “cyborgisation” est nécessaire : le temps du bio est passé, place au vivant 2.0. A terme, l’objectif vise à “fusionner l’individu avec la technologie pour faire face à la vague d’informations qui le submergera bientôt, faute de quoi il ne pourra plus rester compétitif”. 

Comme dans tout mouvement, il y a les softs, les convaincus et les excessifs. Côté softs par exemple, l’Association Française de Transhumanisme ( AFT ) propose le technoprogressisme : un transhumanisme social qui tente, entre autres, de résoudre les questions d’inégalité que soulève l’avancée des technologies. Pour les jusqu’au-boutistes par contre, force démultipliée, bidouillage de l’ADN, longévité de 1000 ans, télépathie et autres interfaces cellules-machines ne suffisent pas. Il ne s’agit là que de l’apéritif. Si pour l’ensemble des transhumanistes, le fondement idéologique semble partagé et l’idée d’un post-humain acquise, les plus radicaux pensent en effet qu’il sera possible de dupliquer nos cerveaux dans des ordinateurs. Kurzweil (le responsable du projet Intelligence artificielle chez Google évoqué plus haut) pense que ce sera le cas en 2020. Il a d’ailleurs conservé le cerveau de son père décédé dans cette perspective. Une thèse (un fantasme ?) récemment mise à mal par Paul Zachary Myers, biologiste reconnu de l’université du Minnesota, spécialisé en génétique du développement. Si ce dernier descend en flèche le fondement théorique de Kurzweil(7), il précise cependant qu’il n’est pas hostile à l’idée que le cerveau est une sorte d’ordinateur, et qu’on pourra un jour reproduire artificiellement ses fonctions. 

UNE SCIENCE DE LA DISCRIMINATION 

Le projet sous-tendu dépasse la techno-science. Il s’agit là d’un concept politico-philosophique, un dogme que l’on pourrait qualifier de techno-néolibéral ou de techno-libertarien. Dans un monde toujours plus compétitif, à chacun la responsabilité de rester dans la course, en faisant fructifier son capital psycho-physiologique et ses performances. 

Quid de celles et ceux qui s’y opposeront, qui ne voudront pas y consentir ? Quid de celles et ceux qui aimeraient bien mais qui ne seront pas en mesure financièrement de prendre ce train de l’évolution ? Quelles relations entre les “bio” et les “augmentés” : ces derniers ne renverront-ils pas ceux de la première catégorie à leur choix lorsqu’atteints d’une maladie coûteuse pour la collectivité, ils demanderont à être pris en charge ? Comment s’organisera le pouvoir ? A quoi ressembleront les nouvelles oligarchies ? Quelles conséquences pour les mystiques les plus radicaux ? 

Il y a là des questions fondamentales… qui se posent déjà en partie. En y regardant de près, en mettant en perspective la réalité humaine de la fin des années 1980 et celle d’aujourd’hui, n’avonsnous pas déjà un pied dans ce monde d’après ? 

Muter ou rester à la marge. Choisir entre post-humain et invalidé, dégénéré. Une thèse développée dans “Bienvenue à Gattaca(8)”, bien qu’il ne s’agisse pas dans le film de “transhumanisme” ou de NBIC mais de sélection génétique. Et que dans le film, le choix n’est pas possible : soit on est le fruit d’une sélection génétique, soit non. Cela fait toute la différence. La discrimination qui vient s’appuie manifestement davantage sur les moyens dont on dispose et sur un choix philosophico-marketing que sur un héritage physiologique. 

Je m’interroge : quel serait mon choix dans un tel monde ? S’il m’est accessible de profiter de ceux que j’aime de nombreuses années encore, si la survie d’un être cher atteint d’une maladie a priori incurable dépend de ce choix. S’il devient aussi “normal”, socialement admis de s’augmenter, quel sera mon choix ? Quel impact sur l’économique, le social, le mystique, le regard de l’autre… Je ne me risquerai pas à sombrer dans le jugement de valeur. Le débat est ailleurs, bien plus incidieux et complexe. 

La plupart d’entre nous est déjà accro aux smartphones, aux applis et autres GPS qui participent de l’augmentation de la performance, bien que ces attributs soient pour le moment externes, “moyenâgeux”. Une récente étude affirmait qu’une grande majorité de consommateurs sont d’accord pour laisser les opérateurs en ligne collecter leurs habitudes, déplacements, opinions ( etc… ) afin, en contrepartie, de se voir adresser des services personnalisés. C’est de fait déjà le cas avec Facebook à qui une bonne partie de l’humanité se confie au quotidien… Amazon prétend être en mesure de vous connaître suffisamment pour anticiper votre prochain achat(9). A ce titre, la majorité est déjà connectée à la machine.. et en redemande. Nous sommes à l’ère du cloud. Après tout, qui sera le premier à apprendre que vous craignez d’être atteint d’un cancer ? Votre meilleur ami ou Google ? 

On le sent venir. Nous y sommes préparés, presque déjà consentants. Les modes de vie s’homogénisent. Il devient pour beaucoup nécessaire de tendre vers une apparence physique “idéale”, manufacturée. En témoigne la normalisation de la chirurgie esthétique. Il n’y a qu’un pas pour passer de l’esthétique au fonctionnel. 

DÉBATS OBSOLÈTES 

Quel que soit le degré de réalité de la révolution NBIC, il semble acquis que nous sommes sur le point de passer de l’époque où l’humain devait faire avec la nature à celle qui lui permet d’adapter celleci en fonction de ses désirs. 

Ce qui est à l’oeuvre est ainsi sur le point d’engendrer plus qu’un tournant colossal dans l’histoire du vivant. Il s’agit d’une rupture fondamentale qui fait sauter comme un bouchon de champagne tous les débats qui occupent les rédactions : environnement, surpopulation, discriminations, travail et répartition de la richesse, financement des caisses sociales et de retraites, gouvernance. 

Et pourtant, cette révolution, pourtant bien à l’oeuvre, s’opère dans un quasi silence assourdissant. Pas un mot ou presque dans la presse, les milieux dits intellectuels, et encore moins de la part des politiques, dont les discours sont la plupart du temps réduits à ce qui peut les remettre en selle lors des prochaines échéances électorales. Il y a donc moins là une présomption de complot qu’une politique du bout de son nez, alors que l’on assiste en toile de fond à la diffusion victorieuse du courant de pensée post-néo-libéral à l’échelle planétaire. 

S’il est souhaitable d’avancer dans la connaissance du vivant, et quelle que soit l’ampleur de cette révolution, les enjeux inhérents à la façon dont elle sera conduite sont cosmiques. Au regard de la façon dont la gouvernance s’exerce aujourd’hui, c’est-à-dire sur le terrain du consommateur plutôt que sur celui du politique ou du débat d’idées, il y a là lieu de s’inquiéter. Par principe de précaution. Et quitte à se tromper. 

Techno-prophétisme, fantasme, ou clairvoyance ? Tout ici est affaire de croyance ou de conviction. La réalité est sans doute entre les deux. Nous le saurons vite… 

Alexandre Ribadière 

♂ jusqu’à nouvel ordre 

POUR ALLER PLUS LOIN

DOCUMENTAIRES
Un monde sans humains ( 96mn )
http://youtu.be/zSa3yNB0SI0

Le transhumanisme et l’homme de demain ( 60mn )
http://youtu.be/s1341NL7RdY

SITES TRANSHUMANISTES
www.transhumanism.org
www.transhumanistes.com

  1. Le soutien public aux nanotechnologies, tous pays confondus, représentait 3,5 milliards d’euros en 2003. Il croît au rythme de 40 % par an, si bien que l’on a parfois utilisé les expressions de « tsunami », ou de « déferlante ». En 2006, l’investissement des Etats-Unis est estimé à 1,775 milliard de dollars, celui de l’ensemble des pays d’Asie ( Japon, Corée, Chine, Taiwan, Inde) à 1,650 milliard de dollars, contre 530 millions d’euros pour l’Union européenne. Source : www.cairn.info
  2. www.nasa.gov/centers/ames/researchpark/partners/academic/ singularity_university.html
  3. singularityu.org
  4. www.youtube.com/watch ?v=KGD-7M7iYzs
  5. fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Moore
  6. Le cloud computing, littéralement informatique dans les nuages, désigne l’utilisation de serveurs distants (en général accessibles par Internet ) pour traiter ou stocker l’information.
  7. rue89.nouvelobs.com/2014/05/09
  8. fr.wikipedia.org/wiki/Bienvenue_%C3%A0_Gattaca
  9. ww.huffingtonpost.fr/2014/01/20/
nec ut venenatis, accumsan Nullam commodo Phasellus dictum ut