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9 août 2014

ACTEURS DES TEMPS PRÉSENTS, PUZZLE DE CHANGEMENT

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Face à la machine néolibérale, des acteurs syndicaux, des artistes, des agriculteurs, des associations et des collectifs divers ont lancé « les acteurs des temps présents », un front social inédit. Du 22 au 26 avril, ils ont organisé plus de 14 marches dans toute la Wallonie. Ces ( dé )marches interpellent en soi. Mais au-delà de cette action, c’est la nécessité de créer des ponts entre acteurs pour imaginer la transition sociale et écologique qui est posée.

DES MARCHES… 

Il est 9h30 du matin, mardi 22 avril. Sur la place du Marché à Liège, une centaine de personnes sont réunies, gobelets de café en main. L’ambiance est calme, les gens sont attentifs au discours qui marque le début de la marche liégeoise. Trois jours plus tard, à Namur, place Saint-Aubain. Après une semaine de marches dans toutes les provinces, quelques centaines d’acteurs des temps présents se retrouvent. Beaucoup se reconnaissent, se saluent ou s’embrassent, après avoir marché ensemble quelques heures ou quelques jours. L’enthousiasme est là. 

Dans son discours de clôture, Paul Herman, journaliste et chroniqueur engagé dans l’organisation, s’exclame : « En chemin nous avons ruminé. Nous avons fait le boulot entre gens de fer et gens de terre, entre gens de culture et d’agriculture, travaillant à des associations d’idées. Comment se parle-t-on entre métallos et assistants sociaux, entre comédiens et allocataires sociaux, entre travailleurs et sans emploi… Comment associe-t-on ces associations et ces ouvriers visitant un potager coopératif et qui demandaient : “comment expliquez-vous que nous qui habitons à quelques km, nous n’étions pas au courant que ça existait ?”. Ces ouvriers-là posaient d’emblée la bonne question. Comment cela se fait-il que nous ayons accepté de vivre et faire une société dissociée, où l’on passe son temps à construire des murs et à ériger des catégories de plus en plus étanches de sorte que les luttes et les combats des uns sont ignorés par les autres ? ». 

…QUI BRISENT DES BARRIÈRES 

Au centre de la démarche, il y a cette volonté de créer des ponts. L’histoire commence il y a quelques mois, quand les métallos de la FGTB lancent un appel à constituer un nouveau front social qui déborderait largement des structures classiques. « On en avait marre de faire Nord-Midi et Midi-Nord, avec 5 000, 10 000, 20 000 personnes et de voir que ça ne changeait rien. Quand on passe quelque part, on se rend compte que les agriculteurs passent derrière nous, puis les pompiers, etc. Continuons à aller chacun seul au front, et on sera tous battus. On avait donc envie de réunir largement, mais aussi pour construire. C’est bien de parler de la nécessité d’alternatives, c’est mieux de les construire ensemble. En congrès des métallos, on a donc eu cette idée d’”acteurs des temps présents” », explique l’un des responsables des métallos de la FGTB liégeoise.

Ils sont vite rejoints par plusieurs dizaines d’organisations et de collectifs. Ensemble, ils constituent des alliances qui rompent avec les logiques habituelles de piliers ou de secteurs. C’est finalement assez rare de voir des usagers d’un potager collectif, des syndicalistes, des allocataires sociaux, des artistes, des paysans et des activistes des milieux autonomes partager un espace commun, et encore moins chercher à construire de nouveaux sentiers collectifs pour l’émancipation. 

Les « Acteurs des temps présents » interpellent aussi par le moyen d’action choisi pour se faire entendre. Ils décident de marcher. Ils veulent parcourir les routes de Wallonie pour se rencontrer et aller à la rencontre des populations. L’initiative rappelle d’anciennes actions (Gandhi, la marche des beurs en France… ) ou des plus récentes ( les marches de la dignité en Espagne ) et tente de bousculer un peu les habitudes. « On voulait faire quelque chose de différent, d’où les marches, pour prendre le temps. Aujourd’hui, par exemple, on a pas mal discuté entre nous et c’est vraiment important. Parce qu’on a beau être tous socialement engagés, on évolue dans des mondes parallèles. Il faut casser ces murs qu’il y a entre nous, créer de la transversalité. On a beau se voir parfois entre responsables en réunion ou en manif, après chacun repart dans son coin », explique le même militant. 

Les 14 marches organisées dans quatre provinces ( Hainaut, Liège, Luxembourg, Namur ) ont toutes été différentes. Axées sur les réalités et les acteurs locaux, elles sont à échelle humaine. Parfois 40 personnes, parfois une centaine. Des barrières symboliques sont tombées tout au long de la semaine. En cheminant ensemble, tout le monde finit par parler à son voisin. Des conversations qui permettent de prendre conscience de la réalité des autres et de la singularité de chacun. Ces mêmes conversations permettent surtout de se rendre compte que l’on est loin d’être les seuls à être révoltés par un système injuste.

… QUI FONT LE LIEN ENTRE LOCAL ET GLOBAL 

Les organisateurs ont voulu faire le lien entre la résistance à un système global et l’action locale qui passe par la construction d’alternatives. Les itinéraires étaient ponctués d’actions de protestation et de dénonciation sur des sujets divers et pourtant connectés : de l’exclusion du chômage à l’accaparement des terres en passant par la surconsommation. Mais d’autres étapes mettaient aussi en lumière des alternatives concrètes qui inventent quotidiennement d’autres manières de vivre.

Le concept fonctionne. Fred est un activiste autonome et squatteur. Il a activement participé à la préparation de la marche liégeoise. Le milieu alternatif, il connaît. « Ce qui était intéressant, c’était de pouvoir amener des acteurs comme des syndicats à voir d’autres manière de lutter, dans d’autres logiques. J’ai essayé que la journée contienne aussi cette dynamique-là. On a fait venir des slameurs [pour une action contre la consommation] et ce soir on a organisé la soirée dans le théâtre “A La Place” qui est squatté par un collectif d’artistes. On va y projeter un film qui parle d’autogestion… ». 

L’art et la culture, les débats et les discussions, les initiatives citoyennes ont toutes leur place dans les marches, en tant qu’ingrédients nécessaires pour construire un nouveau mouvement social large. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : pouvoir réinventer de nouveaux rails de militance pour la transformation sociale au-delà des clivages.

VERS UN CHANGEMENT DE PARADIGME ? 

Ces rencontres entre organisations aux parcours de militance différents ont donc été riches. Il n’est pas rare d’entendre des syndicalistes et des jeunes militants parler ensemble de décroissance et de lutte paysanne. 

Pour des acteurs de secteurs et d’objectifs différents, se mettre ensemble sous une même bannière implique des compromis. Peut-être certains n’iront pas aussi loin que ce qu’ils revendiquent d’habitude. Pour s’accorder, d’autres devront s’efforcer de se concentrer sur ce qui est commun à tous. Mais au final, le puzzle se construit, des pièces se joignent. 

Ensemble les acteurs représentés dans les marches se complètent. Ce sont des organismes qui interrogent le système ou luttent contre le capitalisme à travers un axe qui leur est propre. Si l’on s’inspire de Philippe Corcuff, sociologue français, il est possible d’en dégager quatre : l’axe capitaltravail représenté par les sections syndicales dont les lignes de fond n’ont jamais remis en cause la logique productiviste ; l’axe capital-nature incarné par les paysans et des citoyens, comme ceux inscrits dans la ceinture alimentaire liégeoise ; l’axe capitaldémocratie à l’instar de tous les théâtres et associations culturelles ainsi que des anciens membres du mouvement des Indignés ou les collectifs d’actions de soutien aux migrants et finalement l’axe capital-individu dans lequel se reconnaissent les organismes sociaux ( maisons médicales ) mais aussi le milieu alternatif aux initiatives dites « de transition » qui vont envisager la militance à travers le soin apporté à l’individu ( soins de santé pour tous ) ou le changement progressif de son mode de vie grâce à des choix alternatifs quotidiens. 

Cette piste de nouveau paradigme soulève des enjeux. D’une part, certains y voient la possibilité de politiser des initiatives qui pour le moment créent de l’alternative sans nécessairement de vision politique derrière (le mouvement des Groupe d’Achats Communs, par exemple). D’autre part, il y a l’espoir implicite de connecter de nouveaux acteurs de la transformation sociale avec ceux des luttes sociales du 20ème siècle. Parce qu’aucun combat ne peut se suffire à lui même pour lutter contre un capitalisme néolibéral mondialisé, la convergence des luttes semble indispensable pour construire de nouveaux rails communs.

UN DÉBUT 

Le premier objectif était de rassembler au sein des différents réseaux quelques centaines de marcheurs, c’est déjà un succès selon Thierry Bodson ( FGTB ). Pour lui, peu importe si ça marche ou pas. « La seule chose qui compte aujourd’hui, c’est d’entamer un processus et de se dire qu’on va essayer quelque chose d’autre. Parce que depuis cinq-six ans, ce qu’on a essayé de mettre en place sur base des solutions habituellement utilisées au cours des années précédentes n’a pas fonctionné. Depuis cinq six ans, ça ne fonctionne pas »

La palette des acteurs qui ont répondu à l’appel est diversifiée, mais pourrait l’être bien davantage, comme l’a scandé Christine Mahy ( RWLP ), dans son discours final. « Il y avait un peu d’artistes, beaucoup de théâtre action, tant mieux ! Où est le reste du monde culturel ? Il faudra aller les chercher. Il y avait des acteurs de la formation professionnelle, un petit peu, où sont les autres ? Il faudra aller les chercher ! Il y avait des gens du secteur des indépendants, des petites entreprises, où sont les autres ? Il faudra aller les chercher. Il y avait un syndicat principalement, où sont les autres ? Il faudra aller les chercher ! ». Plus tard, la coordinatrice du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté ajoutera qu’il faut renforcer la présence de ceux qui sont le plus écrasés : « à ceux-là il faut donner plus de voix, il faut proportionnellement donner plus d’outils pour rétablir les conditions d’égalité à la participation, et ça, ça ne tombe pas du ciel ». 

Car malgré les discours, l’ouverture a encore des limites. L’initiative émane de la FGTB, seuls quelques militants CSC isolés étaient venus d’eux-mêmes. Il semble évident pour tous que le mouvement a besoin de rassembler encore plus. Notamment dans les milieux écologiques, antiproductivistes et en transition mais aussi et surtout à long terme parmi les citoyens a priori moins engagés.

Edith Wustefeld, Johan Verhoeven, Jerome Van Ruychevelt et
Laura Van Binsbergen 

MARDI 22 AVRIL LIÈGE 

Début de la journée sur la place du Marché à Liège. Des petits groupes de personnes par-ci par-la. Les 4 mots rassembleurs, véritables métronomes des marches, se retrouvent déjà sur les casquettes et les drapeaux des marcheurs en devenir : « Acteurs des temps présents ». C’est le CADTM ( comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde) qui lance la danse et la journée avec sa roue de la fortune. A la place des sommes d’argent habituelles des intitulés comme : « Multinationales : Welcome ! », « FMI : du fric à votre service », « Une seule solution : la privatisation ! ». Un premier participant se propose, la roue tourne et des explications sont données d’une façon ironique mais surtout ludique sur l’argent dépensé par l’État dans le sauvetage des banques. Juste avant de se mettre en marche pour le CPAS de Liège, les marcheurs associent leurs voix et entonnent ensemble un chant contre la dette sur un fond d’Édith Piaf. « Non, rien de rien, non, je ne payerai rien ! Car ma vie, car mes droits, valent bien plus que leur profit, crois-moi. ». La marche est lancée. Après une pause dîner chez l’association des femmes prévoyantes socialistes, les marcheurs traversent le centre commercial médiacité. Un slameur précède le groupe et c’est un attentat verbal à la consommation qui s’élance face aux grandes enseignes. 

« Bloquons la machine à exclure . » C’est la banderole que le collectif Stop Art. 63 §2 fait pendre » 

aux balcons du bâtiment de l’ONEM, l’étape suivante des marcheurs. Nouvelle prise de parole autour de l’exclusion des chômeurs et des conséquences désastreuses de ce même paragraphe 2 de l’article 63 de ce texte de loi qui limite dans le temps le bénéfice des allocations d’insertion. Les marcheurs retraversent la Meuse pour rejoindre le café associatif l’Aquilone. L’après-midi des marcheurs sera ponctué par la présentation de deux alternatives : New B et la ceinture alimentaire liégoise. La première journée de marche se terminera avec des concerts au thêatre « à la place », lieu culturel autogéré qui prend ses quartiers dans l’ancien thếatre de la place 

MERCREDI 23 AVRIL COUVIN 

La marche « des acteurs des temps présents » prend à Couvin une dimension particulière. La région a connu en février la fermeture de l’usine Thermic Distribution, provoquant plusieurs dizaines de pertes d’emploi. Pour les ouvriers concernés, l’avenir est incertain. Parmi les marcheurs ce jour-là, quelques-uns de ces ouvriers sont présents. Tous marchent contre un système où le profit fait trop souvent la loi. 

La journée est marquée par deux temps forts. Le premier a lieu lors de la visite de l’usine Thermic : quand un des anciens travailleurs de Thermic prend la parole, l’émotion est palpable. Ils sont plusieurs à contempler les portes fermées de leur ancien lieu de travail. Une marelle est dessinée devant le bâtiment de l’usine par les marcheurs. Une marelle comme le symbole d’un chemin parsemé d’étapes vers un mieux. Une marelle qui débute par la case deuil et puis progressivement, le mot sacrifice sort, lutte, … Et un mot fait l’unanimité pour la dernière case. Espoir. 

Le groupe se rend par la suite à Camp royal, un parc résidentiel se situant à Mariembourg, deuxième moment phare de la journée. Les marcheurs rencontrent des habitants qui ont été privés d’eau pendant des mois. C’est l’occasion d’un moment d’échange et surtout d’écoute des situations difficiles du quotidien des uns et des autres. Si la marche a réussi un objectif au bout de la journée, c’est bien celui-là, prendre le temps de s’arrêter et de se tourner vers l’autre pour apprendre et comprendre. 

JEUDI 24 AVRIL RÉGION DE MARCHE 

8h30, Ecole du Sacré-Coeur de Barvaux, les marcheurs de la journée se mêlent aux rhétos et aux cinquièmes, animés par des jeunes travailleurs sans emploi de la région. Ensuite la marche démarre, camion-balai derrière, qui arbore un écriteau : « Attention aux marcheurs des temps présents. Ils sont devant ». A Barvaux, la marche, une vraie marche de 15km, n’est pas qu’un prétexte pour se serrer les coudes. La preuve, les dames du club de marche ont rejoint l’aventure avec leurs bâtons. 

Les kilomètres sont l’occasion de faire connaissance. Bertrand et Bryan sont travailleurs sans emploi, du collectif du Luxembourg, ils marchent depuis le début de la semaine. A force, on leur a assigné les deux drapeaux. En chemin, ils parlent de leur galère et de cueillette de champignons. Bertrand trouve les marches importantes, mais un peu lentes à son goût : « Moi, j’aimerais bien relier tout plein de monde, on part à 30, on revient à 20 »

Les associations du coin mènent le rythme, du collectif des travailleurs sans emploi au Miroir Vagabond, en passant par Lire et Écrire, venus avec une dizaine de leurs apprenants. Parmi eux Stéphanie et Nabila, qui ont compris que c’est important d’être là, “pour le CPAS, pour le chômage, pour l’emploi”… L’après-midi est ponctué de criées aux esclaves où les travailleurs sont vendus pour ce qu’ils valent, c’est-à-dire pas grand-chose. Et la journée se termine à Bourdon…par le premier cabaret citoyen du monde ! 

Dans un coin où tout peut parfois s’avérer loin, mais qui n’échappe pas aux coups durs des politiques d’austérité, il est déjà important, comme le dit un participant, médecin en maison médicale, « d’être ensemble et de le dire, et de ne pas croire qu’il n’y a que la voix monolithique des décideurs actuels  ». 

SAMEDI 26 AVRIL NAMUR 

Place Saint-Aubain, une petite dizaine de tonnelles, beaucoup de drapeaux gris et rouges, des casquettes grises « acteurs des temps présents ». Les gens se font quelques saluts, se retrouvent, discutent. Les discours commencent. Et là, un fil rouge s’impose. Paul Herman, chroniqueur, prend la parole. Il parle de Kevin et Steven, deux jeunes de Marche qui font dix km à pied pour aller au CPAS. Il parle des travailleurs de Thermic Distribution, à Couvin, une poêlerie qui a fermé il y a quelques semaines. Il parle de ses rencontres, de ces exemples et ponctue : « Et là vous savez pourquoi vous marchez ». Un peu partout, des autocollants : « le but de la société est le bonheur commun ». Simple comme marcher ? Sur la place, l’ambiance est bonne, Radio Bistrot s’en occupe. Après les retrouvailles et les discours, place à la danse en plein après-midi, et place encore aux discussions, sur le présent, sur la suite, sur les possibles. Les corps sont gonflés d’une semaine d’espoirs et de rencontres. Confiants pour la suite, même si pas convaincus que ce sera si facile…

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