chronique/
25 octobre 2019

NOUS SOMMES CATASTROPHISTES, MAIS PAS PESSIMISTES ! (NI OPTIMISTES D’AILLEURS)

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.
Il y a un malentendu à lever : voir et parler des catastrophes, ce n’est pas être pessimiste, c’est être lucide. Et si, pour éclaircir la question, on arrêtait de parler de pessimisme et d’optimisme ? 

L’année 2017 a battu des records de chaleur et d’évènements climatiques désastreux. L’année 2016 aussi. Ah oui, l’année 2015 aussi… Chaque année, en regardant les infos, on soupire, on frissonne, on s’indigne, on like, on tweet, on transfère, et on en parle un peu autour de nous. Puis on met ça dans un coin de notre tête. C’est comme un caillou dans la chaussure, ça met mal à l’aise, mais ça n’empêche pas d’avancer. Certains ont la chance d’oublier, d’autres vivent avec…

Si vous aviez l’intention d’oublier l’état catastrophique de notre monde pour la fin de cette année, c’est raté ! Le 13 novembre 2017 paraissait un article dans la revue Bioscience, signé par 15 372 scientifiques de 184 pays, au titre très évocateur : « Avertissement des scientifiques du monde à l’humanité : un deuxième avis  »(1). Les preuves sont aujourd’hui très claires : la santé et le bien-être humains actuels et futurs sont gravement menacés par le changement climatique, la déforestation, la perte d’accès à l’eau douce, l’extinction des espèces et la croissance démographique. Y a-t-il besoin de le répéter ? À l’évidence oui.

Parmi la myriade de chiffres particulièrement préoccupants, citons la réduction de 26 % des quantités d’eau potable par habitant, l’augmentation de 75 % du nombre de zones sans vie (dead zones) dans les océans et la perte de 120 millions d’hectares de forêts en seulement 25 ans. Un autre article récent paru dans la revue PlosOne faisait état d’un déclin de plus de 75 % des populations d’insectes volants dans les zones protégées d’Allemagne en 27 ans(2).

Ce n’est donc plus de la fiction, ni une prévision. Chaque année qui passe déclenche de nouveaux seuils d’irréversibilité… en attendant un seuil global(3). C’est à en perdre la raison !

LE CÔTÉ OBSCUR DE L’OPTIMISTE

Ces chiffres sont objectivement catastrophiques, et l’avenir nous en réserve d’autres. Comprendre cela n’est pas du pessimisme, c’est du réalisme. Mais comment appeler quelqu’un qui ne croit pas à tout cela ? Un climato-sceptique ? Un témoin de Jéhovah ? Un optimiste ? Une autruche ?

Reprenons. L’optimiste veut que tout aille mieux, et pense que ça va vraiment aller mieux… Mais on peut distinguer deux sortes d’optimistes. D’abord le lucide, celui qui a une bonne connaissance des problèmes et qui se bat au quotidien pour améliorer le sort des choses ou des autres. Appelons-le l’optimiste-plus. Et c’est très bien ! Car la posture optimiste procure de nombreux bienfaits sur la santé, comme par exemple une plus grande longévité ou moins de risque d’attaque cardiaque(4).

Mais l’optimiste devient gênant lorsqu’il refuse de voir le côté négatif des choses et qu’il reproche aux autres leur lucidité. Appelons-le l’optimiste-moins. Il exige alors du positif et uniquement du positif, de la même manière qu’un malade atteint d’un cancer généralisé ne veut pas entendre parler de sa maladie – et encore moins de la possibilité qu’il est en train d’en mourir –, et demande au corps médical de s’en tenir aux bonnes nouvelles. Oui, cela s’appelle du déni. Nous savons tous que ce n’est pas en cachant les faits que l’on peut aller mieux, c’est en trouvant le courage d’accepter son état. Il est là ce fameux deuil à faire.

LES BIENFAITS DU PESSIMISME

Ce que l’optimiste déteste par dessus tout, c’est le pessimiste qui dit que tout est foutu. Et il a raison ! Appelons ce dernier le pessimiste-moins. Celui qui, lorsqu’il apprend qu’il a un cancer, est persuadé qu’il va mourir vite, ou pire, celui qui dit à un malade atteint du cancer qu’il va certainement mourir rapidement de sa maladie. C’est effectivement insupportable.

Il existe toutefois une autre catégorie de personnes, que l’on a du mal à identifier. C’est le pessimiste-plus. Il se maintient très près des mauvaises nouvelles, il en voit beaucoup à l’horizon (peut-être trop), mais il s’en sort assez bien car il fait tout pour les éviter (c’est la posture du catastrophisme éclairé du philosophe Jean-Pierre Dupuy). Finalement, il en tire même des leçons de vie. Cerise sur le gâteau : il évite l’écueil de l’optimiste-plus, celui de sombrer dans la dépression lorsque sa vision positive de l’avenir ne se réalise pas…(5)

Les catastrophes peuvent même devenir émancipatrices ! Selon le sociologue allemand Ulrich Beck (1944-2015), qui s’est rendu célèbre pour avoir formalisé une théorie générale du risque global dans les années 1990, les catastrophes majeures ont la capacité de produire un « choc anthropologique » qui laisse des marques indélébiles sur la conscience collective. Non seulement ce choc peut influencer et réorienter les visions du monde, mais il a aussi la capacité de provoquer un changement politique radical. Selon Beck, les « maux extrêmes » offrent donc la possibilité de créer de nouveaux horizons normatifs, sur les biens communs, par exemple, ou en stimulant la réflexion sur les questions de justice. Il s’agit donc pour le sociologue de « réconcilier l’émergence de changements positifs à partir des ombres que nous offrent les catastrophes  »(6). Voilà typiquement un point sur lequel l’optimiste-plus et le pessimiste-plus pourraient se rejoindre.

Ainsi, l’optimiste-plus et le pessimiste-plus ont en commun de voir les problèmes et d’agir pour s’en sortir. L’un est plus focalisé sur les mauvaises nouvelles que l’autre, mais les deux sont « lucides ».

D’ailleurs, si vous ajoutez un peu de bienveillance à cette lucidité, vous obtenez la posture du collapsologue : informer des mauvaises nouvelles le plus sereinement et objectivement possible, pour que chacun et chacune arrivent à agir au mieux.

Corollaire : vous aurez remarqué que les deux postures toxiques restent donc le pessimiste-moins (= le boulet ; « tout est foutu !  ») et l’optimiste-moins (= l’autruche ; « arrêtez avec vos mauvaises nouvelles !  »). On saura maintenant que dès qu’on parle d’optimisme ou de pessimisme, le terrain est miné… Alors pourquoi ne pas simplement abandonner ces termes lorsqu’on parle de l’effondrement de notre civilisation ?

Retenons une chose : le collapsologue ne voit pas un verre à moitié vide ou à moitié plein, il le voit entièrement plein : avec une moitié d’eau et une moitié d’air.

Pablo Servigne & Raphaël Stevens

Recevez notre lettre d'information

diam ut id venenatis, mi, ultricies Phasellus massa venenatis vel,