L’euthanasie, discutons-en !

Vincent Cheynet, ancien rédacteur en chef de La décroissance, vient de publier Liberté et décroissance (éditions R&N). Kairos l’a rencontré à propos d’un sujet éthique controversé, l’euthanasie.

Kairos : Y‑a-t-il un lien entre euthanasie et libéralisme ?

Vincent Cheynet : « Même au Diable il arrive de dire des vérités. Il ne faut pas sottement condamner des paroles à cause de celui qui les prononce.[1] » Certes, Jacques Attali n’est pas le Diable, même s’il lui ressemble souvent de près[2]. Voici près d’un demi-siècle, ce grand prédateur observait : « L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figures. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit : la logique socialiste c’est la liberté et la liberté fondamentale, c’est le suicide ; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société. Dans une société capitaliste, des machines à tuer, des prothèses qui permettront d’éliminer la vie lorsqu’elle sera trop insupportable, ou économiquement trop coûteuse, verront le jour et seront de pratique courante. Je pense donc que l’euthanasie, qu’elle soit une valeur de liberté ou une marchandise, sera une des règles de la société future.[3] Nous retrouvons ici parfaitement décrite la matrice du libéralisme bien mise en lumière par Jean-Claude Michéa. Libéralisme économique et culturel ne s’opposent pas, sur ce sujet comme sur tous les autres, bien au contraire, ils font système. De concert, ils nous font sombrer dans leur logique, celle d’un individu chosifié. Le libéralisme avance grâce à la technique du cliquet, ou du pied dans la porte, exprimée sans vergogne par feu le professeur de médecine Jean-Louis Touraine : « Une fois que l’on aura mis le pied dans la porte, il faudra revenir tous les ans et dire qu’on voudra étendre l’aide à mourir. Dans la première loi, il n’y aura pas les mineurs, il n’y aura pas les maladies psychiatriques, il n’y aura même pas les maladies d’Alzheimer. Après on pourra étendre les choses…[4] » La logique du cliquet poussée au bout, c’est celle de Gabriel Attal qui propose d’inscrire automatiquement dans la constitution toutes ces « avancées » sociétales[5]. La conséquence en serait la criminalisation des opposants à l’euthanasie. Bien entendu, cette supposée « liberté socialiste » est ici un parfait contresens. Elle repose au contraire sur une contrainte maximale : celle d’imposer à des soignants qui se sont engagés sur la base du serment d’Hippocrate à parjurer, c’est-à-dire de faire de la mort un soin. Et le libéral-autoritarisme n’hésite pas à employer la manière forte pour mettre en œuvre sa logique. Nous l’avons observé pendant l’épisode du covid : les soignants qui ont refusé d’administrer l’injection génique expérimentale ont été bannis, rayés de leur vie professionnelle, cela entraînant certains jusqu’à la mort. La liberté dégradée dont se prévalent les apôtres de l’euthanasie est celle de transformer des soignants en tueurs. C’est une fausse liberté qui nie la vraie liberté. C’est un parfait égoïsme qu’ils n’assument pas et que, de surcroît, ils travestissent en acte altruiste. Dans ce domaine, la seule liberté inaliénable est celle de se suicider. Mais c’est encore un autre débat. Or, ils ne répondent quasiment jamais à cette observation.

Certains évoquent un basculement anthropologique, pourquoi ?

Un seul exemple. Jusqu’à présent, si vous sauviez une personne suicidaire, vous faisiez l’admiration de la société et on vous décorait. Désormais, vous serez condamné pour entrave à la liberté de choix du suicidaire. Rien ne doit entraver la logique du « mon corps, mon choix. » Dans ce contexte, la mort est pervertie en un soin. Le récent témoignage d’un jeune travesti est édifiant : « Je ne sais plus [me définir]. Je ne suis ni l’un ni l’autre : je ne pourrai jamais être une femme et je ne suis biologiquement plus un homme. Aujourd’hui, je suis détruite. […] J’ai fait deux tentatives de suicide, dont une qui m’a plongée quinze jours dans le coma. J’ai demandé à cinq psychiatres différents de m’accompagner pour une démarche de suicide assisté en Belgique. » (Le Figaro, 10 mars 2026) Si au nom de la lutte contre les « thérapies de conversion »[6], le psy est désormais passible de peines judiciaires quand il veut aider un jeune en difficulté d’identification sexuelle, il est réclamé pour conduire à la mort. Le soin n’est plus ce qui sauve mais ce qui tue. Dans ce contexte, la mort est pervertie en soin. Le législateur ne peut alors qu’être obligé de contraindre les soignants. Ces derniers, ou du moins une partie, ne pourront qu’être réfractaires à se voir reconvertis en tueurs en série. Les députés ont donc logiquement voté conjointement un « délit d’entrave au droit à l’aide à mourir[7] ». Nous assistons à un retournement de ce qui est la grande question de notre condition : la mort. C’est ce que rappelle la philosophe Jacqueline Kelen : cette loi « aboutit ainsi au meurtre légalisé et ouvre la voie à l’eugénisme.[8] »  Mais la société poursuit sa fuite en avant en se racontant que ce ne sont que quelques cas, alors que c’est un phénomène important[9], mondial, et surtout qui exprime un basculement de notre perception de notre condition humaine. Parallèlement, les réfractaires se voient accusés d’être des esprits religieux, insensibles à la douleur de personnes souffrant dans leur agonie. Bien entendu, il existe des cas où la transgression est nécessaire. Mais ces exceptions ne doivent pas être érigées en règle, car nous sommes là dans un espace que nous savons périlleux. C’est tout le problème d’une société qui devient intolérante à force de vouloir normaliser les marges.

Pour la philosophe Chantal Delsol, l’euthanasie serait mise en place par l’oligarchie. Pour elle, la population y serait par bon sens opposée. Partagez-vous cette analyse ?

Aux yeux de Chantal Delsol « l’opinion publique dans sa majorité sait très bien que la loi fin de vie poussera les plus pauvres et les plus faibles à réclamer la piqûre  […]. Elle sait que, par économie, les services de soins palliatifs seront vite remplacés par les services de suicide assisté. Elle est parfaitement capable de regarder ce qui se passe dans les pays voisins déjà familiers de ce type de loi : l’euthanasie des enfants ou des handicapés, et la mort à grande échelle. Et elle défend ardemment la clause de conscience que la loi va supprimer, parce qu’elle juge normal que les opinions divergent sur des sujets fondamentaux. […] Elle a très bien compris que le délit d’entrave est un instrument autocratique, inventé par une minorité »[10]… J’aimerais la croire. En réalité la grande masse de nos contemporains est intoxiquée par des années de propagande libérale. Elle récite ce que lui martèlent les mass médias. En exprimant des réticences, elle est terrifiée à l’idée de passer pour « réac », « catho », « dépassée ». L’idéologie libérale fait son œuvre : il faudrait « savoir évoluer », et autres poncifs libéraux. Alors que, justement, nous sommes ici typiquement dans la permanence, l’intemporel, l’éternel : quelle que soit l’époque, tuer est condamné (sauf dans des cas précis comme la guerre). Soumettez actuellement une observation sur l’euthanasie à la majeure partie de nos contemporains, vous engendrerez aussitôt des remarques du genre : « Je ne peux pas entendre ça. » Toute la journée, nous sommes assommés des horreurs de leur civilisation qui nous entraînent mécaniquement vers l’eugénisme, mais un seul paragraphe de contradiction déclenche chez eux des postures outrées. Mais le plus révélateur est ailleurs : Chantal Delsol se retrouve dans la parfaite position de l’arroseur-arrosée ; elle se désole des conséquences dont elle chérit les causes. De fait, elle se définit comme « libérale-conservatrice », opposition dans les termes dont se nourrit la logique de l’euthanasie. Toute une partie de la droite, comme la gauche, est prise ainsi à revers par son propre jeu.

Vous vous revendiquez comme écologiste et pourtant les écolos institutionnels, comme la députée Sandrine Rousseau, sont à la pointe du combat pour l’euthanasie

Certes, il ne faut pas (psycho)pathologiser et psychiatriser ses contradicteurs. Toutefois, d’un autre côté, il est de notre devoir de discerner le sain du pathologique. Tout individu à peu près équilibré sent bien que chez toutes les Sandrine Rousseau du monde, quelque chose ne tourne pas rond. Il ne faut jamais se laisser entraîner dans par le fond dans la folie, surtout que nous avons tous nos problèmes à traiter. Il faut de tout pour faire un monde, y compris des fous. Le problème vient quand ces fous sont érigés par les mass médias et la politique en guides pour toute la société. Le problème se situe donc bien là. Mais prenons un autre cas, plus raisonnable, celui de Jean-Marc Jancovici. Son approche du sujet est symptomatique. Le polytechnicien préconisait ceci : « Dans les pays occidentaux, il y a un premier moyen de réguler la population de façon raisonnablement indolore : ne pas mettre tout en œuvre pour faire survivre les personnes âgées malades, à l’image du système anglais qui ne pratique, par exemple, plus de greffe d’organes pour des personnes de plus de 65 ou 70 ans. On en revient à ce que disait Georgescu-Roegen : tous les moyens qu’on va dépenser pour faire vivre de vieilles personnes dans de très mauvaises conditions, c’est autant de moyens que vous ne mettez pas à disposition des jeunes pour trouver leur place dans un monde plus contraint. C’est un peu brutal, mais ça me paraît être un moindre mal »[11]… Voici à quels raisonnements absurdes et brutaux on arrive quand on pense de façon purement mécanique et utilitariste. C’est avec ce même type d’arguments que les nazis argumentaient leurs campagnes en faveur de l’euthanasie : « 60 000 Reichsmarks, c’est ce que coûte ce malade héréditaire à la communauté nationale pour le restant de ses jours. Compatriote, c’est aussi ton argent. » La logique purement écologique conduit à l’absurde, le meilleur service que nous puissions rendre à la planète est de nous suicider, d’autant plus si nous sommes habitants d’un pays riche. Tout comme l’économicisme, cet écologisme étriqué est un réductionnisme à l’opposé de notre désir de vivre la pluridimensionnalité de notre condition.

Les opposants à l’euthanasie sont invariablement accusés d’être des partisans de l’acharnement thérapeutique

C’est encore un contresens. Dans tous les domaines, la logique engendre une montée aux extrêmes. D’un côté la satisfaction de la pulsion de mort, que nous partageons tous à des degrés divers, de l’autre, tout autant présent en chacun de nous, notre désir d’immortalité. Il s’exprime à travers le refus infantile de la mort (devenue une maladie à soigner), de la nôtre et de celle de nos proches, ou le transhumanisme ; « une espérance de vie de 300 ans m’enchanterait ! J’entends dire : “Quelle horreur, on va s’ennuyer, est-ce qu’on aimera encore ?” Mais pas du tout ! On aimera, on apprendra, on s’améliorera. Et, si vous n’en voulez pas, n’en dégoûtez pas les autres… », s’enchantait le techno-prophète libéral Luc Ferry dans Le Figaro Magazine (7 avril 2016). À l’occasion de l’affaire Epstein, les visages de Jack Lang et son épouse ont exposé l’image de ce que peut engendrer le refus de la mort, la chirurgie esthétique leur ayant donné l’apparence moitié zombies moitié morts-vivants. Si être adulte c’est intégrer que nous sommes mortels, nous ne devons pas moins refuser cette civilisation de mort.


[1] Clément d’Alexandrie (≃ 150–215), Stromate VI, VIII 66,3 et 5, Le Cerf, 1999.

[2] Je renvoie ici à ma critique de son livre Une brève histoire d’avenir (Fayard, 2006), qui explique la dangerosité du personnage, in La Décroissance n°37, mars 2007, disponible ici : www.ladecroissance.net/?chemin=textes/attali

[3] Jacques Attali, entretiens avec Michel Salomon, L’Avenir de la vie, 1981, Seghers.

[4] Jean-Louis Touraine, « Le Choix. Citoyens pour une mort choisie », 30 novembre 2024.

[5] « Je propose d’inscrire dans notre Constitution un principe de non-régression sociétale. Pour qu’aucune loi ne puisse revenir sur des droits, des progrès, des conquêtes obtenues de haute lutte. » Gabriel Attal, lors de la rentrée politique de son parti politique Renaissance, le 21 septembre 2025.

[6] Loi du 31 janvier 2022 interdisant les pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne.

[7] « Les députés valident le délit d’entrave au droit à l’aide à mourir ajoutant en parallèle un délit d’incitation », France Info, 26 février 2026.

[8] Jacqueline Kelen, On ne pactise pas avec la mort. Vers l’euthanasie pour tous ?, Guy Trédaniel, 2026.

[9] « Entre les cancers en phase avancée, les cas de Parkinson ou encore les maladies neurodégénératives, près d’un million de personnes seraient éligibles à l’euthanasie, selon le décompte des associations opposées à la loi. », in Le Figaro, 27 mai 2025. De nombreux sites de soignants publient des témoignages sur les horreurs vers lesquelles entraîne l’euthanasie. Un seul exemple au Canada avec le Collectif des médecins contre l’euthanasie : collectifmedecins.org

[10] Chantal Delsol, in Le Figaro, 19 février 2026.

[11] Jean-Marc Jancovici, interview à Socialter, 12 Juillet 2019.

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