« Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informés ?
Hannah Arendt
Dans les épisodes précédents de cette rubrique régulièrement publiée dans le journal, nous avons abordé les publicités commerciales, celles destinées à nous faire (sur)consommer des biens ou des services. Mais il est d’autres choses à vendre : les opinions politiques et les idées qui les influencent. Or, il faut bien constater que, lors de cette dernière décennie, ce sont les opinions de droite qui se sont développées, au point de modifier les résultats électoraux dans beaucoup de pays, notamment en Europe et aux États-Unis. La fenêtre d’Overton[1] s’est donc déplacée vers la droite, et ce grâce à des moyens qui s’apparentent fort à de la publicité. Essayons de recenser ces moyens dans l’espoir de les contrer et de rééquilibrer le paysage politique.
Pour convaincre, il faut d’abord gagner la bataille médiatique. Certains milliardaires l’ont bien compris et ont entrepris de créer des empires médiatiques de grande influence. Vincent Bolloré est un bon exemple de cette stratégie[2]. Grâce au rachat de chaînes de télévision, de radios, de magazines et de journaux, il est parvenu à imposer dans les médias ses idées conservatrices, créant une machine à promouvoir des pensées de droite. On constate même que la plupart des médias mainstream, et même les chaînes publiques, suivent cette tendance à diffuser largement des propos de droite. Les thèmes débattus sont dès lors l’immigration, l’insécurité, les « dérives » de la gauche, le lobby trans, le wokisme. Sont ainsi qualifiés d’extrême gauche tous ceux qui justifient ces idées perverses.
Des think tanks largement rétribués par les mêmes milliardaires diffusent, eux aussi, des théories telles qu’on peut les qualifier d’ingénieurs du chaos. Invités sur les débats d’« experts » ils émettent des « opinions » déstabilisant tout propos un peu modéré. Ils participent ainsi à la formation d’élites, influençant des dizaines de jeunes intellectuels alors convaincus par les idées extrémistes de droite. Le réseau Atlas, défenseur de ces opinions, se déploie ainsi à travers le monde, est présent dans 103 pays et revendique 589 partenaires. Un autre milliardaire, le catholique et libertarien Pierre-Édouard Stérin affiche clairement ses intentions : il investit 150 millions € afin de développer son projet Périclès destiné à faire triompher l’extrême droite aux élections présidentielles de France en 2027.
La bataille sémantique est aussi importante. Ainsi, les termes « islamo-gauchisme, immigrationnisme, grand remplacement, droit de l’hommisme, woke... » font accepter des concepts qui permettent de déstabiliser leurs adversaires dans les débats politiques et favorisent l’évolution de l’opinion publique. Cela va même jusqu’à tenter de discréditer des concepts tels que l’action humanitaire et les symboles universels comme les droits de l’homme considérés comme des « idéologies » à connotation négative. Le « multiculturalisme » est aussi critiqué durement. Le Rassemblement national a réussi le tour de force de retourner l’accusation d’antisémitisme à la France Insoumise, alors que ce travers est depuis toujours un des axes majeurs de la politique de l’extrême droite.
Enfin, on en a déjà parlé ici, des réseaux (a)sociaux qui sont aussi une caisse de résonance où s’expriment très largement des propos haineux, racistes, réactionnaires. Les influenceurs diffusant ces idées sont dès lors susceptibles de multiplier leurs abonnés. Les fake news y sont légion et entretiennent une confusion qui rend les utilisateurs anxieux et prêts à croire les informations mensongères comme le projet de la Russie d’envahir l’Europe à moyen terme. Cela permet d’augmenter les budgets de la défense (de la guerre), de les détourner et de réduire les moyens destinés aux services publics et aux mesures sociales. Les médias qui dérangent sont même censurés (comme Russia Today). Les plateformes sur lesquelles s’appuient les réseaux sociaux sont en effet aux mains de multinationales américaines (X, Instagram, Facebook, Amazon…), ce qui explique en partie le succès de Donald Trump aux élections, et ce grâce à des algorithmes intelligents. Les messages de haine ou favorisant les possédants ou leurs amis sont largement favorisés. Pour empêcher les utilisateurs progressistes de défendre leurs idées, elles orientent les contenus vers des messages qui dénoncent et amplifient les échecs passés des expériences socialistes ou communistes. Cela provoque des sentiments d’impuissance et de résignation. Toutes ces manipulations ont un objectif clair : créer un environnement, souvent mensonger, qui entraîne la croyance dans l’éternité et l’invincibilité (« There is no alternative ») du pouvoir politique capitaliste.
Ces quatre types de manipulation de la communication ont un point commun : elles nécessitent des sommes d’argent considérables. Pas étonnant que ce soit des milliardaires qui soient derrière ces procédés antidémocratiques. On est donc en train d’assister à la mise en place d’une ploutocratie qui, comme on le voit de plus en plus, a comme objectif de rendre les déshérités et les classes moyennes de plus en plus pauvres, pour que les richesses qu’ils ont créées soient dirigées vers la classe réduite des millionnaires et milliardaires.
La lutte est impérieuse pour ceux qui veulent empêcher les dégâts humains et environnementaux que provoque la victoire – momentanée, espérons – des forces réactionnaires. Il s’impose donc de développer des récits alternatifs, séduisants, porteurs d’avenir pour, comme le dit Gramsci, gagner la bataille culturelle.
Alain Adriaens
[1] La fenêtre d’Overton, théorisée par Joseph Overton, définit ce que l’opinion considère comme acceptable et discutable dans la sphère publique. La société étant en constante évolution, cette fenêtre est amenée à se déplacer.
[2] Bolloré possède entre autres, en tout ou en partie, Vivendi, Canal+, Média, le groupe Hachette, Havas, CNews, C8, Cstar, Télé loisirs, Voici, Gala, Géo, la presse gratuite.






