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Sainte Anne, un classicisme antagoniste à La Borde

Jill-Yann Doron

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Après deux mois de stage à la clinique de la Borde, j’arrive en tant que stagiaire-psychologue au Centre hospitalier Sainte-Anne, dans le XIVème arrondissement de Paris. C’est un des quatre Etablissements Publics en Santé Mentale [EPSM] de la capitale. Un lieu où jadis se tenaient les fameux quartiers biens clivés des “Agités”, des “Gâteux”, etc. Au milieu du XXème siècle, les mouvements antipsychiatriques et la psychothérapie institutionnelle ont fort besogné à supprimer ce style d’organisation hospitalière. Le Sainte-Anne de 2014 n’est certes plus le Sainte-Anne de la Cité des fous de Marc Stéphane, cependant, l’institution s’est éloignée des principes refondateurs de la psychiatrie depuis quelques décennies.

Être en stage à Sainte-Anne après avoir été en stage à la Borde permet de se rendre compte d’une pratique psychiatrique et organisationnelle parfois diamétralement opposée. Dans l’unité où je joue le psychologue en herbe, je suis un peu étonné voire mal à l’aise d’être dans la salle de transmission des infirmiers, séparée de la salle d’attente.

Ce qui me choque, c’est ce schisme rendu visible par l’évidence de l’architecture entre les “soignés psychotiques”, sortes de Vénus de Milo au corps psychique amputé qui attendent patiemment les soins des “soignants normotypiques”, sortes de sculpteurs en blouse blanche. La métaphore paraît grossière, cependant, il est bien visible qu’ici, les patients patientent et les soignants soignent, tel le sculpteur qui sculpte et la statue qui attend d’être sculptée avec une patience éternelle.

Ici, chaque patient “bénéficie” d’un programme de soins, établi entre le patient lui-même, son tuteur ou curateur légal le cas échéant et le médecin-psychiatre s’occupant du suivi. Les soignants avec lesquels j’ai pu travailler sont pourtant dans une vision de la psychiatrie intéressante: ils ne visent pas seulement le silence des organes ou l’annihilation de la symptomatologie, mais essayent pour la plupart d’aller dans une compréhension et un soin du sujet. Soigner le sujet plutôt que guérir sa maladie. Subtile nuance qui pourrait peu à peu disparaître.

Ce qui me pose donc question ici, ce n’est pas les référentielles théoriques, la qualité de la formation des soignants, la motivation des équipes mais bien la clinique institutionnelle, la conception du collectif et la problématique du statut-rôle-fonction. Ici, il n’est pas question qu’un infirmier fasse le travail d’un aide-soignant, ses tâches pouvant paraître moins dignes de leur qualification. Ici, c’est avec les psychiatres que l’on s’entretient lors des rendez-vous. Hors de ces instants précis et circonscrits, l’espace-temps du langage se trouve fort réduit. A la Borde, la “clinique interstitielle” est hautement digne: on y travaille l’ambiance, les relations, l’existence. Dans mon unité à Sainte-Anne, la “clinique de l’entre-deux” est peu valorisée, non travaillée et n’est qu’un temps d’attente entre deux choses, pour ainsi dire un temps inutile. Durant une promenade de cinq minutes avec un pensionnaire labordien, j’en apprenais parfois plus qu’en quarante-cinq minutes d’entretien avec un patient de Sainte-Anne. Ici, le patient est perçu principalement dans son individualité, dans ses rapports avec sa famille, son travail, etc. Le rapport avec les autres malades semble peu intéresser les soignants qui ne paraissent pasaccorder de crédit à l’analyse du rapport du patient au collectif. C’est d’ailleurs peut-être parce qu’ici les patients forment un “tas de gens” comme le décrit Oury, contrairement à la Borde où l’on vise la formation permanente et plastique d’un collectif.

La Borde, un modèle alternatif possible et pertinent pour la psychiatrie ? Certains détracteurs peu avisés pourraient répondre que le modèle labordien n’est pas duplicable car trop coûteux, avec un discours semblable à «C’est normal que La Borde fonctionne bien, c’est une clinique privée, avec un château, beaucoup de dépendances, des chevaux, un énorme potager, des fêtes sans arrêt. Ils ont du fric c’est sûr». A cela, répondons très prosaïquement que le prix de journée à la Borde est en moyenne six fois moins élevé qu’un EPSM classique, ce qui donne par exemple 120€ par jour et par patient pour la Borde contre environ 800€ par jour et par patient pour Sainte-Anne. Et pourtant la Borde est constamment en proie au risque de fermeture, notamment du fait des exigences de plus en plus importantes de la Haute Autorité de Santé.Alors que d’un point de vue économique, éthique et du soin, la Borde reste encore aujourd’hui un passionnant modèle alternatif de soin psychique et de mutation sociétale.

Jill-Yann Doron

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