VOUS AVEZ DIT IRRÉVERSIBLE ?

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la notion d’irréversibilité figure en bonne place dans le panthéon des idées reçues. Ainsi, on entend souvent dire que la mondialisation économique et Internet sont des phénomènes irréversibles. Le cliché fait florès partout, de la gauche à la droite, des altermondialistes aux libéraux, des conservateurs aux progressistes, et même chez des philosophes critiques comme Christian Godin et le regretté Zygmunt Bauman (1925-2017). Pas facile de tenir une telle position sans tomber dans le cynisme. Si c’est irréversible, c’est que le système l’a définitivement emporté, alors à quoi bon lutter ? Ne reste-t-il dès lors qu’à s’adapter le mieux possible à la cage de fer du néolibéralisme ? En pariant au contraire sur la réversibilité des affaires humaines, nous traçons non seulement des lignes pour l’action, mais nous rouvrons le champ des possibles qui donne du sens aux résistances. « Ce qui est inéluctable lorsque les règles du jeu sont données ne l’est plus lorsqu’on admet que ceux qui perçoivent le caractère indésirable des conséquences que ces règles induisent peuvent décider de modifier celles-ci », remarque judicieusement Philippe Van Parijs.(1) 

Examinons les choses plus avant. Tout d’abord, reconnaissons qu’il y a des faits irréversibles, dans les champs sociologique et écologique. Primo, la société multiculturelle qui est devenue la nôtre. Il serait immoral et irréaliste de renvoyer « chez eux » ( ?) des millions de citoyens de l’Union d’origine extra-européenne, comme le propose parfois l’extrême droite. À ceux-là s’ajouteront toujours plus de réfugiés du climat et des conflits. Pour le meilleur et pour le pire, il va falloir « faire avec ». Secundo, nous savons maintenant que les dérèglements climatiques – sans même considérer l’hypothèse plausible d’un emballement – vont se poursuivre sur une très longue période. Ils sont irréversibles à échelle humaine, ou du moins civilisationnelle. L’activité des déchets nucléaires et la disparition accélérée des espèces relèvent aussi du même cas. Le professeur Guy McPherson identifie pas moins de trente boucles de rétroaction positives devenues immaîtrisables(2).  La difficulté sera d’introduire du débat démocratique dans une situation globale de plus en plus critique. La tentation totalitaire risque de prédominer.(3) 

Où se trouve alors la réversibilité ? Par exemple dans un processus de démondialisation qu’appellent de leurs vœux de rares politiques (Arnaud Montebourg) et essayistes (Emmanuel Todd, Aurélien Bernier(4)), ainsi que les partisans de la décroissance, qui la dénomment plutôt relocalisation.(5) Infaisable, répondront les progressistes cornucopiens(6), qui oublient qu’une pénurie énergétique – et déjà un simple renchérissement des matières premières – pourrait venir mettre fin à cette utopie de la mondialisation, en commençant par contracter les transports internationaux gourmands en pétrole (avions, automobiles, porte-conteneurs), et par là même la majeure partie des échanges commerciaux, sources de profit pour les multinationales. L’irréversibilité de l’épuisement des ressources fossiles implique en retour la réversibilité d’un phénomène humain comme la mondialisation. Il serait bien sûr préférable d’organiser la démondialisation plutôt que de la subir, tout en ne perdant pas de vue que nous devrons nous accommoder des destructions écologiques, pour certaines d’entre elles irréversibles, à nouveau. 

« Démondialisation, peut-être, mais il restera Internet, clament les technoptimistes, et les êtres humains continueront à communiquer d’un bout à l’autre de la planète. » C’est faire peu de cas du désordre social et politique qui s’ensuivra et dérangera ce bel ordonnancement des communications en temps réel ; c’est ignorer que les problèmes d’approvisionnement énergétique ébranleront à tout le moins la fiabilité du système, voire y mettront fin. Selon la théorie d’Olduvaï de Richard Duncan, l’effondrement débutera par de gigantesques pannes d’électricité, de plus en plus fréquentes. Selon les calculs du chercheur britannique Andrew Ellis, la Toile risque de se déchirer dans de fatals soubresauts en 2023. En cause, la saturation des fibres optiques par les tera-octets de photos publiées sur les réseaux dits sociaux, de téléchargement de films, de télévision numérique et d’addiction aux smartphones, ainsi que la consommation d’électricité des data centers, en hausse continue. Comme il n’existe pas d’autorité du web, c’est l’anarchie, chacun fait ce qu’il veut dans son coin. Dès le printemps 2015 dans Le Monde (12/05), des rassuristes(7) n’avaient pas manqué de réagir à cette nouvelle cauchemardesque (et qui, tout bien réfléchi, l’est, quel que soit le point de vue adopté), en qualifiant l’effondrement du web de « mythe », puisqu’il a déjà survécu à plusieurs prédictions alarmistes, et en y opposant leurs propres mythes : confiance dans les équipementiers, dans l’intérêt de tous aiguillonnant la recherche de solutions techniques, dans les investissements financiers, dans l’utilisation « écoraisonnable » des ressources, etc. Ainsi, selon Henk Steenman, directeur d’Ams-Ix, les innovations technologiques permettront d’augmenter les capacités « bien plus qu’un facteur 10 dans les prochaines années »  ; selon le consortium Greentouch, il est « possible de diminuer par un facteur 1 000 la consommation électrique d’Internet tout en garantissant la qualité du service ». Augmenter, diminuer… le toujours plus passera cette fois par le toujours moins, bel exemple de « dialectique » libérale ! 

Bizarrement, la réversibilité nous effraie, comme si recommencer à vivre sans Internet était hors du champ du possible, de l’imaginable, du souhaitable, la flèche du progrès allant nécessairement dans le même sens. Dans ce cas comme dans d’autres, nous connaîtrions bien une forme de retour en arrière, mais qu’importe s’il s’agit de notre survie, et d’abord d’une vie meilleure, sur les plans sanitaire et social, et enfin décente ? Les électeurs-consommateurs dirigent généralement leur peur – quand ils ont peur ! – vers les mauvaises cibles. Günther Anders nous avertissait du rôle bénéfique de la peur légitime qu’il faudrait faire naître chez nos contemporains, ce qui représente une « tâche morale ». Inversement, à la Silicon Valley, les bergers du numérique font tout pour garder leurs brebis surfeuses dans le conformisme, la passivité politique et l’optimisme indéfectible. Et pour cela, ils peuvent compter sur les médias. 

Bernard Legros 

  1. Jean-Michel Chaumont, Philippe Van Parijs (dir.), Les limites de l’inéluctable. Penser la liberté au seuil du troisième millénaire, De Boeck Université, 1991.
  2. www.youtube.com/watch?v=lA7koR4pz68.
  3. Si la montée des droites extrêmes en est un signe, n’oublions pas que le danger totalitariste risque d’abord de venir du techno-capitalisme.
  4. Cf. Aurélien Bernier, La démondialisation ou le chaos, Utopia, 2016.
  5. Cf. Jean-Luc Pasquinet, Relocaliser. Pour une société démocratique et antiproductiviste, Libre & solidaire, 2016.
  6. Adeptes de la corne d’abondance.
  7. Faisant principalement partie du camp libéral, les rassuristes s’évertuent à tranquilliser à tout prix les masses, niant ou minimisant les menaces globales qui sont « largement exagérées, venant de khmers verts » et de toute façon seraient « surmontées par le génie humain ». En France, l’économiste Jean de Kervasdoué, et en Belgique le philosophe Corentin de Salle, en sont de dignes représentants.
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