UN POINT D’ACCORD ENTRE TOUS : NOTRE « SUPÉRIORITÉ »

Illustré par :

Si nous arrivons là à un point d’explication où nous comprenons les processus qui mènent au rejet de la source et du message, cela semble incomplet. Il faut comprendre les ressorts psycho-sociaux qui justifient cette aisance à rejeter certaines informations qui devraient pourtant, pour celui qui voudrait faire preuve d’honnêteté intellectuelle, être examinées. Il faut alors peut-être à ce stade oser l’hypothèse que cet empressement à accepter la vérité qui arrange, autant par des mouvements se disant anticapitalistes que par des partis libéraux de droite, des « socialistes » professionnels, des chefs d’entreprise, etc., provient de l’existence d’un fond commun identique. 

Le terreau qui transcenderait les différentes idéologies serait celui d’un sentiment, conscient ou pas, clair ou diffus, d’une supériorité occidentale. Ce racisme impérialiste, ou ethnocentrisme, est relativement complexe, car il ne prend pas les mêmes formes et varie en fonction du niveau d’acceptation assumée d’une supériorité occidentale. L’ethnocentriste peut être contre la guerre mais acquiescer sans penser le présent, sans tenir compte des enseignements du passé aux justifications que le pouvoir donne aux guerres ; il peut ne pas être vraiment favorable aux ingérences étrangères dans un pays souverain mais trouver que c’est là la moins pire des solutions ; tout comme il peut être génétiquement programmé pour défendre toute intervention étrangère. Mais quelle que soit leur position, tous, consciemment ou non, considèrent l’ensemble des pays sur un continuum où certains seraient en avance (ou « plus développés ») sur d’autres : la Belgique ou la France par rapport à l’Inde ou au Burkina Faso par exemple.(1) 

En fonction du fait qu’on l’assume ou pas, ce racisme impérialiste prendrait donc différentes formes, mais dans tous les cas il ne pourra être admis, à la fois chez les classes supérieures nanties, qui verraient leurs prétextes balayés par les vraies raisons de leur sollicitude publique mises au grand jour, comme chez l’intelligentsia de gauche, constamment prise dans une double pensée, cette schizophrénie qui la caractérise et rend improbable toute reconnaissance de l’évidence, capable de reconnaître le rapport entre classes exploiteuses et exploitées à l’intérieur d’un pays, mais incapable d’admettre que le Sud « sous-développé » s’inscrit dans un seul et unique système incluant un Nord « développé » et que la pauvreté du premier ne va pas sans la richesse du second. Cette évidence est impossible à reconnaître pour tous les guerriers de la « lutte contre la pauvreté » qui entretiennent ce doux fantasme du « tous riches un jour », métaphore de la Loterie nationale, occultant le fait qu’ils espèrent surtout eux-mêmes le rester(2). Ils ne vont donc évidemment pas reconnaître que sans le Sud, pas de Nord, donc pas de richesse scandaleuse fondée sur l’exploitation de la main-d’œuvre et de la nature. Ce déni a façonné les patrons de Zara ou H&M, de Total, de Zuckerberg, de Gates… et tous leurs intermédiaires, minoritaires, qui profitent de l’exploitation de la terre et des hommes ; sans le « Sud », exit aussi les distracteurs pour classes moyennes et populaires du Nord, qui s’éloignent toujours plus du changement véritable par la carotte du « pouvoir d’achat » : bagnoles, smartphones, tablettes, écrans et autres gadgets. Les véritables changements qu’engendrerait cette conscience en acte leur feraient perdre la plupart de leurs gadgets mais gagner en liberté, en autonomie, en temps libre, en faculté de penser et de rencontrer l’autre. 

Chez tous ceux qui se réclament du « progressisme », nous touchons à un refoulé profond. La plupart n’acceptent pas en effet que, comme Occidentaux, nous avons tous un peu été baignés dans une culture du racisme, racisme qui ne se montre pas sous les traits les plus brutaux du skinhead ou du hooligan dont la posture a parfois plus à voir avec le psychisme individuel qu’avec la structure sociale mais dans les pratiques culturelles communes acceptables et acceptées, d’autant mieux qu’elles sont parfois paradoxalement dans la logique subjective qui les a fait naître, l’expression sincère d’une véritable volonté d’altruisme. Ce doux racisme n’en est pas moins prégnant, dans la sollicitude du blanc bienveillant, le « caritativisme » et l’aide occidentale envers les pays « sous-développés », dans l’adoption en Haïti et ailleurs d’enfants qui ont encore leurs parents, ces derniers n’ayant pas les moyens de s’occuper d’eux. Ce petit noir, accueilli par l’homme blanc bienveillant, dont la présence n’étonne plus guère : il fait partie du cadre, comme le clodo dans nos rues. On ne s’étonne plus que l’inverse est, si pas impossible, extrêmement rare : qui connaît un enfant belge adopté par une famille congolaise ? On entend déjà les cris d’orfraie : « Mais que feraient-ils les pauvres, sans notre bien veillance occidentale, notre charité ? » (tout comme « mais que feraient les clochards sans la soupe populaire, les restos du cœur »…). Le patronat et les grosses fortunes en sont bien conscients et apprécient, eux qui ont tous leur fondation et œuvre caritative de prédilection, certains qu’ils pourront continuer à s’enrichir en distribuant leurs miettes. Certes, on tend la main à la personne qui est au bord du précipice et on ne peut donc condamner l’adoptant mais il faut révéler que l’acte micro-sociologique de l’adoption comme de toute aide basée sur ce rapport inégal s’inscrit dans un cadre structurel ethnocentriste où l’Occident accueille les êtres des pays qu’il a détruits et continue à détruire : il est donc sympathique de tendre la main, encore faut-il arrêter de creuser le trou, pour enfin arriver à un échange égal où, si abnégation et sollicitude il y a, elle se fera dans les deux sens : nous verrons alors aussi des petits blancs orphelins accueillis par des familles africaines(3)

Le racisme de la domination occidentale, c’est celui qui est omniprésent dans le discours guerrier et impérialiste des États-Unis, que l’Europe suit le plus souvent béatement. Il est explicite chez les esprits guerriers arrogants qui poussent à l’interventionnisme ; il est latent et refoulé chez ceux qui n’appellent pas explicitement à la guerre les défenseurs de Droits de l’homme et autres guerriers de l’injustice -, mais ingèrent les médias-mensonges comme on boirait un breuvage plaisant, avec une telle facilité que cela ne peut qu’être le fait d’un système de pensée prêt à les recevoir, sans chercher plus loin d’où ils viennent. Ils cautionnent donc, en relayant la propagande médiatico-politique, dont les intérêts économiques à ce que de telles guerres aient lieu sont patents, des actes illégaux et illégitimes, à l’instar des bombardements d’un pays souverain comme la Syrie, par les États-Unis, la France ou la Belgique. Certains (les esprits guerriers) acceptent qu’on aille bombarder les « barbares », les « sous-développés », et d’autres (les droitsdelhommistes) arguent : « Tous dans le même camp, [Occident/Non-Occident] allons sauver les victimes de Hussein, Kadhafi, Milosevic, Assad… ». Il y a chez les uns et les autres une forme génétique d’impérialisme dominant chez les premiers, récessif chez les seconds dont ils n’ont pas encore pu se défaire par ce que Raymond Williams appelait le « désapprentissage de l’esprit spontané de domination »(4)

Tout cela donnant lieu à un ensemble de réflexes spontanés, fermetures intellectuelles, nausées d’inepties et de comportements haineux, sophismes et vilenies, évidences qui n’en sont pas, tout sauf une recherche intellectuelle, chez des sujets qui, quand on tente de leur dire que « c’est peut-être plus compliqué », réagissent comme un adolescent dont on aurait insulté la mère. 

LES ÉVIDENCES QUI N’EN SONT PAS… 

La certitude fait donc naître des propos qui semblent tomber sous le sens de l’évidence. Mais à creuser, nous découvrons qu’il n’en est rien et que ces « évidences » sont des sophismes. 

Une première évidence qui n’en est pas, est assez simple : si nous distinguons les intentions du messager de la véracité du message et que nous acceptons la proposition contenue en début d’article, à savoir qu’il faut pouvoir adhérer au contenu de la phrase de Bush « Les États-Unis d’Amérique n’iront jamais prétendre que les dissidents déchaînés préfèrent leurs chaînes, ni que les femmes acceptent volontiers l’humiliation et la servitude », tout en reconnaissant l’exact contraire dans la réalité, nous prenons acte, nous rapportant aux allégations actuelles sur la Syrie mais aussi des enseignements du passé avec le Kosovo, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, dont la propagande est plus ou moins identique : 

a)  que les « informations » données par la presse dominante(5) et leurs allégations explicites de venir en aide à un pays, n’ont jamais été suivies d’effets politiques dans le réel, autres que des destructions et saccages de nations, qui ont profité aux intérêts des plus puissants ;

b)  que, tenant compte du point a, même si la véracité des faits devait être prouvée, nous avons affaire à un « mensonge sous les traits de la vérité », car révéler les exactions et tortures, par exemple d’un dirigeant, n’a pas d’intérêt en soi pour le pouvoir médiatico-politique occidental qui n’en a cure des potentielles victimes(6) -, pour qui elles ne sont que des leviers, des moyens comme d’autres pour intervenir militairement. Les seuls intérêts sont économiques (implicites) ;

c)  que, compte tenu du point b, il y a de fortes probabilités pour que le pouvoir, soucieux de satisfaire ses intérêts implicites, s’il ne trouve pas de faits probants d’exactions, en invente(7) ;

d)  qu’une information peut en cacher une/des autre-s : ainsi, l’identification du « despote non-occidental » englobera toutes les autres informations, intéressantes mais souvent dérangeantes pour l’ordre occidental (par exemple concernant Mouammar Kadhafi et son soutien aux indépendances africaines ou son intention de créer un fonds monétaire africain, le niveau de vie du pays par rapport aux autres pays africains avant l’intervention occidentale…) ;

e)  que l’impérialisme se fait dans un sens et que la désinformation est nécessaire à la justification des guerres : si les médias non-occidentaux font également de la propagande, leur impact est bien moindre dans la construction de la pensée de la population occidentale. Cette propagande est par ailleurs au service des marchands d’armes, patrons de télécom et autres hommes d’affaires qui n’ont comme seul souci que celui de faire fructifier leur fortune.

2. Une seconde évidence serait celle que nous pourrions juger de ce qui est bon ou mal chez l’autre, de sa façon d’agir, conforme ou non à nos valeurs, et d’envoyer chez ceux qu’on veut aider mais pas tous, comme la Palestine par exemple quelques avions de chasse pour les libérer,  comme si nous étions Dieu, nous qui sommes si bons. De nouveau, dans un rapport égalitaire, il s’agirait de permettre à l’autre de le faire également… mais étant dans un échange inégal, l’Autre toujours considéré comme inférieur, il n’y a que le maître occidental qui puisse dicter ses conduites à l’élève. Il n’y a pourtant pas pire que l’Occident dans la destruction des peuples et la colonisation marchande du globe. Il faudrait donc balayer devant sa porte avant de donner des leçons. Mais parler du mal chez l’autre, comme abonder de discours éthiques sur nous-mêmes et nos valeurs, remplissent une même fonction : ils sont un vernis sur nos abominables actions. Et nous rassure que nous pouvons continuer ainsi. 

3. Troisième fausse évidence : il ne faudrait pas se fier à ce qu’on entend mais uniquement aux faits. Or, à des milliers de kilomètres et nourris par les seules informations des médias de masse qui, pour la Syrie par exemple, ne sont pas plus sur place que les organisations non gouvernementales, les seules deux solutions qu’il nous reste pour tenter de construire la vérité, semblent donc être de se faire une idée parmi les récits des journalistes indépendants qui se sont rendus en Syrie, ou les habitants, quand ils ne sont pas des terroristes « rebelles » pour les médias dominants déguisés en civils. A ce sujet, le témoignage d’Eva Bartlett devant l’ONU est édifiant(8), mais plus que ce qu’elle dit, ce sont les réactions de la bien-pensance occidentale qui en disent long : directement estampillée à la solde de la Russie pour avoir publié des articles sur Russia Today (RT), la journaliste canadienne ne se laisse pas désarçonner et met en évidence le deux poids deux mesures des médias occidentaux, pour lesquels on devient dérangeant quand on arrête de tenir le discours qu’il faut, et qui cherche alors à trouver les « preuves », cette fois la russophilie de la journaliste… : « Que je décrive ce que je vois en Syrie lorsque je suis sur le terrain, quand je parle aux civils, et écrive parfois pour RT, est soudain devenu un problème pour ces mêmes personnes qui me soutenaient quand j’écrivais depuis la Palestine, depuis Gaza […] Je suis pigiste et j’écris pour qui je veux ».(9) On en revient à l’assimilation que nous évoquions plus haut, à ceci près que le retournement dont parle Eva Bartlett indique que cette confusion du messager et de la source (dans ce cas, du support du message, à savoir Russia Today), est purement stratégique, puisque quand l’information n’était pas dérangeante, on ne la faisait pas. 

Michel Onfray pâtira également de la vindicte qui s’abat sur ceux qui ne disent pas ce que la nomenklatura médiatique veut entendre (nomenklatura qui, faut-il le rappeler, travaille pour des médias appartenant aux familles les plus fortunées) : « Il aura donc suffi qu’au détour d’un entretien au Point, Michel Onfray ait eu le malheur de rappeler que tout intellectuel digne de ce nom devrait évidemment toujours préférer une “analyse juste” (serait-elle formulée, écrivait-il, par Alain de Benoist) à une “analyse injuste” (serait-elle le fait de BHL) pour qu’il se retrouve immédiatement au centre d’une tourmente médiatique proprement ahurissante ». Jean-Claude Michéa en tire les conclusions qu’il faut : « Pour l’intelligentsia de gauche moderne, la fée d’hier est toujours susceptible de devenir la sorcière d’aujourd’hui(10) (…) et, ensuite, cette intelligentsia n’a clairement pas avancé d’un pouce depuis l’époque où elle proclamait fièrement qu’elle préférait “avoir tort avec Sartre que raison avec Aron”. Voilà qui vérifie une fois de plus, si besoin était, la prophétie bien connue d’Orwell : “Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’État de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment” ».(11)

L’Occident se raconte une histoire, il se la raconte tous les jours via ses organes de propagande ; nous nous la racontons tous les jours à nous-mêmes, gramophones reliés, lorsque nous nous persuadons que « tout est normal » et que ce qui survient d’inattendu n’est qu’accident. Or, l’accident fait partie de la norme qui le produit et c’est l’idéologie, qui fait tenir ensemble la structure, qui lui donne les attributs de l’accident. « L’expérience que nous avons de notre propre vie, l’histoire que nous nous racontons à nous-mêmes afin de justifier ce que nous faisons, est fondamentalement, un mensonge. La vérité est ailleurs elle réside dans nos actes »(12). Il suffirait que nous arrêtions d’y croire. Pourtant, celui qui ose nommer le fait que ce n’est pas la réalité qu’on nous dit, mais son spectacle qui se joue, est condamné par l’inquisition occidentale. 

  1. Croyance qui contient deux dénis : celui de la participation du « Nord » dans le sous-développement du « Sud », et celui de la reconnaissance du mode destructeur de notre civilisation occidentale qu’il serait impossible de généraliser, d’où l’impossibilité cognitive pour les thuriféraires de l’aide au développement de reconnaître qu’une croissance infinie dans un monde fini est une impossibilité, et donc que le développement est une idéologie universellement irréalisable.
  2. « En 1996, pratiquement deux tiers des Américains (64 %) âgés de 18 à 21 ans pensaient qu’il était ’’très probable’’ ou ’’assez probable’’ qu’ils deviennent riches (…) Dix ans plus tard, ils ne l’étaient toujours pas : la part de la population gagnant 100 000 dollars par an avoisinait 7 %. Bien entendu, il reste à cette cohorte particulière encore un peu de temps, mais le fait est là : dans une société où seulement 7 % de  la population gagne 100 000 dollars par an, le fait que 64 % de cette population s’imagine pouvoir rejoindre ces 7 % relève d’une profonde erreur de jugement. » Michaels, W.B., La diversité contre l’égalité, op.cit., p.137. L’auteur continue ensuite sur la similarité entre cette croyance et l’illusion propagée par des émissions comme American Idol (nous dirions The Voice). Le propos est d’un intérêt majeur.
  3. Ajoutons que cette comparaison Nord-Sud permanente, nourrit l’aliénation du sujet indigent du Nord qui, voyant par la comparaison internationale toujours plus pauvre que lui – il y a maintenant des échelons en dessous du dernier sur lequel il reposait – se voit comme « supérieur ». Les écrits d’Albert Memmi, analysant ce contexte sociologique de mise à proximité rendu possible par la colonisation, sont en ce sens d’une formidable pertinence : « Le petit colonisateur, le colonisateur pauvre se croyait tout de même, et en un sens l’était réellement, supérieur au colonisé ; objectivement, et non seulement dans son imagination ». Albert Memmi, Portrait du colonisé. Portrait du colonisateur, Editions Gallimard, 1985, p.16.
  4. Raymond Williams, Culture and society, 1963, p. 376, cité dans Saïd E.W., 1980, L’orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Seuil, 1980, p. 51.
  5. Voir notamment L’opinion, ça se travaille, Ibid., qui contient de nombreux exemples du travail de propagande médiatique.
  6. Comme disait un caricaturiste faisant dialoguer deux personnages : « Il faut que la violence s’arrête pour qu’on puisse continuer à s’en foutre ».
  7. Voir à ce sujet l’excellent documentaire de la chaîne parlementaire LCP « Mensonges, guerre et vidéo », https://www.youtube.com/watch?v=x8sg0Dqc3_I, où l’on voit la délirante construction de la « preuve » (les armes de destruction massive, et la fameuse fiole de Colin Powell brandie devant le conseil de sécurité de l’ONU).
  8. https://francais.rt.com/international/30587-onu-journaliste-dementrhetorique-presse-syrie
  9. https://francais.rt.com/international/30905-medias-contre-realitesyrie-eva-barlett.
  10. Ou la sorcière d’hier la fée d’aujourd’hui. Pensons à Bart de Wever dans les médias et discours politiques avant et après les élections.
  11. Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital, Climats, p.211. (12) Slavoj Žižek, ibid., p.69.
odio felis pulvinar velit, tempus tristique Sed eleifend