TRAVAILLER 5 JOURS PAR SEMAINE EST-IL COMPATIBLE AVEC LA DÉMOCRATIE ?

Illustré par :

Du grec démos, « ensemble des citoyens » et kratos, « pouvoir », la démocratie désigne le régime politique dans lequel le pouvoir est détenu et exercé par l’ensemble des citoyens. Comme ils détiennent la légitimité du pouvoir politique, les citoyens participent aux délibérations et aux prises des décisions qui concernent le vote des lois, du budget, des impôts et de l’organisation du « vivre ensemble ». Tandis que dans une démocratie directe, les citoyens exercent directement leur souveraineté, dans une démocratie représentative, ils l’exercent par l’intermédiaire de représentants élus (président, députés, maires, etc…). Dans un régime démocratique, la constitution et les lois permettent de garantir l’égalité des droits, la liberté d’expression, d’association et de culte et de disposer d’une presse libre. Puisque chaque français a la liberté de s’exprimer, d’élire ses représentants, de s’associer et d’adhérer à l’association, au parti politique ou à la religion de son choix, le régime politique de la France apparaît démocratique.

Afin de déterminer si les Français vivent réellement sous un régime démocratique, il m’est apparu pertinent de me référer au modèle démocratique athénien, à la conduite des pratiques de Michel Foucault et à la description qu’Alexis de Tocqueville faisait de l’Amérique au début du XIXe siècle.

Le modèle politique athénien, du Ve au IVe siècle avant J.-C(1), qui reposait sur la démocratie directe, est souvent pris en exemple. Qu’ils soient riches ou pauvres, tous les citoyens athéniens avaient le droit, d’une part, de participer aux délibérations et aux prises de décision qui concernaient la vie politique de la cité (fixer le montant des impôts, voter les lois et le budget, faire la paix ou la guerre, etc…), et, d’autre part, d’être élus au tirage au sort à la Boulè (Conseil des Cinq-Cents qui préparent les lois et veillent à leur application) et à l’Héliée (tribunal populaire) pour une durée d’un an. Ces droits étaient exclusivement réservés aux citoyens. Pour être citoyen, il était nécessaire d’être un homme libre, d’avoir un père athénien, d’être inscrit à l’âge de 18 ans sur les registres de son dème (circonscription administrative à la base de la vie civique ) et d’avoir fait son éphébie à 18 ans (service militaire de 2 ans). Étant donné que les esclaves, les étrangers ou métèques, les femmes et les garçons de moins de dix-huit ans n’avaient pas le droit au statut de citoyens, sur les 380.000 habitants que comptait Athènes en ‑431 avant J.-C., seuls 42.000 étaient citoyens, soit 11% de la population(2). Même si les ouvriers, les paysans, les pêcheurs, les artisans et les marchands avaient le statut de citoyen, comme ils étaient absorbés par le travail, ils ne disposaient pas de suffisamment de temps libre pour participer régulièrement aux assemblées citoyennes de l’ecclésia. Seuls les aristocrates et les riches propriétaires terriens, qui détenaient de nombreux esclaves et disposaient de temps libre, avaient les moyens d’y participer. Pour encourager les citoyens les plus pauvres et éloignés de la ville à participer à la vie politique de la cité, Périclès mit en place une indemnité journalière de présence au sein de la Boulé et de l’Héliée(3). Malgré ces indemnités, sur 40.000 citoyens, seuls 6.000 Athéniens qui n’étaient pas contraints de travailler pour assurer leur subsistance avaient réellement le temps libre de se former, de participer à l’ecclésia et donc, de contribuer à la vie politique de la cité.

Bien que la légitimité du pouvoir politique soit incarnée par les institutions de l’État, Michel Foucault a montré que le pouvoir se manifeste à travers un mode d’action plus ou moins calculé, réfléchi et conscient destiné à orienter le comportement et les possibilités d’action de groupes et d’individus libres, qu’il a nommé « conduite ». « Conduire des conduites »(4)  consiste à mettre en œuvre des techniques, des procédures, des pratiques et des mécanismes de coercition plus ou moins visibles destinés à définir, à organiser, à diriger et à mener la « conduite des hommes »(5). La conduite opère sur le terrain même de la pratique, pris au sens le plus élémentaire du terme : ce que fait concrètement un individu au quotidien. « Il s’agit d’établir, selon Foucault, les présences et les absences, de savoir où et comment retrouver les individus, d’instaurer les communications utiles, d’interrompre les autres, de pouvoir à chaque instant surveiller la conduite de chacun, l’apprécier, la sanctionner, mesurer les qualités ou les mérites. Procédure donc, pour connaître, pour maîtriser et pour utiliser. »(6)  Les pratiques s’organisent et s’ordonnent à l’intérieur d’un système de normes, de valeurs et de procédures qui leur confèrent une certaine forme de légitimité. Puisque « ce sont des schémas qu’il trouve dans sa culture et qui lui sont proposés, suggérés, imposés par sa culture, sa société et son groupe social »(7), Foucault montre que le choix d’une pratique ne relève pas de l’individu, mais d’une suggestion sociale dont il est rarement conscient.

À partir de ce constat, l’activité professionnelle n’apparaît pas comme un simple moyen de production, mais comme un mode de conduite des pratiques à caractère culturel ou idéologique destiné à structurer le comportement des individus et le rythme de la société. Étant donné que la plupart des interactions sociales que les individus tissent les uns avec les autres se passent dans le cadre d’une entreprise ou d’une administration, la pratique quotidienne d’une activité professionnelle se révèle être un instrument d’organisation et de contrôle non violent de la société. La norme de la semaine de travail étant de 5 jours, ce n’est donc pas l’État, mais les entreprises qui ont la responsabilité et la charge, d’une part, d’organiser et de structurer le rythme de vie des individus et de la société, et, d’autre part, de surveiller, de contrôler et de punir pour maintenir l’ordre social.

Le contrat de travail étant un contrat de subordination, ce ne sont pas les salariés, mais les dirigeants d’entreprises qui fixent les objectifs et les moyens de les atteindre. Puisque les salariés n’élisent pas leurs dirigeants et ne participent pas aux délibérations concernant l’organisation du travail, la négociation collective des salaires et la redistribution des bénéfices, le mode de fonctionnement des entreprises n’est pas démocratique, mais bureaucratique, voire pour certaines autoritaire. L’instrument de contrôle des entreprises est la peur du chômage qui a remplacé la peur de la violence physique des régimes autoritaires. Étant donné que ce n’est pas la peur de la violence policière, mais du chômage qui permet de maintenir l’ordre social, ce n’est pas l’État, mais l’économie ou, plus précisément, les entreprises qui détiennent le pouvoir. Bien que le régime politique de la France apparaisse démocratique, comme les employés, les ouvriers et les cadres se rendent 5 jours par semaine dans une entreprise, dont le mode de fonctionnement s’apparente à un système bureaucratique, les Français ne vivent donc pas au quotidien sous un régime démocratique.

La description qu’Alexis de Tocqueville fait de l’Amérique permet également de questionner la nature du régime politique de la France. « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (8)

Même si le peuple est souverain, les citoyens français exercent leur autorité par l’intermédiaire de représentants élus au suffrage universel. Encore faut-il qu’ils soient des citoyens. Comme ils travaillent 5 jours par semaine, l’ouvrier, le cadre, le chef d’entreprise, l’entrepreneur, l’artisan, etc… ne se déterminent pas à partir de leur statut de citoyens, mais de travailleurs. En fonction de son revenu, la liberté du travailleur se limite bien souvent à un choix entre une offre de biens et de services marchands plus ou moins prestigieuse. En s’identifiant à sa consommation, l’individu associe à son statut de travailleur celui de consommateur. Étant donné qu’il est déterminé par son activité professionnelle et sa consommation, le peuple français n’est donc pas composé de citoyens, mais de travailleurs/consommateurs.

Le régime politique de la France étant représentatif, l’exercice de la citoyenneté du travailleur/ consommateur se limite bien souvent à déposer un bulletin de vote dans une urne. Pour se former et s’informer sur les lois, les candidats à élire, ainsi que sur des sujets économiques, politiques, sociaux, écologiques, climatiques, etc… qui le concernent, le travailleur/consommateur fait confiance à la presse et aux médias, qui sont détenus à plus de 80% par les dix plus grandes fortunes de France(9). Les journaux, les émissions de radios et les chaînes de télévision de ces élites diffusent et propagent des idées, des valeurs et des croyances qui fabriquent l’adhésion et le consentement(10) des travailleurs/consommateurs au travail, à la société de consommation, aux candidats, aux modes de vie et au projet de société de l’ordre économique. N’ayant pas le temps de se former, de s’informer et de se consacrer à la vie politique, le travailleur/consommateur délègue la responsabilité de voter les lois qui le concernent (impôts, budget, durée du travail, liberté du commerce et des prix, etc.) à des professionnels de la politique et à de soi-disant experts. En se contentant de voter, de travailler, de consommer, de se divertir et de se replier sur sa sphère privée familiale et amicale, il a perdu l’exercice de sa liberté positive au profit d’un pouvoir tutélaire. En lui ôtant la charge et la responsabilité des délibérations politiques qui le concernent, ce pouvoir tutélaire et paternel, qui comprend des industriels, des banquiers, des milieux d’affaires et des politiques, ne cherche pas à le rendre adulte, c’est-à-dire libre, autonome et responsable. En veillant sur sa sécurité et en l’invitant à jouir, à se réjouir et à se divertir pour se procurer des plaisirs, il veille à le fixer dans l’enfance. Tant que le travailleur/consommateur travaillera 5 jours par semaine et qu’il se contentera de déléguer l’organisation du « vivre ensemble » à des représentants élus, la démocratie apparaîtra comme une fiction ou plutôt, comme une histoire que l’on raconte aux enfants pour les aider à s’endormir.

Jean-Christophe Giuliani

  1. Wikipédia, Démocratie Athénienne, [En ligne] (consulté le 22 août 2018), https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mocratie_ath%C3%A9nienne
  2. ASP, Citoyenneté et démocratie à Athènes (Ve — IVe siècle avant J.-C.), [En ligne] (consulté le 22 août 2018), https://www.assistancescolaire. com/eleve/2nde/histoire/reviser-le-cours/citoyennete-et-democratie- a‑athenes-ve-ive-siecle-av-j-c-2_his_03
  3. Wikipédia, Démocratie Athénienne, [En ligne] (consulté le 22 août 2018), Op-Cit.
  4. Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir », in Dits et écrits (1954- 1988) tome IV, texte n°306, Paris, Gallimard, 1994, p 223.
  5. Michel Foucault, « Du gouvernement des vivants », Ibid, texte n°289, 1994, p 125.
  6. Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, éditions Gallimard, 1975, p 168.
  7. Michel Foucault, « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », in Dits et écrits, Op.Cit, n°356, p 719.
  8. De Tocqueville Alexis, De la démocratie en Amérique II, Paris, Gallimard, 1961, page 434.
  9. Osonscauser.com, Médias : pourquoi 10 milliardaires contrôlent-ils notre information ?, [En ligne] (consulté le 3 septembre 2018), http://osonscauser.com/medias-pourquoi-10-milliardaires-controlent-ils-notre-information   .
  10. Herman Edward et Chomsky Noam, La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, Marseille, Agone, 2008