TOUT SAUF MÉLENCHON…

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A l’heure où cette page vous tombera sous les yeux, la messe, comme on dit, sera presque dite ; nous saurons bientôt qui sera aux commandes de la République. Il va sans dire — mais c’est mieux en le disant — que l’auteur de ces lignes (à l’heure où elles s’inscrivent sur l’écran de l’ordinateur nous sommes toujours en pleine campagne et elle est loin d’être terminée !) souhaite ardemment que le meilleur l’ait finalement emporté. Entendez, par meilleur, celui qui aura peut-être finalement eu raison de toutes les embuches dressées sur son chemin : Jean-Luc Mélenchon. 

Jamais sans doute un candidat à cette élection n’aura eu autant d’obstacles à franchir tout au long d’une campagne âpre et même, par de nombreux côtés, violente. Pour commencer, on aura eu l’occasion de bien voir combien ce candidat était tenu pour indésirable de la part d’une presse dont on sait qu’elle est, en France comme chez nous, aux mains d’une poignée de propriétaires pour lesquels le programme et les ambitions de Mélenchon constituaient, comme pour d’autres dans la sphère de tous les pouvoirs de l’argent, une menace de première grandeur. On a vu comment de grands organes d’information comme Le Monde, Libération, L’Obs et autres magazines, ont ignoré le candidat de la France Insoumise quand ils ne trahissaient pas ses propos par des moyens parfaitement et insidieusement mis au point. 

Mais, outre la presse « aux ordres », on a pu aussi constater comment les organes de service public comme la chaîne France 2 entendaient traiter le trublion. Jamais aucun autre candidat n’aura été autant caricaturé, ses mots déformés, ses positions raillées ou mises en parallèle avec ceux de la candidate du Front national. Le tristement célèbre cireur de pompe, David Pujadas et ses complices de plateau, se seront donné un mal de chien dans la tache qui leur était dévolue (mais par qui?) de tout faire pour discréditer, moquer, abaisser la victime ô combien non consentante du TSM (Tout Sauf Mélenchon) dont on sait quels étaient ses instigateurs. Car, oui, à n’en pas douter et cela dit sans l’ombre d’une quelconque allusion à de fumeux complots, il est patent que le parti dit socialiste, à commencer par le président sortant (bon débarra) et ses plus proches soutiens voyaient en « Méluche » et son mouvement un redoutable adversaire menaçant leur hégémonie. Ajoutons à cela la nauséabonde campagne, orchestrée par une presse plus que jamais unanime, pour la promotion du chouchou des sondages, le nommé Emmanuel Macron, dont le portrait de « jeune-premier-gendre-idéal » a figuré des dizaines de fois à la première page des hebdomadaires et autres magazines de l’hexagone. 

La fumeuse « belle alliance populaire », cette primaire – qui n’était en vérité que celle du PS à laquelle, à bon droit et de manière parfaitement argumentée, Mélenchon refusa de participer – aura vu le petit Benoît Hamon consacré contre toute attente et enfourcher allègrement et sans vergogne aucune la plupart des thèmes défendus jusque-là par le candidat de la France Insoumise. Mais beaucoup des petits camarades du champion ex-frondeur ont eu vite fait de lui faire comprendre que son programme et ses ambitions allaient à contre-sens des vœux du locataire de l’Elysée et que cela ne se faisait pas, d’autres, de plus en plus nombreux, ex-premier ministre, députés et cadres du PS, se précipitant chez Macron, toute honte bue, afin de s’assurer – espéraient-ils – de maintenir ou gagner de bonnes petites places dans la future assemblée. Tout cela, en plus d’une campagne peu convaincante voire même catastrophique de la part du candidat socialiste, pendant que la France Insoumise organisait le 18 mars, le formidable rassemblement de dizaines de milliers de ses sympathisants place de la Bastille (auquel votre serviteur, enthousiaste, a participé) et que son leader, deux jours après, se démarquait nettement – et avec le talent qu’on lui reconnaît de plus en plus – de ses concurrents, lors du débat sur la chaîne privée TF 1. 

Au fil des semaines qui ont suivi ces deux événements, on a eu l’occasion d’observer un bien étrange changement de ton et même un revirement surprenant du chef d’un nombre croissant d’observateurs à l’endroit de Mélenchon passant du statut d’homme à abattre à celui de challenger de plus en plus crédible dans la lutte pour la fonction présidentielle, laquelle, on en était assuré, devait radicalement changer de nature dans l’hypothèse, de plus en plus plausible, d’une victoire du « trublion » par certains côtéset seulement par certains côtés assagi au fil de la campagne. Car si Mélenchon a réussi à arrondir certains angles, son mordant, ses petites phrases, ses envolées mêlant l’invective et l’humour grinçant, sans parler d’un programme véritablement original et novateur, n’ont eu de cesse de séduire un nombre grandissant de futurs sympathisants et d’électeurs potentiels. Chacun de ses meeting fait le plein à l’intérieur de salles pleines à craquer autant qu »à l’extérieur de celles-là ; et il faut voir les visages de celles et ceux qui l’écoutent et même bien les regarder : on y voit non pas l’admiration béate pour un sauveur suprême ou un homme providentiel mais, bien plutôt, l’attention enthousiaste que suscitent les discours de ce tribun hors pair, qui parle aussi bien qu’il pense. Et qui parle, non pas à des fans convaincus par avance, mais à des têtes qui attendent d’en savoir plus et d’en partager d’avantage sur tous les aspects de la vie en commun telle que l’imagine leur champion pour le futur le plus souhaitable. 

Face à Jean-Luc Mélenchon, quatre adversaires : le Front National de Marine Le Pen, la droite de François Fillon, les restes épars de ce que fut le parti socialiste et celui qui bataille comme il peut et bien maladroitement pour se débarrasser de son encombrant et talentueux rival ; lequel, il faut le rappeler, s’en est tenu à sa ligne de conduite qui était de ne transiger sur rien et de refuser toute alliance de circonstance à laquelle on l’invitait avec, tout de même, un certain culot. Et puis, l’ineffable et incolore Emmanuel Macron à qui se sera rallié tout ce que la classe politique française compte comme arrivistes et opportunistes de la dernière heure. Mais, malgré tout cela, au moment où vous finissez de lire cette adresse, se sera-t-il passé des événements surprenants, des coups de théâtre inouïs ? 

Et, pour finir, la chronique que vous découvrirez dans les pages du prochain KAIROS pourrait-elle être, celle qui viendra célébrer la formidable et historique victoire ? 

Jean-Pierre L. Collignon.