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28 novembre 2017

PAS DE CHANGEMENT SANS ABOLITION DE LA PLÉONEXIE

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« Car l’amour de la richesse est la racine de tous les maux ».

Saint-Paul(1)

Les personnages politiques ont une conscience aiguë, ou à tout le moins ressentent ce que le désir de vouloir toujours plus des masses leur assure comme « paix sociale », rejetant perpétuellement dans le futur les velléités révolutionnaires. Les éditos des journalistes des rédactions en place n’en disent pas moins, eux qui pourfendent celui qui oserait attaquer le riche… : « La stigmatisation systématique des “riches”, telle que la pratiquent les syndicats, est déplorable. Alors quoi, il suffit d’être pauvre pour être honnête… ? Un pays a besoin de riches. » (La Libre, 6 janvier 2014). Les autres sont tous à l’avenant, nous rappelant sans cesse si nous devions l’oublier que notre système, certes perfectible, produit des effets négatifs mais qui ne seraient que des ratés, demeurant le meilleur, ou le moins-pire, qui puisse être. Ils ne s’étonneront donc pas que Trump, milliardaire notoire, puisse devenir Président, celui qui disait « J’ai du mal à refuser l’argent parce que c’est ce que j’ai fait toute ma vie. Je prends et je prends et je prends. Vous savez, je suis cupide. Je veux de l’argent, de l’argent »(2), ou que Macron, ancien de chez Rothschild, énonce : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires »(3), alors que lui-même œuvrait pour le devenir. La question qui devrait être lancinante à cet instant, que ce soit Trump ou Macron, est : comment peut-on considérer crédible des hérauts de l’hyper-richesse aux fonctions politiques censées représenter le peuple ? 

Peu savent pourtant qu’en Grèce antique, à l’interdit fondateur de l’inceste, s’ajoutait celui de la pléonexie. Dès la naissance de la philosophie, ce terme fut d’usage courant en Grèce, provenant de pleon (plus) et echein (avoir), traduisant donc le fait de « vouloir toujours plus ». Cette prohibition était considérée comme nécessaire « à l’édification d’une cité juste, sous peine de destruction »(4). Car le désir de richesse est insatiable, dérivant aujourd’hui vers une inégalité encore inimaginable il y a quelques décennies, où huit hommes détiennent ensemble la richesse de la moitié la plus pauvre de l’humanité, c’est-à-dire quelque 3 500 000 000 personnes. Ce seul chiffre devrait nous faire tout arrêter : nos discussions verbeuses sur la « lutte contre la pauvreté », nos investissements palliatifs dans les ONG caritatives, nos appels à mieux taxer les fortunes, nos distributions hivernales de repas et de couvertures aux SDF… pour nous concentrer sur les moyens de lutte pour abolir ces possibilités. Non pas seulement les hommes et les femmes qui détiennent ces fortunes, mais le système social, économique, politique qui les rend possibles. 

Car on aura beau annihiler les riches, aussitôt détrônés de nouveaux prétendants les remplaceront. Une société de l’illimité entre en résonance avec des éléments ancrés au plus profond de l’être qui, une fois laissé à ses pulsions, en veut toujours plus. C’est « vers –550 qu’a été identifiée une tendance profonde de l’âme humaine : vouloir plus que sa part »(5). La philosophie a donc dû dès le départ se constituer contre cette disposition inscrite au plus profond de l’âme, la pléonexie. Sans cette opposition, on est dans une situation « où la richesse remplace toutes les valeurs […] car elle peut tout procurer […]. C’est alors l’argent qui compte, l’argent qui fait l’homme. Or, contrairement à toutes les autres “puissances”, la richesse ne comporte aucune limite : rien en elle qui puisse marquer son terme, la borner, l’accomplir. L’essence de la richesse, c’est la démesure ; elle est la figure même que prend l’hubris dans le monde »(6). Thorstein Veblen (18571929), brillant analyste de l’économie et de cet instinct de lucre, ciment de nos sociétés inégales, décrivait à sa façon l’absence de limite intrinsèque à la richesse : « Dans tous les cas, la tendance est constante : faire du niveau pécuniaire actuel le point de départ d’un nouvel accroissement de la richesse ; lequel met à son tour l’individu à un autre niveau de suffisance, et le place à un nouveau degré de l’échelle pécuniaire s’il se compare à son prochain (…) en tout état de cause, le désir de richesse ne peut guère être assouvi chez quelque individu que ce soit (…) la lutte est en réalité une course à l’estime, à la comparaison provocante, il n’est pas d’aboutissement possible »(7)

Tant que nous refuserons de comprendre que la liberté consiste non pas à laisser libre cours aux pulsions de l’individu mais à y mettre des limites(8), indispensables à l’édification de la cité, l’avancée vers le gouffre continuera et se précipitera. Ce n’est donc pas ou plus de taxer les fortunes dont il est question, dès lors qu’on atteint de tels sommets d’indécence, de telles dilapidations légalisées, mais d’interdire simplement de dépasser un certain seuil de richesse. 

DÉSIR ET PRODUCTION 

Le désir pléonexique existe par ailleurs dans une relation d’interdépendance avec un système productiviste créateur des besoins, qui permet au désir de trouver un objet de consommation provisoire qui, par l’obsolescence programmée (que ce soit celle de la mode qui enjoint symboliquement de changer parce que les autres changent ; celle de la mort des machines déjà programmée en entreprise lors de leur confection ; ou encore celle de l’incapacité rendue de plus en plus constante et volontaire de ne plus pouvoir ni savoir réparer les objets) sera constamment renouvelé afin d’assurer une nourriture constante à notre insatiabilité : vêtements à foison produits dans les greniers esclavagistes d’Asie, tablettes, iphones et télés fabriqués dans les laboratoires-entreprises de Foxconn, voitures fabriquées en Europe de l’est, etc. Le cycle productiondésir-consommation répondant alors à un cycle travail-consommation-frustration qui ne peut exister que dans un système économique mondialisé où l’on peut produire dans des pays pauvres les objets consommés par l’homme occidental , objets qui viendront palier le non-sens d’un travail producteur de frustration nourrissant en retour le désir de consommer : boulot-conso-antidépresseur, le tout avec en toile de fond la destruction de la société par la marchandisation de tout, même du lien social, et le saccage de la nature. De ces deux « emplois » aliénés, au Nord et au Sud, l’oligarchie tirera une plus-value qui participera de l’expansion de sa fortune. 

L’ignorance de ce mécanisme de perpétuation du statu quo par un asservissement psychique des classes populaires et moyennes est d’ailleurs notamment ce qui provoque l’échec à court ou moyen terme des révolutions populaires, notamment en Amérique latine. Pour une bonne et simple raison : si le système productiviste n’a pas été remis en question, que l’on mise sur l’enrichissement des classes populaires et moyennes tout en refusant d’y mettre des limites, ceux qui auront grimpé dans l’échelle de richesse en voudront toujours plus et désireront continuer l’ascension, luttant dorénavant aux côtés de leurs maîtres (voir encadré « La malédiction de la classe moyenne en Amérique Latine »). 

A.P. 

  1. Cité dans Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Babel, 2003.
  2. Donald Trump, Nevada, 23 février 2013, cité dans Les prédateurs au pouvoir, main basse sur notre avenir, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Textuel, 2017.
  3. Notez qu’il ne parle même pas de « millionnaires » mais de « milliardaires ».
  4. Nous devons beaucoup dans l’écriture de cet article à l’ouvrage de Dany-Robert Dufour, Pléonexie, Le Bord de l’Eau, 2015, p.13.
  5. Dany-Robert Dufour, ibid., p. 15.
  6. Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF,
    Paris, 1962, cité dans Dany-Robert Dufour, Ibid., p.15-16.
  7. Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir, Gallimard, [1899] 1970, p. 23.
  8. Voir l’interview d’Alain Deneault, Kairos avril/mai 2017, ou la vidéo www.kairospresse.be/article/rencontre-avec-alain-deneault
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