Terre-en-vue: 10 jaar herwinning

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Tout comme Kairos, la coopérative Terre-en-vue fête ces jours-ci son dixième anniversaire. Dix ans, dans ces temps de mémoire ultra-courte, ça remonte presque à Mathusalem…Nous avons donc voulu savoir ce qu’est devenu ce nouveau-né… 

Annie Thonon : Expliquez-nous ce qu’est Terre en vue (TEV) … 

Zoé Gallez, coordination : Le cœur de Terre en vue c’est de promouvoir des projets agro-écologiques(1) et de soutenir l’accès à la terre des petits et moyens agriculteurs. Concrètement, TEV acquiert des terres agricoles au moyen de l’épargne citoyenne via la coopérative et loue les terres aux agriculteurs et agricultrices. 

C’est toujours loué ? 

Toujours. Avec l’objectif de changer aussi les mentalités en terme de propriété foncière. Faut-il encourager la propriété alors que la terre nourricière devrait appartenir à tous, être un bien commun ? 

Quels sont les problèmes particuliers du foncier, pourquoi cette envolée des prix ? 

Le problème de base du foncier est que l’on se trouve devant deux marchés : le marché acquisitif, l’achat de terres, et le marché locatif. Dans notre économie libérale, l’achat de terre est par définition complètement libre, absolument pas régulé, sans transparence : tout le monde peut acheter, particuliers , multinationales, agro-industriels belges et étrangers, fonds de pension, spéculateurs… En dix ans, le prix moyen des terres agricoles a été multiplié par quatre, de 7.000€ à 30.000€ à l’hectare dans certaines régions, et parfois même plus… ; ce sont des prix totalement déconnectés du revenu des agriculteurs et des prix alimentaires qui, heureusement, n’ont pas été multipliés par trois ! Un fermier ne peut plus se dire : « Je vais emprunter pour acheter une terre et rembourser les banques avec mon travail. » 

Cette explosion du prix des terres est liée à des facteurs supplémentaires : l’urbanisation, l’extension et la création de zonings, la PAC(2) qui donne des aides liées à l’hectare et donc encourage les grosses structures, les usages de la terre plus rentables que la production alimentaire (cf la monoculture des sapins de Noël pour l’exportation, la culture pour l’énergie, le maïs pour biométhanisation, l’élevage de chevaux pour des loisirs, etc…),. 

La philosophie de TEV est en désaccord total… Pour nous, le statut nourricier de la terre doit être protégé et en rapport avec la population belge : on doit nourrir onze millions d’habitants, il faut réserver un territoire suffisant destiné à l’alimentation produite localement. 

Le marché locatif, lui, est très régulé par le bail à ferme réformé en 2019 selon trois grands principes : 

  • 1°  le loyer plafonné est calculé sur la base du revenu des agriculteurs ;
  • 2°  le bail garantit la liberté de culture sur les terres, en respectant bien sûr les règles environnementales, sanitaires, la lutte contre l’érosion, etc, et le fermier doit gérer sa terre « en bon père de famille » ;
  • Après 36 ans, le bail peut être reconduit ou arrêté, le propriétaire peut récupérer sa terre et la proposer au prix qu’il veut au marché libre… 

Une terre libre de bail a donc beaucoup plus de valeur financière et incite les propriétaires à ne pas renouveler le bail. C’est l’effet pervers d’une réforme du marché locatif sans toucher au marché acquisitif. Bien que les pouvoirs publics aient été très peu présents dans les négociations, une prise de conscience émerge petit à petit, notamment par nos actions et nos plaidoyers. La Région Wallonne a mis en place depuis 2017 un observatoire du foncier. Les notaires doivent communiquer le prix de toutes les ventes à la Région qui fait un rapport annuel sur l’évolution des prix : on a des données objectives, mais pas de mesures prises, ni envisagées. Nous plaidons pour une régulation du marché des terres et une protection du statut nourricier des terres. 

Quel est votre rayonnement aujourd’hui ? 

De plus en plus d’agriculteurs s’adressent à nous, souvent parce qu’ils sont dans la même philosophie de transition agro-écologique, mais aussi parce qu’ils se posent des questions sur l’état de crise actuelle. Il est grand temps de changer notre regard sur l’agriculture et d’agir concrètement pour amorcer une véritable transition. 

TEV soutient actuellement 19 fermes en Région wallonne et à Bruxelles et rassemble plus de 3.700 coopérateurs/investisseurs(3). Nous avons construit un véritable mouvement citoyen pour la protection des terres nourricières. 

Ainsi, pour chaque acquisition de terre, Terre-en-vue mobilise, en plus du fermier, des citoyen.ne.s pour constituer un « groupe local » autour de la ferme. Les gens réapprennent à connaître les fermes ; il y a des liens qui se créent, entre campagne et ville, consommateurs et agriculteurs C’est là un rôle d’éducation permanente auquel nous tenons beaucoup. . 

TEV et sa communauté se bat contre des géants : les grands groupes agro-industriels, l’agrochimie, des supermarchés qui veulent contrôler toute la chaîne alimentaire, jusqu’au recyclage, le greenwashing…, avec la logique marchande et le profit comme seule motivation et au final le retour des fermiers en ouvriers agricoles, pourquoi pas en moujiks et serfs… Et pourtant, ne suffit-il parfois pas d’un petit tailleur courageux pour en tuer « Sept d’un seul coup » ? Comment donc l’actualité affecte-t-elle TEV ? 

La guerre en Ukraine pose la question des céréales, base de l’alimentation. Conséquence directe pour TEV : des agriculteurs se sont adressés à nous : « On a besoin d’avoir plus de terre, pour être plus autonomes au niveau des céréales ». Ils ont très peur surtout de l’année prochaine avec moins de récoltes en Ukraine et ils sentent qu’ils doivent s’autonomiser plus, lutter contre l’internationalisation, la nourriture n’a pas à voyager de cette manière, en tout cas pour la base. Cela c’est un bon réflexe, bien plus juste que les politiques à court terme comme la suppression des jachères et l’emploi accru de pesticides. 

On a été fort préoccupé parce que les agriculteurs ont été touchés de tous côtés : la facture énergétique explose, le pouvoir d’achat diminue, du coup le secteur bio est en chute, ce qui inquiète fortement les exploitations en transition. Le secteur bio dépend fortement du bon vouloir, de la possibilité d’achat du consommateur. On a dépensé des milliards pour le covid, idem pour le plan de relance, sans parler des dons à l’Ukraine. Dans quelle mesure cet argent n’aurait–il pas été bien plus utile pour soutenir une agriculture responsable ? 

De même, on donne de fausses réponses à la lutte contre le changement climatique, qui est déjà là. Il est complètement aberrant, surréaliste, qu’à la COP26 ni les associations agricoles, ni les ministres de l’agriculture n’aient été présents ! On répète que l’agriculture est un des plus gros contributeurs du changement climatique, mais dépendant de la météo, ils sont aussi les premières victimes et ils ne sont pas à la table des négociations sur les mesures à prendre pour le climat. Par contre, Total, Chevron, BP, les énergies vertes, sont présents et il n’y a donc pas d’équilibre entre la façon de partager les territoires qui devraient d’abord nourrir les gens puis accessoirement fournir un peu d’énergie. 

Autre exemple, le programme européen de stockage de carbone dans les sols dont les bénéfices climatiques réels et à long terme sont constestés, est typiquement une conséquence de la COP26, a été décidé sans l’avis des agriculteurs, sans que les populations soient au courant et qui, comme l’agrivoltaïsme, avec des sociétés de panneaux qui démarchent directement auprès des fermiers, augmentent la pression sur les terres nourricières(4)

Pour lutter contre toutes ces mauvaises réponses, TEV, les dix prochaines années se concentrera sur le travail à mener auprès des politiques, des pouvoirs publics. Et on y arrivera, il y aura des améliorations, il le faudra bien… 

Conclusion : 

Terre-en-vue, c’est donc une belle histoire, un conte de fées furtif, subreptice, dans les mensonges actuels qui nous gouvernent avec singes varioleux, ogres mégaloviraux, seringues et piqûres sauvages pour violer des fées comme TEV. 

Pour que les contes de fées se terminent bien dans la vie réelle comme dans les histoires, à nous de nous mobiliser et d’agir pour défendre et perpétuer TEV et d’autres belles histoires . 

Et surtout, n’hésitez pas à nous signaler celles que vous connaissez. 

Propos recueillis par Annie Thonon

Antoine Demant
Notes et références
  1. L’agro-écologie est un modèle agricole souvent cité comme la voie pour une agriculture écologiquement et socialement plus responsable. L’agroécologie incarne une agriculture durable, respectueuse des équilibres environnementaux. Cette politique de production agricole a pour vocation d’optimiser la production alimentaire sans mettre en danger la nature. En comparaison de l’agriculture intensive et l’intensification du développement rural de ce genre de cultures, elle prend en compte : la préservation de la nature, limite l’érosion, est sans produits phytosanitaires ou produits phytopharmaceutiques, sans OGM, sans pesticides.
  2. Politique Agricole Commune.
  3. https://www.terre-en-vue.be/
  4. https://www.investigaction.net/fr/de-laccaparement-des-terres-a-laccaparement-des-sols-le-nouveau-business-de-lagriculture-carbone
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