L’UNRWA, victime collatérale de décision de la Cour internationale de justice ?

Dans sa décision prise à Oakland (Californie) le 31 janvier, le juge Jeffrey S. White, bien qu’il s’estime incompétent pour juger ce cas, a déclaré que « les preuves incontestées présentées à cette Cour sont conformes aux conclusions de la Cour internationale de justice (CIJ) et indiquent que le traitement actuel des Palestiniens dans la bande de Gaza par l’armée israélienne peut plausiblement constituer un génocide en violation du droit international » (p 4, al 3–5).

Comme nous l’avions déduit du jugement de la CIJ, celui-ci ouvrait la voie à des actions nationales, dans le cas présent aux États-Unis. Et ce n’est que le début. C’est bien dans le contexte de la dénonciation d’un génocide plausible par la CIJ que l’affaire de l’UNRWA doit être comprise.

L’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees) a vu le jour en 1949, c’est ancien. Lors de la création d’Israël et de la première guerre, un grand nombre de réfugiés palestiniens, expulsés de leurs terres et de leurs habitations, sont apparus : ils représentent d’ailleurs aujourd’hui 70% de la population de Gaza. En fait, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) de l’ONU, ou plutôt ce qui en tenait lieu, était à cette époque surtout impliqué dans la gestion des populations déplacées par millions en Europe, avec comme pierre angulaire le droit au retour de ces populations déracinées qu’elle va assister, pour lesquelles elle va imposer une indemnisation le cas échéant et protéger juridiquement. Les rescapés juifs, dont une partie va émigrer en Israël, font partie de cette gestion. De façon notamment à ne pas faire obstacle à cette émigration, il ne fallait pas que la toute nouvelle question palestinienne vienne brouiller ce mouvement, et c’est ainsi que l’ONU accepta la création d’une branche spécifiquement dédiée aux réfugiés palestiniens pour leur fournir une assistance sans protection, contrairement à la HCR (assistance et protection). L’UNRWA est, par bien des côtés, une création d’Israël. Ce point de l’histoire ne doit pas être oublié, il est important dans la compréhension d’aujourd’hui, puisque d’une certaine manière l’histoire se répète. En effet, la définition du réfugié palestinien est fort différente de celle du HCR : « personne dont le lieu de résidence habituelle était la Palestine entre juin 1946 et mai 1948  et qui a perdu à la fois son domicile et ses moyens de subsistance en raison du conflit israélo-arabe de 1948 ». Par ailleurs la définition inclut les descendants de ces premiers réfugiés, qui de 700.000 à l’époque sont aujourd’hui plus de 5 millions. L’UNRWA, principal employeur à Gaza, se compose d’environ 30.000 travailleurs, dont 13.000 sont dédiés à la Bande de Gaza. 99% de ceux-ci sont des locaux à qui du travail et un revenu sont ainsi fournis.

L’UNRWA est une agence humanitaire onusienne dont l’histoire est chaotique, avec ses qualités, ses défauts, ses réussites et ses zones d’ombre, mais qui est actuellement irremplaçable, insistons sur ce point. Cette agence répond aux besoins fondamentaux quotidiens des Palestiniens : nourriture et logement (~13% des dépenses), éducation-écoles (58% des dépenses, dont 700 écoles, 22.000 enseignants et le taux d’alphabétisation le plus élevé du monde arabe), soins de santé (15% des dépenses), mais aussi le travail, ce qui implique la réimplantation des populations (d’ailleurs le terme « work » se trouve dans son intitulé). « L’UNRWA est la plus grande organisation humanitaire à Gaza. Sur ses 13.000 collaborateurs, plus de 3.000 continuent de travailler, ils constituent l’épine dorsale des opérations d’aide humanitaire. Il est difficile d’imaginer que les habitants de Gaza survivront à cette crise sans l’UNRWA » (Thomas White, directeur des affaires de l’UNRWA à Gaza et coordonnateur humanitaire adjoint des Nations unies pour le territoire palestinien occupé).

En 2022, le budget est de 1,2 milliard de dollars, dont environ 90% proviennent directement des États, sans intermédiaire, ce qui crée une dépendance vis-à-vis des donateurs. Les pays de l’Europe communautaire ainsi que l’Europe elle-même contribuent pour environ 400 millions. Les Etats-Unis, pour environ 350 millions. Les États-Unis, la plupart des pays européens et l’Europe ont décidé de suspendre leur aide avec effet immédiat.

Notons cependant que plusieurs pays européens (Belgique, Espagne, Irlande, Grand Duché du Luxembourg, Norvège,  Slovénie, Portugal, Écosse, peut-être la Suisse) qui ont décidé de continuer leur partenariat avec l’UNRWA, sont des contributeurs significatifs pour 80 millions sans la Suisse (110 millions avec la Suisse), chiffres de 2022.

On comprend que l’arrêt d’environ 50% de l’aide apportée à cet organisme aura évidemment d’énormes conséquences. Dans un contexte d’un génocide plausible où la famine est une arme employée par le gouvernement israélien qui semble empêcher par tous les moyens l’entrée de denrées alimentaires, les atteintes aux capacités de l’UNRWA peuvent être rapidement catastrophiques, même si, on peut l’espérer, d’autres sources étatiques remplaceront en partie ou complètement ce manque financier. Mais quand ? Face à ce que nous devons nommer un chantage à l’aide humanitaire, nous observerons sans doute là aussi un basculement ouest-est du financement, et donc dans nos capacités future d’influence par aveuglement et cruauté de nos « élites ».

Notons pour terminer ce petit tour d’horizon que l’UNRWA est une agence directement rattachée à l’assemblée générale de l’ONU. Elle rassemble les missions de plusieurs ONG et de la Croix-Rouge pour une population bien définie. Si dans ses origines elle fut bien utile au nouvel État d’Israël, qui vota pour sa création, sa simple existence va ensuite constituer une entrave à l’expansion de celui-ci. Et donc son démantèlement est un but de longue date de plusieurs gouvernements israéliens, dont l’actuel. La demande de sa suppression par Israël est en effet déjà ancienne.

La décision de la CIJ et cette perte — espérons temporaire — de capacité de l’UNRWA doivent être comprises comme un tout. En effet, il est reproché à l’UNRWA que 12 de ses travailleurs (sur 30.000!) auraient pris part à l’événement « 7 octobre ». Compte tenu que 99% du personnel sont des locaux, c’est infinitésimal et qu’au contraire, l’organisme onusien réussit remarquablement à détourner ses travailleurs de la lutte armée, ce que nous appelons du terrorisme. Mais même ces 12 travailleurs —sans doute par miracle !-— ne sont plus que 5 aujourd’hui dans les accusations du gouvernement israélien, selon Sky News, un média mainstream américain peu suspect de sympathie pour les « terroristes ». Et même ainsi, ce même gouvernement n’arrive pas à mettre le doigt précisément sur qui. On serait apparemment à nouveau face à un mensonge, un fake, tout comme les nourrissons décapités ou les femmes violées. Les choses ne sont une fois de plus pas ce qu’elles semblent être. Mais le but est largement atteint. Une partie substantielle du financement de l’agence s’est envolée, la déstabilisant.

Pourquoi ?

Notons le fort lien qui existe entre la décision de la CIJ et quelques jours après, la décision de suspendre le financement par la plupart des pays de l’Occident collectif. Nous avons l’exemple des locaux de la coopération belge à Gaza, Enabel, qui furent intentionnellement bombardés et détruits, le 31 janvier, lorsque le gouvernement belge eut déclaré qu’il maintenait sa coopération et son financement à l’UNRWA. Voilà un objectif non militaire, purement humanitaire détruit par un État qui se définit par de tels actes comme un État voyou. Vengeance, intimidation ?

Le journaliste Jonathan Cooke s’est penché sur cette question :

  • L’UNRWA est un organisme qui unifie l’ensemble des Palestiniens, au-delà de leurs divisions.
  • L’agence contribue à la construction d’une vie pour les Palestiniens, avec ses écoles, mais aussi le secteur des soins, l’assistance alimentaire, le logement, le travail pour certains, etc. Il est un obstacle majeur au nettoyage ethnique voulu par les autorités israéliennes.
  • Même si cet organisme ne fait pas de politique, c’est un organe de l’ONU, en réalité son existence même est politique, il suffit de voir sa définition du réfugié palestinien (voir plus haut). Donc sa présence solidifie le principe onusien du « droit au retour et à l’indemnisation » : « L’idée à laquelle Arbell [ndr : qui demande l’anéantissement de l’UNRWA] faisait référence n’est pas exactement l’UNRWA. L’organisation représente quelque chose de bien plus grand : la philosophie d’être un réfugié palestinien, ou en d’autres termes, le droit au retour des réfugiés palestiniens. Lorsqu’elle veut anéantir l’UNRWA, elle veut en réalité anéantir l’histoire palestinienne, l’effacer. Et maintenant, elle voit une fenêtre d’opportunité. » Hamin Majadli (in Haaretz, 1er février 2024).
  • La décision de la CIJ rendrait plus urgent l’affaiblissement de l’UNRWA qui, indirectement, soutient la résistance en empêchant le nettoyage ethnique et rend plus apparent les actes génocidaires.
  • Personnellement, il me semble indéniable que l’UNRWA, par sa connexion directe avec l’assemblée générale de l’ONU, est effectivement un témoin crédible de toute première importance de ce qui se passe à Gaza et dans les autres territoires occupés. Ses rapports journaliers précis sont des trésors d’observation et de connaissance, pas seulement qualitatifs, mais aussi quantitatifs de ce qui s’y passe, même si l’auto-censure n’en est pas absente. Or le risque pour Israël d’être condamné pour génocide par la CIJ est bien réel, et en contrecoup, pour ses mentors anglo-américains et européens, d’être condamné pour complicité. Il y a là un risque pour les dirigeants de ces pays : il faut faire taire une voix aussi importante et puissante sur cette question. Les considérations du jugement de Jeffrey S. White (voir début de l’article) en démontrent toute l’urgence.

On l’aura compris, soutenir l’UNRWA, c’est aujourd’hui marcher debout, envers et contre tout s’il le faut.

Christophe de Brouwer

Full-professeur honoraire et ancien président de l’École de Santé publique de l’Université libre de Bruxelles. (5 février 2024)

Références

https://www.unrwa.org/newsroom/news-releases/gaza-strip-humanitarian-crisis-deepens-time-funding-suspensions-put-unrwa-aid

https://www.unrwa.org/how-you-can-help/government-partners/funding-trends

https://www.unrwa.org/

https://news.sky.com/story/israeli-intelligence-report-claims-four-unrwa-staff-in-gaza-involved-in-hamas-kidnappings-13059967

https://fr.africanews.com/2024/02/01/guerre-israel-hamas-des-militants-bloquent-les-camions-daide-pour-gaza//

https://www.haaretz.com/opinion/2024–02-01/ty-article-opinion/.premium/israels-beef-isnt-with-unrwa-its-with-palestinian-refugees-right-of-return/0000018d-6624-d971-a38f-77b6da230000

https://thecradle.co/articles/spain-will-continue-to-support-unrwa-fm

https://www.rtbf.be/article/destruction-des-locaux-d-enabel-a-gaza-le-ps-demande-la-reunion-en-urgence-d-une-commission-a-la-chambre-11323034

https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/plusieurs-etats-revenir-decision-suspendre-financements-unrwa

Julia Roy. L’ONU et les réfugiés palestiniens. Le rôle de l’UNRWA. L’Harmattan, 2016.

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