chronique/
28 février 2017

L’OGM NOUVEAU EST ARRIVÉ

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En 2015, une nouvelle technique de manipulation du vivant est mise au point à l’Université de Harvard. Cette technique qui permet de créer un ADN nouveau grâce à des ciseaux moléculaires particulièrement efficaces (le CRISPR-Cas9) sectionne une séquence d’ADN jugée indésirable et la remplace par une autre pour conférer à cet organisme une propriété jugée bénéfique. Contrairement à la transgénèse et autres techniques de production d’OGM, le procédé est d’une grande précision ; en outre, il est apparemment facile à mettre en œuvre et peu coûteux. Il a permis aussi de mettre au point le forçage génétique, en anglais gene drive, une manipulation nouvelle dont le potentiel d’application est énorme. 

Le forçage génétique consiste non seulement à introduire un gène nouveau dans un organisme vivant (bactérie, végétal, animal) mais surtout à garantir sa transmission à toute sa descendance. Ceci est rendu possible du fait que le forçage génétique détruit les compétiteurs du gène nouveau. Il en résulte que, même si l’organisme génétiquement modifié s’accouple avec un partenaire portant une version différente du gène en question, tous ses descendants porteront ce gène et exprimeront la propriété qui lui est associée. 

Je cite ici les propos de deux scientifiques français qui ont lancé un appel récent au débat public dans leur pays. « En théorie, si 10 individus génétiquement modifiés par insertion d’une cassette d’ADN gene drive sont introduits dans une population naturelle de 100 000 individus, alors en moyenne plus de 99 % de ceux-ci seront porteurs de la cassette gene drive au bout de 12 à 15 générations. Le gene drive manipule à son avantage les trois piliers de la sélection naturelle : mutation, hérédité et adaptation ».(1) 

L’humanité, ou plutôt une partie de ses membres, détient ainsi le pouvoir de transformer les espèces selon son bon vouloir et in fine de refabriquer tout le monde vivant et de le domestiquer. 

Les projets les plus ambitieux sont évoqués et d’ores et déjà étudiés en laboratoire : rendre stériles les criquets et les empêcher ainsi de dévaster les cultures, rendre les espèces végétales invasives incapables de survivre dans leur nouvel habitat ou encore modifier les cellules sexuelles des moustiques pour les empêcher de véhiculer le parasite responsable du paludisme. 

L’enthousiasme des chercheurs en génétique face au CRISPR-Cas9 et à ses performances en laboratoire ne peut cependant conduire à conclure hâtivement à l’intérêt concret de l’application de cette technique sur le terrain. Un écosystème n’est pas un laboratoire aseptisé où tous les paramètres sont bien connus et maîtrisés. 

Le cas de la malaria et de son hypothétique éradication exigerait une évaluation approfondie préalable des impacts écologiques d’une intervention brutale sur une population d’insectes. Comme le font remarquer certains scientifiques, on connaît encore trop mal le rôle du moustique dans la chaîne alimentaire. Le risque de priver certains prédateurs qui régulent les populations d’autres insectes ravageurs de récoltes est réel. On pourrait donc provoquer des famines. Par ailleurs, il est illusoire de croire, comme le précise l’entomologiste Frédéric Simard, directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), que la lutte génétique puisse être la panacée. « Les populations de moustiques auxquelles on va s’attaquer dans la nature sont extrêmement variables au niveau génétique, ce qui leur confère un potentiel d’adaptation fantastique ».(2) En fait, les connaissances quant au fonctionnement réel des écosystèmes s’avèrent à ce jour largement insuffisantes pour se permettre de lâcher dans la nature des espèces génétiquement modifiées susceptibles d’entraîner des dommages irréparables et irréversibles. 

Même ceux qui sont séduits a priori par l’innovation technologique et qui ont d’ailleurs largement investi dans la recherche sur le forçage génétique se veulent prudents. C’est ainsi que la DARPA (The Defense Advanced Research Projects Agency ou service de Recherche de l’Armée des États-Unis) et la Fondation Bill et Melinda Gates (encore elle !) ont financé une étude, publiée en juin 2016, par l’Académie nationale des Sciences(3) visant à évaluer les risques, investiguer l’état des connaissances et investiguer les moyens pour une « utilisation responsable » (sic). Il faudrait donc se réjouir de la sollicitude de ces bienfaiteurs de l’humanité. 

Mais comme l’a fait remarquer avec sa pertinence habituelle l’ETC Group(4), l’étude de la NAS, quoiqu’ intéressante, ignore trois aspects fondamentaux de la problématique du forçage génétique : 

  • son utilisation potentielle à des fins militaires, via la conception d’insectes programmés à cette fin, l’attaque du microbiome humain, la suppression intentionnelle de récoltes destinées à l’alimentation ou l’éradication des pollinisateurs ; 
  • sa prise en main par les lobbies de l’agro-alimentaire pour renforcer leur monopole et menacer la sécurité alimentaire de nombreuses populations ; 
  • la nécessité d’une gouvernance planétaire dans le cadre de la Convention ENMOD (modification de l’environnement), de la Convention sur les armes biologiques et de celle sur la sécurité alimentaire mondiale. 

Il est par ailleurs un autre aspect de l’utilisation du CRISPR-Cas9 qui interpelle au plus haut point : son application à l’être humain lui-même. Des chercheurs chinois (Université Sun Yat-Sen de Canton) ont testé la technique sur un embryon humain et publié leur étude le 18 avril 2015 dans la revue Protein and Cells. Cette publication, refusée par les revues Nature et Science pour des raisons éthiques, a agité la communauté scientifique. 

Les uns mettent en garde contre les risques de modification d’une lignée génétique entière et donc de la race humaine et appellent à une pause dans les recherches. D’autres, déjà engagés dans la manipulation du génome de certains animaux, comme le porc ou le bovin, n’hésitent pas à prédire un avenir certain en médecine humaine à cette technologie. Pour certains, elle permettrait d’éliminer les maladies graves d’origine génétique comme la mucoviscidose voire d’assurer une protection à vie contre les infections ou la maladie d’Alzheimer. Mais, il est difficile de ne pas voir que la porte s’ouvre toute grande pour l’eugénisme. 

Le CRISPR-Cas9 et le forçage génétique ne sontils pas à la biologie ce qu’est la fission nucléaire contrôlée à la physique : une technologie d’une puissance telle qu’elle menace l’humanité ? 

Paul Lannoye 

  1. Baptiste Morizot et Virginie Orgogozo : « Faut-il relâcher le gene drive dans la nature », mai 2016 – http://www.normale sup.org/~vorgogoz/gene-drive.html
  2. Les manipulations génétiques pour vaincre le paludisme – http://www.scidev.net/afrique-sub-saharienne/paludisme/ actualites/manipulations-genetiques-vaincre-paludisme.html
  3. Gene Drives on the horizon, advancing Science, navigating uncertainty and aligning Research with public values ;Report in Brief, The National Academies of Sciences. Engineering. Medicine, june 2016
  4. Stop the Gene Bomb ! ETC Group comment on NAS report on Gene Drives ; ETC Group, 08 june 2016.

Paul Lannoye

Paul Lannoye

Auteur
Leonore Frenois

Leonore Frenois

Illustratrice
Paul Lannoye

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Leonore Frenois

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