chronique/
15 septembre 2019

L’ART DE MANIPULER

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On a vu dans la rubrique « Fils de pub » du précédent numéro de Kairos (n°40) que de plus en plus de moyens financiers de la publicité vont vers Internet. Les techniques de persuasion sur ce média interactif sont évidemment fort différentes des autres types de pub. James Williams et Tristan Harris, qui ont travaillé dans le domaine de la pub, notamment chez Google, sont bien informés et ils montrent comment on nous manipule. Ils ont créé un site nommé Time well spent (« Temps bien utilisé – sous-entendu « arrêtez de perdre votre temps  »(1)) qui essaie de réconcilier humanité et technologies de l’information… Ne serait-ce pas une mission impossible quand on découvre, dans leur manifeste devenu viral(2) que les géants du net, « détournent l’esprit des gens comme le font les magiciens  ».

En effet, tout comme les magiciens, les publicitaires du net cherchent les angles morts, les vulnérabilités et les limites de la perception des gens, pour pouvoir les influencer sans même qu’ils s’en rendent compte. Ils jouent sur les faiblesses psychologiques (conscientes et inconscientes) des surfeurs du net et ce, pour capter et détourner leur attention.

LE MENSONGE DE LA « LIBERTÉ »

Les utilisateurs du réseau y vont avec une certaine intention, s’informer sur ceci ou cela, et tout l’art consiste à leur faire rapidement perdre de vue cet objectif et les attirer là où le souhaite le manipulateur caché. James Williams dit que « Au niveau individuel, cela se manifeste par de la distraction, de l’addiction pour certains, de la confusion, un sentiment d’éparpillement… Et au niveau de la société, cela se traduit aussi par de l’impulsivité, qui prend la forme d’une certaine violence.  »

Ainsi donc, alors que la culture occidentale dominée par le néolibéralisme prétend être basée sur des idéaux de choix individuels et de liberté, il en va tout autrement. Le site de Tristan Haris le dit clairement : « Des millions d’entre nous défendent farouchement notre droit à faire des choix « libres », alors que nous ignorons comment ces choix sont manipulés en amont par des menus que nous n’avions pas choisis en premier lieu  ». En effet, une des 10 manières de manipuler les esprits est de ne pas offrir tous les choix possibles et de limiter le menu à ce vers quoi « on » a décidé de vous conduire. Les analystes de l’art de manipuler ont une formule amusante pour décrire ce captage et dévoiement de l’attention : « Voici la triste vérité : plusieurs milliards de personnes ont une machine à sous dans leur poche  ».

La majeure partie des réflexions de ceux qui essaient d’introduire de l’éthique dans le numérique(3) se centrent sur les comportements compulsifs et addictifs envers le numérique et sur l’utilisation des smartphones en particulier. Mais n’est-ce pas mission impossible quand on réalise que le Français moyen consulte son smartphone 26,6 fois par jour et que cela grimpe à plus de 50 fois chez les 18-24 ans ? Encore heureux que les résistants que nous sommes font baisser cette moyenne.

James Williams n’est pas très optimiste : « Définissons-nous encore ce à quoi nous voulons prêter attention ? Ou est-ce que ces technologies décident à notre place ? Pour moi, c’est une question politique de première importance. (…) Nous en sommes arrivés à une industrie de la persuasion à grande échelle, qui définit le comportement de milliards de gens chaque jour, et seulement quelques personnes ont leurs mains sur les leviers. Voilà pourquoi j’y vois une grande question morale, peut-être la plus grande de notre époque.  »

On ne peut que partager cette inquiétude quand on réalise que l’on enseigne les technologies persuasives dans des lieux tels que le Stanford Persuasive Lab où, comme le signale clairement leur lien internet(4), on enseigne la captologie, croisement de la manipulation mentale et du numérique. Bienvenue dans le monde des harponnés consentants.

LA MANIPULATION PAR LA CULPABILISATION

La prise de conscience des dégâts du productivisme s’est accélérée ces derniers temps. Les médias traditionnels aiment beaucoup les images de déchets plastiques voguant sur les rivières et océans et les photos d’estomacs d’animaux marins morts d’une overdose de plastique. Les producteurs de ces plastiques se sentent logiquement visés et l’un des plus gros pollueur, Coca-Cola, s’est fendu d’une campagne de greenwashing plutôt obscène.

Le slogan phare : « N’achète pas Coca-Cola si tu ne nous aides pas à recycler  ». Renversement de la faute : la multinationale qui produit 4.000 bouteilles chaque seconde tente de rendre les consommateurs responsables de la catastrophe du 6ème continent de plastiques et pousse la provocation jusqu’à faire semblant de refuser les clients qui, ô honte !, jetteraient la bouteille vide.

Contre-vérités flagrantes (les bouteilles en PET de Coca contiendraient jusqu’à 26 % de plastique recyclé alors que leur PDG reconnaît dans une interview d’Elise Lucet de Cash Investigation qu’ils n’en sont qu’à 7 %), promesses intenables (« Notre objectif pour 2025 est de recycler un emballage pour chaque boisson vendue ». (…) « En 2025, nous voulons que nos bouteilles soient faites d’au moins 50 % de plastique recyclé  »)… Mais si la firme est si piètre en recyclage, c’est de notre faute de consommateurs, bien entendu : « Nous recevons trop peu de bouteilles vides en retour. Ces emballages finissent dans la mauvaise poubelle ou pire encore, dans la rue ou dans la mer. Il est temps de passer à la vitesse supérieure : aide-nous à recycler !  »

Coca-Cola n’hésite pas à mentir pour continuer à fourguer ses bouteilles jetables. Pire, chaque fois que les pouvoirs publics tentent de réduite l’usage d’emballages à usage unique (écotaxes voulues par Ecolo dans les années 90, consigne sur les emballages de liquides alimentaires en préparation en France, en Région bruxelloise…), on trouve le lobby des pollueurs avec Coca-Cola en tête de la résistance.

Les associations de consommateurs fulminent : « Coca nous prend pour des imbéciles… !  » « Le greenwashing hypocrite de la marque…  ». Mais rien n’arrête le double langage de la multinationale, elle fait semblant de promouvoir l’économie circulaire, donne des conseils gentillets aux buveurs du liquide brunâtre (« Ne jette pas ta bouteille dans la nature  », « Sais-tu d’ailleurs qu’il vaut mieux boire entièrement sa bouteille et/ou sa canette de Coca-Cola avant de la jeter ?  »)

Jamais avare de récups provocatrices, la multinationale va même jusqu’à récupérer (sic) Michel-Ange et son tableau La création d’Adam.

Alain Adriaens


Alain Adriaens

Alain Adriaens

Auteur
Fanny Monier
Illustrateur

Fanny Monier
Illustrateur

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