LA REPRODUCTION HUMAINE TECHNOLOGISÉE

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Dans leur logique de « déconstruction » de tous les éléments culturels issus de plusieurs millénaires de civilisations, les jusqu’au-boutistes de l’artificialisation de la vie humaine ne pouvaient négliger la manière dont les hommes et les femmes se sont, jusqu’ici, reproduit∙e∙s. En France, un récent débat sur « la PMA pour tous » illustre les tensions sociétales que suscitent les nouveautés voulues par les technophiles. Entre le « tout est permis » et le « tout est interdit », il y a un juste milieu à déterminer collectivement et des limites qu’il convient de ne pas franchir au risque d’une déshumanisation progressive de nos sociétés.

Jusqu’il y a une quarantaine d’années, la manière de se reproduire pour les humains était invariablement la même : un homme et une femme s’aimaient ou s’attiraient sexuellement, ils se rapprochaient et faisaient un enfant (pas besoin de vous faire un dessin…). Mais des progrès médicaux se sont fait jour et, pour pallier des stérilités(1), des techniques de plus en plus complexes ont été développées. Dans un second temps, l’emploi de ces techniques a été revendiqué par des personnes ayant opté pour des modes de vie autres que le couple hétérosexuel. Il existe trois types de procréation médicalement assistée (PMA) : l’insémination artificielle (IAD), la fécondation in vitro (FIV) et la gestation pour autrui (GPA). La description biomédicale de ces trois techniques est résumée dans les encadrés ci-dessous.

DES QUESTIONS DE SOCIÉTÉ

Cette récente « disruption » dans la reproduction de l’espèce humaine suscite évidemment des questions éthiques très profondes et provoque des débats sociétaux. Il convient donc de déterminer ce que les lois de chaque nation autorisent ou pas. On peut constater que, sauf pour la GPA, pour réparer, pour soigner des cas d’infertilité, l’acceptation de ces techniques est généralisée en Occident. Mais, comme cela a déjà été dénoncé ici, des partisans d’une libération totale des contraintes liées à la nature humaine, comme les transhumanistes, souhaitent employer ces techniques à d’autres fins que médicales.

En synergie, consciente ou pas, avec les transhumanistes défenseurs de la création d’« hommes augmentés », des groupes aux choix sexuels non conventionnels veulent s’appuyer sur les techniques de PMA pour satisfaire leurs désirs. Il convient dès lors d’insister sur le fait que réfléchir aux conséquences sociétales de cette extension ne fait pas de nous des -phobes de quelque variété qui soit. Les homosexuels, les divers trans, doivent avoir le droit de vivre leur différence sans rejet ni harcèlement. La question posée est « Est-il pertinent de leur appliquer des technologies aux conséquences sociétales inconnues ?  » Dans le domaine environnemental, on appelle cela le principe de précaution. Les conséquences problématiques de la généralisation des techniques procréatiques sont au moins au nombre de quatre : tentation de l’eugénisme, déstabilisation des repères sociétaux essentiels, évolution vers la déshumanisation de l’humanité et fin du sexe.

INSÉMINATION ARTIFICIELLE

L’insémination artificielle consiste à placer des spermatozoïdes dans un utérus sans qu’il y ait de rapport sexuel. L’insémination artificielle était déjà pratiquée par les Arabes au XIVe siècle sur les juments. En 1870, un prêtre italien, L. Spallanzani a expliqué scientifiquement la fécondation des ovules par le sperme. La technique a été perfectionnée au XXe siècle par des vétérinaires et a été utilisée couramment à partir des années 1940. Utilisée pour l’amélioration des races bovines, son champ d’application fut étendu à d’autres espèces, dont l’espèce humaine en vue de remédier à certains cas d’infertilité.

De nos jours, l’insémination artificielle avec don de sperme (IAD) est légalement autorisée dans la plupart des pays pour les couples dont l’homme est stérile. Des banques de spermes avec donneurs anonymes ont été développées. Dans certains pays elle n’est autorisée que pour les couples de genres différents. Toutefois ; la technique étant fort simple, elle peut être réalisée de manière artisanale et est alors souvent employée dans les communautés LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) dans des pays où la législation réserve la PMA aux couples hétérosexuels.

INÉVITABLE EUGÉNISME

À partir du moment où les enfants ne sont plus le fruit des charnelles amours humaines, se pose la question du choix des gamètes utilisés. On ne va évidemment pas inséminer une femme blanche dont le mari est secrètement stérile avec le sperme d’un homme noir, sinon le pot aux roses artificielles sera inévitablement découvert. On utilise donc le diagnostic pré-implantatoire (DPI) : que ce soit pour les ovules ou les spermatozoïdes, les techniques permettront de choisir couleur des yeux, des cheveux mais aussi sexe et surtout absence de défauts chez l’enfant à venir (qui voudrait d’un enfant handicapé ?). On ira donc vers un eugénisme positif (le négatif des nazis et consorts, lui, éliminait les déficients). Mais quand la science permettra d’éviter les ratés de la reproduction naturelle, autorisera-t-on encore certains « passéistes  » à prendre le risque de se reproduire naturellement et de générer des mal-foutus qui seraient improductifs et coûteraient cher à la société ? On imagine la stigmatisation croissante des « erreurs de la nature  », nées en dehors de la société du contrôle total. Comment accepter les risques d’une procréation aléatoire quand la technologie garantit la qualité du produit ?

Hier, l’eugénisme était le fait d’États totalitaires. Demain, avec la PMA sans freins, ce sera le marché, via les parents-consommateurs, qui déterminera ce que seront les « bons » enfants acceptables (beaux, intelligents et en bonne santé, évidemment…). On sait qu’en Europe les parents choisissent en majorité de commander des filles et dans le sud plutôt des garçons… Et sans règles strictes, n’imaginons pas que les consommateurs se responsabiliseront. Suivant en cela la sacro-sainte liberté de choix (orienté) néolibérale, le président du Comité national d’éthique français prévient : « La technologie est là, et à partir du moment où il y a une offre, il va y avoir des consommateurs.  »

PERTES DES REPÈRES

Chaque société a patiemment élaboré au long des siècles des repères qui permettent le fameux « vivre-ensemble ». Un invariant est tout naturellement le rapport hommes-femmes dans lequel leur mode de reproduction est central. Même si nos sociétés sont en cours de révision des stéréotypes de genre, croire que nous pourrions sortir indemnes d’un brutal basculement des rôles masculins et féminins est illusoire. Les attaques parfois virulentes dont notre journal a fait l’objet suite à la parution de l’article « La différentiation sexuelle comme fondement » dans le hors-série Illimitations, montre bien que certain·e·s ne veulent pas dépasser des normes venues d’un passé patriarcal mais veulent imposer, de gré ou de force, de nouvelles normes basées sur la négation de tout ce qui est fait de nature(2). Logique perverse de ceux qui ne rêvent que d’artificialisation du monde…

FÉCONDATION IN VITRO

La fécondation in vitro (FIV) est une PMA qui consiste à féconder un ovule par un spermatozoïde hors du corps de la femme (in vitro et pas in vivo) et, par la suite, réimplanter l’embryon formé dans la matrice de la mère. La technique fut développée au Royaume uni et le premier « bébé-éprouvette », Louise Brown, est né en 1978.

Prélever les ovules dans l’utérus féminin, les mettre en contact avec des spermatozoïdes et réimplanter l’embryon éventuellement produit est une opération délicate qui, accompagnée de lourds traitements hormonaux même de nos jours, réussit rarement lors de la première tentative. Pour accroître les chances de succès, on réimplante plu- sieurs embryons, ce qui fait que 18 % des naissances issues de FIV donnent des jumeaux (contre 2 % pour l’ensemble des naissances). Au bout de 6 cycles, 50 à 70 % des parents réussissent à obtenir une progéniture. Dans les pays riches, près de 2 % des bébés sont issus de FIV et, en 2012, de par le monde, déjà 4 millions d’enfants étaient nés suivant cette technique. L’origine des ovules, du sperme et le corps dans lequel l’embryon est replanté étant multiples, différentes combinaisons sont imaginables. Les embryons fécondés pouvant être congelés et remis en vie dans leur stade précoce, des naissances différées sont possibles.

LA MAIN (IN)VISIBLE DU TRANSHUMANISME

Les naïfs se disent qu’on peut accorder à « tousétoutes » le droit d’accéder à des technologies procréatiques de plus en plus délirantes et croient qu’ils défendent des minorités persécutées. Ils ne réalisent pas que derrière ces motivations généreuses se cache le projet transhumaniste d’une société littéralement « déshumanisée ». Il faut entendre les déclarations, lire les livres de ceux qui défendent intellectuellement le développement sans limites de la procréatique. La lecture de L’Homme artefact de Fabien Ollier(3) où sont compilées ces professions de foi, laisse une profonde impression de malaise. La volonté de dépasser ce qui a toujours été le mode de reproduction de l’humanité n’est qu’une première étape vers le remplacement des actuels humains par des êtres mi-organiques, mi-machines (cyborg). Le prétexte est la nécessité d’artificialisation pour tenir tête à l’avènement de robots à l’intelligence artificielle, autre fantasme des adorateurs des technologies.

Puisque tout le transhumanisme est basé sur le mépris, voire la haine de nos corps réels, le « dépassement de l’animalité  » qu’est la reproduction sexuée est une étape essentielle. Écoutons un « artiste transhumaniste australien : « Il n’est plus question de perpétuer l’espèce humaine par la reproduction, mais d’élever les relations sexuelles grâce à l’interface être humain-machine. Le corps est obsolète.  »

LA FIN DE LA SEXUALITÉ

La volonté de satisfaire immédiatement (et aux frais de la collectivité)3 les désirs (parfois surprenants) de minorités très agissantes (se moquant bien des dégâts collatéraux, politiques et anthropologiques) est la motivation avancée par les partisans de la PMA pour tous(4). Mais derrière ce paravent se cachent d’autres mobiles. Le directeur du Center for Law and the Biosciences de Stanford est moins hypocrite : « La reproduction non sexuée deviendrait la norme d’ici 20 à 40 ans, chacun choisissant sa progéniture parmi 100 ou 200 embryons fabriqués à partir de ses gamètes artificiels et testés pour éviter maladies, risque de maladies et risque de risque. Il y a de gros marchés, assez pour pousser le développement [de la technologie] »(5). C’est vrai quoi, laisser des gens copuler et engendrer en échappant au marché et aux énormes profits potentiels que ce secteur représente, ce n’est plus acceptable en régime hyper-libéral…

Parfois, des féministes de choc se réjouissent : à l’avenir, les couples de femmes pourront se reproduire et transmettre leur ADN en appariant les ovocytes de l’une et les gènes issus des cellules souches de l’autre. Elles ne pourront faire que des filles (mais est-ce un problème ou un avantage ?). Le biologiste Henri Atlan les appâte en vantant l’éctogenèse : « Très  vite,  la  gestation extracorporelle deviendra la norme. Les pratiques de « mères porteuses » et de PMA en dehors des structures familiales reconnues par la société ont déjà rompu le lien immémorial entre un bébé et la femme qui l’a porté. […] L’utérus artificiel achèvera la libération sociale des femmes en les rendant égales aux hommes devant les contraintes physiologiques inhérentes à la procréation.  »(6) Machines à faire des bébés, élevés en usines, programmés pour leur rang futur dans la société…, cela ne vous rappelle rien(7) ?

LA QUÊTE DE LA « DISTINCTION »

Il y a peu, lorsque les homosexuels peinaient encore à se faire accepter dans nos sociétés aux normes figées, ils entendaient marquer leur différence par rapport au modèle dominant, papa-maman-enfants. C’était leur choix et la loi l’a aujourd’hui avalisé. Mais depuis que le politiquement correct s’est majoritairement inversé, on est parfois étonné de constater que des couples gays ou lesbiens veulent revenir à un modèle qu’ils semblaient vouloir dépasser et souhaitent copier les anciennes familles. On en arrive à une confusion des genres (c’est le cas de le dire) qui, on l’a vu, ouvre, hélas, la porte à de dangereuses dérives sociétales. Vouloir le beurre, l’argent du beurre et le sourire des législateurs, n’est-ce pas trop demander ?

Bien plus, il est difficile de ne pas s’interroger sur la multiplication, ces derniers temps, des sexualités tordues (queer), des hésitations identitaires-sexuelles qui semblent s’emparer de tant de nos contemporains. Serions-nous là face à un nouveau symptôme de la quête de la différence (la distinction(8)) qui est un marqueur de nos sociétés pseudo-libres ? Puisqu’on a du mal à se distinguer par sa consommation ostentatoire (de plus, c’est mal vu par les écolos…), on se différencie autrement (parfois même pas l’indifférenciation : volonté de rejeter la différence sexuelle naturelle et de forcer les enfants à s’inscrire dans un modèle unisexe ou unigenre).

GESTATION POUR AUTRUI

La gestation pour autrui (GPA) est une technique lors de laquelle une femme, appelée mère porteuse, voit implanter dans son utérus un embryon étranger (produit in vitro), poursuit une grossesse et accouche d’un enfant qui est remis à la naissance au(x) commanditaire(s) qui a(ont) payé pour ce « service ». Cette pratique peut répondre à une infertilité féminine ou à des désirs d’enfant d’hommes célibataires ou en couple homosexuel.

Il est temps de réfléchir aux conséquences collectives de l’obligation de satisfaire les désirs les plus fous de toutes petites minorités. Certains excès commencent d’ailleurs à provoquer des réactions de rejet : le masculinisme vient de naître et les réactionnaires ont le vent en poupe en s’appuyant sur le malaise compréhensible de la majorité, bêtement cisgenrée hétéro-binaire, qui ne pige rien aux subtilités sémantiques des chercheurs de distinction.

On se calme, on pèse le pour et le contre, on évolue à un rythme soutenable par toutes et tous et ça ne sera pas nécessairement triste. Et aussi (plaidoyer pro domo), on arrête de faire de l’homme blanc, hétérosexuel, cisgenré, binaire, un peu âgé… l’incarnation diabolique du mal suprême.

Alain Adriaens

  1. Les cas de stérilités sont de plus en plus nombreux, aussi bien du côté masculin que du coté féminin. Nous n’en parlerons pas ici mais l’on a déjà abordé dans Kairos les graves menaces que font peser sur la possibilité d’avoir des enfants, la présence dans notre environnement de toujours plus de substances chimiques (pesticides, perturbateurs endocriniens…) et de facteurs physiques (radioactivité, ondes électromagnétiques…).
  2. Cet aspect hélas conflictuel de la question sera abordé ailleurs dans ces pages. Voir page 12 de ce dossier.
  3. Fabien Ollier, L’Homme artefact : Indistinction des sexes et fabrique des enfants, QS ? éditions, collection Horizon critique.
  4. Est-il acceptable d’exiger le remboursement par la sécurité sociale des coûteuses techniques procréatiques pour des individus non malades alors qu’on rogne sur le remboursement des lunettes et autres prothèses indispensables et que des médecins doivent choisir, faute de moyens, les aînés que l’on soignera et ceux qu’on laissera mourir ?
  5. Henry Greely, The End of Sex and the Future of Human Reproduction, Harvard University Press, 2016.
  6. H. Atlan, L’utérus artificiel, Seuil, 2005.
  7. Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes (Brave New World), Poche Pocket, [1931] 2002.
  8. Pierre Bourdieu, La Distinction : Critique sociale du jugement, Les Éditions de Minuit, 1979.
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