Degrowth: the counterpoint to the energy crisis

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La situation énergétique belge et européenne est source de vives inquiétudes. Depuis mi-2021, les prix explosent du fait de la forte demande après-Covid, mais aussi de la spéculation. La tendance s’est encore accentuée début 2022 avec l’offensive militaire russe en Ukraine. La flambée actuelle n’est pas due à une pénurie de combustible, bien que le fameux pic pétrolier et gazier se profile pour les années ou décennies qui viennent. En 2021, les découvertes de nouveaux gisements de gaz et de pétrole sont les plus basses depuis près de 75 ans. Ces dernières années, on découvre entre 6 et 10 fois moins de pétrole et de gaz que ce qui est consommé. La raréfaction de l’énergie disponible et les prix élevés risquent de devenir la norme. À la crise énergétique s’ajoute une crise sociale. Les demandes d’étalement de paiement des factures d’énergie explosent déjà. La précarité énergétique(1) et le risque de pauvreté ou d’exclusion sociale(2) concernent plus d’un ménage sur 5 en Belgique en 2020 ! 

POLITIQUE ÉNERGÉTIQUE : L’INCURIE GÉNÉRALISÉE 

Comment en est-on arrivé à cette situation ? Rappelons tout d’abord que l’UE dépend du reste du monde pour ses approvisionnements. Les énergies fossiles représentent 70 % de la consommation européenne, et sont majoritairement importées de territoires hors-UE, avec la Russie comme premier fournisseur à hauteur de 40 %. En 2000, la Commission européenne publiait un livre vert intitulé Vers une stratégie européenne de sécurité d’approvisionnement. L’objectif était de réduire la dépendance aux importations. Résultat : la dépendance énergétique de l’UE est passée de 56,3 % en 2000 à 60,7 % en 2019. Même constat en Belgique. Le pays dépend à 77 % de l’extérieur, ou pour le dire autrement, consomme 4 fois plus d’énergie que ce qu’il produit. Près de 80 % de l’énergie consommée est d’origine fossile. Selon le SPF Économie, les énergies renouvelables (EnR) ne représentaient que 10,8 % de la consommation énergétique en 2020. 

Là encore, la situation est connue de longue date. La loi de sortie du nucléaire est votée en 2003. Aujourd’hui, le pays s’apprête à prolonger la durée de vie de deux réacteurs et à compenser la production d’énergie des trois plus anciens – dont la sécurité semble de moins en moins garantie – par la construction de centrales à gaz ! Les investissements dans les EnR se révèlent insuffisants. Aucun plan de réduction de la consommation d’énergie n’a été amorcé. Au lieu de cela, l’accord de gouvernement belge parle de « raviver la croissance », et le tapis rouge est déroulé à des plateformes comme Amazon à Anvers ou Alibaba à Liège, au risque d’alourdir le bilan carbone du pays. Un véritable aveu de faillite politique et l’assurance de ne pas atteindre les objectifs du plan national énergie-climat visant une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 47 % d’ici 2030. 

CROISSANCE : L’ENTÊTEMENT CRASSE 

Les engagements climatiques formulés lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992 n’ont pas été tenus, notamment celui de « stabiliser la concentration de gaz à effets de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Le bilan de 26 éditions des COP (les conférences annuelles des États signataires de la Convention des Nations unies sur le changement climatique) est largement insuffisant. L’ambition initiale de réduire l’usage des énergies fossiles a été supplantée par l’objectif de neutralité carbone(3), ouvrant la porte à des scénarios de croissance continue de l’économie. Il ne s’agit plus de laisser les fossiles dans le sous-sol, mais de compenser leurs émissions par la reforestation ou des techniques de capture du CO2 pas encore au point, et qui ne le seront peut-être jamais. Bilan : les engagements cumulés des États nous mènent sur une trajectoire de hausse des températures de +3°C par rapport à la période préindustrielle. 

Ce n’est pas faute d’alertes du monde scientifique. Début avril 2022, le GIEC publiait le 3ème volet de son 6ème rapport d’évaluation, consacré à l’atténuation du changement climatique. Le groupe d’experts rappelait que les émissions mondiales de GES de la décennie 2010–2019 étaient les plus importantes jamais enregistrées et que le monde disposait de 3 ans pour réduire sa consommation de ressources fossiles et encore espérer rester sous le seuil de 1,5°C d’augmentation des températures moyennes. 

Le message ne semble pas avoir été reçu. Nous aurions pu espérer que la guerre en Ukraine et le chantage russe à l’énergie incitent les dirigeants européens à accélérer la transition. Quelques jours après la dernière publication du GIEC, la ministre fédérale de l’Énergie, Tine Van de Straeten, appelait la population à baisser la température des logements d’un degré afin de réaliser des économies. Mi-avril, le vice-chancelier allemand exhortait ses concitoyens à faire des économies d’énergie. Ces appels ne concernaient pas l’urgence climatique. Pour la ministre Groen, il s’agissait d’être « malin avec l’énergie et [de] souten[ir] l’Ukraine ». Le vice-chancelier allemand parlait de son côté d’« énerver Poutine »

La guerre en Ukraine a finalement incité l’UE à accroître ses importations de gaz naturel liquide (GNL), notamment de gaz de schiste américain, pratiquement aussi polluant que le charbon si l’on inclut l’énergie nécessaire pour l’extraire, le liquéfier et le transporter par méthanier sur des milliers des kilomètres. Plusieurs infrastructures capables d’accueillir le GNL sont déjà en projet en Europe : autant d’investissements qui ne seront pas dirigés vers la décarbonation et la sobriété. Zéro pointé sur toute la ligne ! 

SORTIR DE L’ORNIÈRE 

L’enchainement des évènements des dernières années était malheureusement prévisible : recrudescence des zoonoses liées à la réduction de l’habitat de nombreuses espèces animales, explosion des migrations climatiques (25 millions de personnes par an), risques de rupture dans l’approvisionnement énergétique et métallique. La société de croissance s’avère incapable de tenir ses promesses d’abondance, mais également d’assurer des conditions de vie décentes à l’ensemble de la population. Les industriels de l’énergie, de l’armement ou de la pharma, eux, ne se sont jamais aussi bien portés. 

Face à ces constats, la décroissance réfléchit depuis 2 décennies à des alternatives viables écologiquement et socialement : relocaliser, réduire collectivement le temps de travail, les consommations néfastes à l’environnement, stopper les méga-accords commerciaux, revoir notre modèle agricole, accroître le lien social, les activités culturelles, politiques, les services publics, inclure les citoyens dans les décisions collectives, développer les EnR, en finir avec l’obsolescence programmée… 

D’abord ignorée dans les débats publics et académiques, puis raillée (les Amish, le retour à la bougie…), la décroissance est désormais la cible d’attaques politiques – souvent à droite –, d’Emmanuel Macron à Georges-Louis Bouchez. Signe que l’idée monte en puissance, comme en témoigne la recherche universitaire, notamment chez les tenants de l’économie écologique, comme Giorgios Kallis ou Jason Hickel. Fait notable, le terme de décroissance est apparu pour la première fois dans les publications du GIEC en 2022, mettant en lumière l’impossible découplage entre l’accroissement continu de la production et la diminution de l’empreinte environnementale. L’enchevêtrement des crises doit nous mener à envisager des systèmes solidaires et conviviaux et à combattre les propositions xénophobes et de repli identitaire. 

Récemment, une tribune commune(4) a été publiée par des écosocialistes et des décroissants, reconnaissant les combats communs portés par les deux courants. Si ses auteurs rappellent que tous les décroissants ne se diront pas écosocialistes et vice versa, ils mettent aussi en lumière un certain nombre de constats partagés : celui que le capitalisme ne peut survivre sans croissance et que les alternatives à celui-ci doivent être radicales ; qu’une décroissance significative de la production et de la consommation est écologiquement indispensable ; que le socialisme productiviste est une impasse ; que les pays riches sont responsables de la plus grande partie de la crise climatique ; que la solution passe par un processus de délibération démocratique ; que le combat ne sera remporté que par une confrontation avec l’oligarchie fossile ou que les luttes de l’écoféminisme, de l’écologie sociale ou de l’environnementalisme des pauvres font partie de la même famille de pensée. Nous nous inscrivons en plein dans ce manifeste. 

Romain Gelin, chercheur au Gresea (groupe de recherches et d’actions pour des stratégies économiques alternatives). 

Alexandre De Wind
Notes et références
  1. Coene J et Meyer S. (2021), « Baromètres de la précarité énergétique et hydrique (2009–2019) », Fondation Roi Baudouin.
  2. https://www.socialsecurity.be/citizen/fr/a‑propos-de-la-securite-sociale/la-securite-sociale-en-belgique/lutte-contre-la-pauvrete
  3. Lire Gresea Échos, n°110, juin 2022.
  4. https://pour.press/pour-une-decroissance-ecosocialiste/
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