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17 avril 2019

DU BESOIN DE BOUCLER LA BOUCLE

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Il y a quelques jours, je dégustais tranquillement au coin du feu de délicieuses pralines. Négligemment, je jouais avec le ruban rouge qui entourait la boîte, avant de remarquer le label qui y avait été apposé. Le graphisme était peut-être mal choisi, mais le chocolat restait d’une qualité incontestable. J’ai souri malgré moi : « Ce chocolat soutient les producteurs de caca. » Tout en laissant fondre la ganache sur ma langue, j’ai laissé cette phrase résonner dans mon esprit, en pensant à Victor Hugo.

POUSSIÈRE
« Car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière. »
Genèse 3:19.

Si l’on s’entend pour dire que notre corps fait partie du grand cycle de la Vie, que notre mort fera la vie d’autres organismes, notre pudeur nous pousse tout de même à enfermer nos chairs vides dans des boîtes creuses, au fond de trous profonds(1). Une fois morts, nous ne sommes plus qu’un « déchet », certes teinté d’une grande symbolique, mais un rebut tout de même. On enterre nos défunts pour ne pas voir ce qu’il advient de leur corps, puis on les recouvre de pierre et de fleurs. Pour être sûr.

Même si la symbolique est peut-être moins profonde, on fait de même à chaque fois que l’on va « au petit coin  ». Avec un ego bafouant tout éco, on chasse d’une eau pure ce dont notre vie n’a plus besoin, évacuant au plus vite de notre vue ces productions taboues. On rabaisse le couvercle de la cuvette, dans une odeur de fleurs diffusée par un pot-pourri rappelant l’odeur du cimetière et l’on s’en va, oubliant instantanément ce dont on vient de se séparer (et parfois, aussi, la lumière allumée).

Les selles humaines dites normales pèsent de 150 à 200 grammes par jour. Multiplié par un peu plus de 7,55 milliards d’êtres humains sur la planète, l’humanité produit quotidiennement son lot de 1.510.000 tonnes de matière fécale (soit près de 17,5 tonnes par seconde). Et c’est sans compter les urines ! Mais de tout cela, point de poussière. Nous n’en voulons tout bonnement pas dans notre cycle de la vie. Et pourtant…

SOUS LES PAVÉS, LA FANGE
« À cela deux résultats : la terre appauvrie et l’eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie sortant du fleuve.  »
Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

Au début du XIXe siècle, les sources d’engrais sont limitées. Les résidus organiques, et en particulier les excréments, sont récupérés en ville pour engraisser les champs de la périphérie. À Bruxelles, l’entreprise est effectuée par la Ferme des Boues, secteur du service de nettoyage de la voirie. Vidange de latrines et de fosses d’aisance communes, les extrants sont menés au nord du pentagone, en bordure du canal. Après évaporation partielle de l’eau surabondante, le « fumain  »(2) – le fumier humain – est vendu aux agriculteurs locaux, bouclant la boucle.

Entre 1831 et 1846, la population bruxelloise passe de 140.000 à 232.000 habitants. Avec la densification démographique, arrivent aussi les maladies. Le milieu du XIXe siècle voit se succéder des vagues pandémiques de choléra et plusieurs épidémies se suivent à Bruxelles. La contamination par Vibrio cholerae se faisant principalement via des eaux souillées d’excréments infectés, des mesures d’hygiène s’imposent petit à petit. S’amorce alors une transformation majeure de la gestion des matières fécales.

Dès 1857, le « tout-à-l’égout  » est favorisé, le réseau de drainage des eaux de pluie devenant un véritable système d’évacuation des eaux usées. Les égouts se déversent dans la Senne, qui emmène au loin toute source de contagion… et brise en même temps la loi de la restitution. Face à l’apparition des engrais de synthèse, la question ne dure pas longtemps et la part des déjections humaines dans le cycle nutritif est oubliée peu à peu : les selles ne sont plus que pollution. L’état de la Senne est dénoncé par les autorités locales en aval de Bruxelles mais, après de nombreux palabres menant au voûtement de la rivière, une commission spéciale du conseil communal de la Ville déclare en 1882 « qu’un des rôles dévolu dans la nature aux cours d’eau est précisément d’assainir leurs rives en entraînant au loin toutes les matières putrescibles qui en découlent. […]

La Ville de Bruxelles use simplement d’un droit naturel en déversant son sewage dans la Senne  ». Ainsi pendant 120 ans, la Senne restera l’égout de la capitale.

Bruxelles possède aujourd’hui deux stations d’épuration de l’eau de ses égouts. La station Sud a été inaugurée en 2000, après menaces de l’Europe pour que s’initie sa construction et elle vient d’être massivement rénovée pour rester aux normes européennes. Elle se charge d’environ 25 % des eaux traitées de l’agglomération. La station Nord, ouverte en 2007, traite les 75 % restants. 60 millions de m³ d’eau potable sont consommés chaque année à Bruxelles. 98 % des eaux usées sont mises à l’égout. Mélangées aux eaux de pluies et à la canalisation du Maelbeek et d’autres ruisseaux, c’est finalement 128 millions de m³ d’eaux usées qui sont traités chaque année dans les deux stations d’épuration de Bruxelles. Cela ne représente pourtant qu’entre 90 et 95 % des eaux d’égouts, le reste étant toujours évacué par les 14 points principaux de débordement des égouts dans la Senne et le canal.

Les boues d’épuration produites, mêlant déversements industriels et ménagers aux matières organiques, contiennent métaux lourds, substances toxiques et polluants pharmaceutiques persistants. Dès lors, suite au mélange des matières nutritives aux pollutions de la ville, les boues résultantes sont impropres à toute utilisation agricole et, de la centrale Sud, partent par camion chaque jour 6 à 10 containers de boues en route pour incinération en

Allemagne.

COMPOSTAGE
« Une grande ville est le plus puissant des stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or. Que fait-on de cet or fumier ? On le balaye à l’abîme.  »
Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

Les matières organiques animales, mêlées à un substrat végétal, sont utilisées depuis toujours comme fumier pour engraisser les champs, nourrissant les sols et fertilisant les cultures. L’utilisation de matières nutritives humaines – à l’exception du dernier siècle de l’histoire occidentale – en a toujours fait partie. L’application de matières fécales non traitées n’est pas sans risque (ni sans odeurs), aussi bien pour l’agriculteur que le consommateur(3). Le choléra en est une bonne démonstration. Mais si l’on sait aujourd’hui que la maladie est due à une bactérie, on sait également qu’elle ne survit jamais plus d’un mois en dehors d’un hôte humain. Rien qui ne peut être surmonté par le compostage.

Pas le compostage des boues d’épuration pourtant, ces dernières posant toujours le problème de pollution aux métaux lourds, substances toxiques et résidus pharmaceutiques. La clé est dans la « toilette sèche à litière bio-maîtrisée  » mettant fin à l’aberration des déjections dans l’eau potable. Tout fermier peut exposer comment un bon fumier se compose des déjections de ses animaux (excréments et urines mélangées) dans une litière végétale sèche, avec un rapport de un pour trois. L’humain n’est qu’un animal comme les autres : les toilettes sèches n’utilisent pas de chasse d’eau mais une litière végétale riche en carbone – sciure, foin, feuilles mortes, etc. – pour couvrir tout dépôt et absorber les liquides. Les matières ainsi récoltées peuvent être ensuite compostées.

Tout ce qui provient d’une plante ou d’un animal se composterait naturellement dans la nature et se décomposera d’autant mieux dans un compost. Agrumes, viandes ou graisse sont tout autant périssables que les selles et leur papier toilette, que les tampons en coton ou le cadavre du vieux hamster, bien que coquilles d’œufs, os et branchages prendront plus de temps à être dégradés. Avec suffisamment d’humidité, d’oxygène piégé dans les interstices du substrat et un bon rapport C/N entre carbone (litière) et azote (extrants)(4), la plupart de la matière organique sera transformée en humus en moins d’un an. Dans le cas de compostage par lot de grands volumes, entrepris par exemple par des collectivités, les phases principales de la décomposition peuvent être opérées en quelques mois.

COPROPHOBIE
« Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde.  »
Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

L’hétérogénéité des réglementations et le tabou social que représente le sujet reflète une coprophobie généralisée. Dans de nombreux pays, le compostage des biosolides est très fortement réglementé et leur utilisation en agriculture largement interdite. En Europe, seule l’utilisation d’urine ayant été séparée des fèces à la source peut être utilisée, et ce uniquement en agriculture conventionnelle. Le compostage domestique des excréments humains n’est cependant pas légiféré en Belgique, tombant sous la juridiction des règles de bon voisinage du code civil (article 544) : l’on ne peut empêcher son voisin de jouir et disposer de sa propriété en diffusant des odeurs nauséabondes. Un compost bien géré ne sentant pas plus qu’un sous-bois en automne, libre à ceux qui disposent d’un jardin de composter leur « fumain  »(5).

Quid des déjections de la majorité de la population urbaine ou de ceux ne voulant pas avoir à gérer un compost ? Si l’on récoltait les 3.000 millions de tonnes de matières organiques que produirait l’ensemble de l’humanité si elle utilisait universellement des toilettes sèches, on pourrait couvrir les 1,4 milliard d’hectares de terres arables mondiales de plus de deux tonnes de compost par hectare chaque année.

Si des entreprises de compostage de « fumain  » existent (principalement en Asie ou encore en Haïti(6)), les biosolides sont généralement gérés comme des déchets, transformés en matériaux de construction, biocarburants ou combustibles. Cette gestion permet de réduire la pollution aquifère, mais elle tourne toujours le dos au cycle naturel des nutriments. Et si des projets de fertilisation comme en Égypte permettent de transformer des surfaces désertiques en forêts ligneuses, combien de terres arables sont exclues du cycle en contrepartie ?

CONCLUSION
« Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est ? C’est de la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte, c’est du serpolet et du thym et de la sauge, c’est du gibier, c’est du bétail, c’est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c’est du foin parfumé, c’est du blé doré, c’est du pain sur votre table, c’est du sang chaud dans vos veines, c’est de la santé, c’est de la joie, c’est de la vie.  »
Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

Le naturalisme(7) occidental a oublié la place de l’homme dans la nature. En excluant les matières organiques humaines du cycle nutritif pour raison sanitaire avant la compréhension du fonctionnement du compostage – Pasteur rédigeait ses premières publications au moment où les travaux de voûtement de la Senne commençaient à Bruxelles –, l’histoire a pris la voie d’un verrouillage à la fois social et pluri-technique : tabou social, infrastructures de canalisation, (non) gestion des eaux et plus tard des boues d’épuration, mais aussi lois sanitaires et industrie de la production d’engrais de synthèse, etc.

Un autre paradigme est pourtant possible. Fertilisante et pathogène, la double nature de la matière fécale est facilement réduite à une action féconde saine par le compostage du fumain, d’autant plus lorsque cela est fait de manière collective, permettant une pasteurisation naturelle de la matière organique et un contrôle sanitaire adéquat. L’entreprise est de plus payante : le prix de l’enlèvement des extrants, de leur transport et de leur traitement revient (en tenant compte de sa valeur marchande finale) à moins de 1/5ème du coût de transport par les eaux usées suivi d’un traitement en station d’épuration (sans compter la gestion des boues résultantes).

Il n’y a pas moyen d’y échapper : le cycle de la vie ne produit pas de déchets, les excréments d’un organisme sont l’aliment d’un autre. Notre Terre est unique et la seule manière d’y vivre durablement est en s’inscrivant dans le cycle de la biosphère, pas à côté. Le tout premier principe de l’agroécologie n’est-il pas de « permettre le recyclage de la biomasse, d’optimiser la disponibilité des nutriments et d’équilibrer le flot de nutriments  » ? La question, hautement interdisciplinaire et sociale devrait avoir été traitée mille fois. Comment prétendre à l’agroécologie d’une manière plus centrale qu’autour du sujet des déjections humaines ? Sans ces matières nutritives, point de résilience, de durabilité ni d’autonomie. Pas de système agro-alimentaire complet. Comment soutenir un circuit court qui ne circule que dans une seule direction, comment aspirer à une économie circulaire sans boucler la boucle ? Comment construire une agriculture nourricière durable sans l’inscrire dans le cycle naturel de la biosphère. Il est grand temps de penser à l’« écosystème total  »(8) et à enfin boucler la boucle. Aller jusqu’au bout de la logique. Pourtant personne n’en parle. Attend-on d’être dans la merde jusqu’au cou avant de s’y intéresser ?

Noé Vandevoorde

Cet article a été rédigé dans le cadre du cours théories et gestion des transitions agroécologiques. où les étudiants du master en agroécologie (ULg-ULB) ont rédigé chacun un essai, en guise de clôture de leur quadrimestre « Agroécologie et sciences sociales » au Campus d’Arlon de l’ULg.

Autres sources :

 

  1. On notera tout de même la mise en place d’humusation, un projet alternatif autorisé pour expérimentation en Belgique depuis aout dernier. Métamorphose. « Métamorphose pour mourir … puis donner la vie ! ». Fondation d’Utilité Publique, 2018 [En ligne : https://www.humusation.org].
  2. L’expression est due à Joseph Jenkins dans son livre The Humanure Handbook. A Guide to Composting Human Manure. Inc., 3rd edition, 2005. [En ligne : http://humanurehandbook.com/downloads/Contents.pdf].
  3. Des risques existent également pour les cultures, la forte concentration en azote des boues brûlant les végétaux et l’utilisation directe des excréments pouvant alors s’avérer contre-productive.
  4. L’équilibre nutritionnel des microorganismes est situé à un rapport C/N d’environ 25, les fèces pures ayant un rapport entre 5 et 10.
  5. À ce sujet, lire l’excellent ouvrage de Joseph Jenkins « The Humanure Handbook  », traduit en français aux éditions Écosociété : « Le petit livre du fumain  ». Cela n’exonère pas du raccordement à l’égout lorsqu’il existe, pour l’évacuation des eaux grises. Dans le cas où l’égout n’existe pas, il est obligatoire d’installer un système d’épuration autonome, qui peut être réduit de 30 % en présence de toilette sèche.
  6. Voir par exemple l’ong Sustainable Organic Integrated Livelihoods (soil). https://oursoil.org
  7. Au sens de Philippe Descola, voir par exemple https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Descola#Naturalisme
  8. Clin d’œil à David Western, voir par exemple https://archive.boullier.bzh/cosmopolitiques_com/cosmopolitiques_com_archive_boullier_bzh_1-western.pdf

 


Noé Vandevoorde
Auteur
Adèle Jolivard
Illustrateur

Adèle Jolivard
Illustrateur

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