LA CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES VÉCUES
Après avoir décrit, dans la précédente partie de ce texte, deux traits saillants du capitalisme (à savoir la paradoxalité et l’incestualité), nous analyserons, dans ce troisième opus, l’impact de Big Mother sur la société ainsi que sur la construction psychique du sujet.
LE SYMBOLIQUE ET LE LANGAGE
Un des effets les plus tangibles de l’action de Big Mother sur la société s’aperçoit dans le flétrissement de la fonction paternelle, garante de l’ordre symbolique.
« Il y a des trous dans la couche du symbolique qui protège la vie de l’esprit, comme dans celle d’ozone qui préserve celle des corps1 »
Mais qu’est-ce que le symbolique ? Le symbolique, c’est ce qui structure la réalité humaine. Il est irrémédiablement lié au manque, support du désir, et constitue un rempart à la Jouissance. Le langage est de l’ordre du symbolique ; il crée du sens de par le simple fait de désigner la chose par le mot, et engendre tout aussi bien du vide dans la mesure où le mot aura toujours pour fâcheuse conséquence le meurtre de la chose nommée2. L’ordre symbolique distingue la civilisation humaine du règne animal ; il s’agit d’un espace qui transcende le sujet et qui préexiste à chaque naissance, comme il survit après chaque décès. Relève du symbolique ce que l’on ne peut décemment pas changer : le nom, la langue3 , la différence des sexes, la finitude de la vie ou encore les règles de filiation4.
Le symbolique favorise une sortie de l’ordre de la Chose — entendue comme lieu de Jouissance originelle —, afin d’intégrer celui des mots. L’entrée du sujet en son sein nécessite l’intervention d’une instance tierce venant signifier à l’enfant qu’il ne peut pas être « tout » pour sa mère — et inversement. C’est ici, comme nous l’avons souligné, le rôle dévolu à la fonction paternelle. Mais force est de constater que les pères sont devenus quelque peu ringards dans nos sociétés ; le tiers qu’il incarne vis-à-vis de la dyade mère/enfant n’est plus vraiment estimé (tout au plus devient-il une aide maternelle appréciable, ou, au pire, est-il perçu en tant qu’objet de haine, lui qui vient s’interposer de par sa simple présence contre le tout-puissant Amour que la mère éprouve pour son rejeton). De même, la verticalité des rapports sociaux et l’autorité qu’il figure ne sont plus propices5 dans un monde où l’enfant possède un droit imprescriptible à l’auto détermination6 et où chaque « client est roi ». Ce rejet collectif du père dépeint à nos yeux ce que Jacques Lacan a nommé « Forclusion du Nom-du-père » (processus qui s’étend, dans ce cadre précis, à la société). Forclusion désigne le rejet à l’extérieur de la psyché — c’est-à-dire hors du champ du symbolique. Le « Nom-du-père » quant à lui possède une double signification : le nom du père en tant que représentant du père réel (le premier « autre » que la mère), et le non du père en tant qu’énonciation de l’interdit qui vient rompre l’unité fusionnelle mère/enfant (précisons que la stricte intervention d’un tiers/père ne peut suffire à décoller les deux parties de l’ensemble ; il faut aussi que ce « Nom-du-père » soit psychiquement reconnu en tant que tel par la mère — ce qui est de moins en moins évident depuis que les pères sont socialement assimilés à des mères comme les autres).
Nous assistons dans nos cultures à la corrosion du paternel ; à la saine distance entre les êtres, élément indispensable à toute rencontre qui se voudrait sincère, se substitue une proximité visqueuse — dont l’extension du tutoiement ou encore l’emploi préférentiel du prénom en lieu et place du nom de famille dans certains échanges en sont des indicateurs probants7. Les effluves de l’indifférenciation enivrent une époque où le prétendu individu est soi-disant devenu roi, ce qui a pour effet quelque peu retors d’entraîner la mort (ou plutôt la non-advenue) de celui-ci8.
D’un point de vue historique, l’irrésistible essor d’un droit au Bonheur promis par l’Ogre bourgeois à toutes les classes sociales ne pouvait que soutenir (et être soutenu par) une maternisation non moins étendue du monde, entraînant dans son sillage une fatale compression de la fonction paternelle. L’ordre symbolique se désagrège en conséquence, laissant le sujet en proie au pulsionnel infantile — cet enlisement de l’homme adulte dans l’onctuosité de l’enfance est, d’une façon
quelque peu évidente, essentiel pour que le Marché capitaliste puisse écouler à large échelle les camelotes à plus-de-jouir qu’il produit. C’est, du coup, une toute autre économie psychique que la névrose qui s’exprime désormais.
PSYCHOPATHOLOGIES ACTUELLES ET CHANGEMENTS SOCIÉTAUX9
Le psychanalyste Sigmund Freud nous enseigne au travers de son œuvre que les maux de l’âme s’enracinent dans des conflits inconscients. On admet depuis lors l’existence de trois modes de fonctionnements psychiques distincts10 : la névrose (hystérique, phobique, obsessionnelle), la psychose (paranoïa, schizophrénie et maniaco-dépression en tête), et la perversion11.
Certains signes indiquent que le mode de fonctionnement psychique ordinaire à l’époque où Freud fonda sa discipline relevait plus volontiers de la névrose, c’est-à-dire que les conflits internes du sujet s’orientaient globalement autour de la dialectique désir/interdit — il existait alors en effet, au sein de la société bourgeoise/puritaine, une importante répression des pulsions sexuelles. C’est donc le père qui dominait (de trop) l’intérieur du sujet, tandis que le sentiment de culpabilité surplombait les échanges. De nos jours au contraire, la conflictualité intrapsychique émanerait plus spécifiquement du registre maternel — à savoir d’un ancrage concomitant au Sein qui se perpétue, telle est notre hypothèse, à l’âge adulte par le biais de la société de consommation et de la place prépondérante que prend la technologie dans les existences. C’est donc moins la dimension sexuelle qui est ici centrale — les pulsions ont largement été débridées à partir des années 1960 — que celle du narcissisme, c’est-à-dire de l’amour que le sujet se porte (ou non) à lui-même.
À un ordre névrotique structuré autour du rapport au symbolique et de l’interdit (de franchir certaines limites), se substitue un ordre pervers/psychotique où rien n’est désormais impossible — comme l’atteste le célèbre slogan de mai 68 : « Il est interdit d’interdire ». Les conséquences de cette évolution sont de taille : bien qu’elle soit pénible à vivre, la réalité est reconnue dans la névrose, tandis que le rapport à la culpabilité est central. L’ambivalence — c’est-à-dire la faculté d’admettre à l’intérieur de soi l’existence de deux sentiments contraires, tels que l’amour et la haine — y est explicite, ainsi que la conflictualité intrapsychique (ce qui donnera lieu à des mécanismes défensifs aussi curieux que les compulsions et obsessions réparatrices12, les phobies ou encore les symptômes de conversions hystériques)13. Dans les fonctionnements narcissiques, au contraire, la réalité est déniée14. L’ambivalence des sentiments est suppléée par la paradoxalité dans laquelle le conflit intrapsychique se noie ; les limites entre soi et l’autre deviennent poreuses et la reconnaissance de l’altérité est grièvement mise à mal — remarquons que toutes ces « inaptitudes » sont essentielles au bon fonctionnement du capitalisme.
Le concept de narcissisme fait bien entendu référence au mythe de Narcisse. On pourrait penser de prime abord que celui-ci éprouve un tel amour pour lui-même qu’il ne peut s’empêcher de contempler son reflet dans l’eau, mais c’est au contraire parce qu’il ne s’aime pas en suffisance qu’il finit par se noyer dans sa propre Image. Le Narcisse de la modernité ne cesse quant à lui de solliciter le regard de l’autre — ou alors l’écran de son Smartphone ce qui, dans son esprit, revient plus ou moins à la même chose — afin d’y dénicher de quoi s’octroyer une quelconque consistance, à tel point qu’il finit, lui aussi, par se dissoudre dans l’Image15. C’est donc moins l’attention de l’autre admis en tant qu’être singulier qui est convoité par Narcisse, que la stricte Image positive qu’il se fait de lui-même — ceci aurait tendance à expliquer un symptôme particulièrement manifeste de notre civilisation, à savoir l’inaptitude d’un nombre toujours plus conséquent de personnes à pouvoir entendre un discours divergent du leur, sans se sentir littéralement meurtri dans la chair, et donc incapable d’apporter, en guise d’argumentation, autre chose qu’une réponse violente et/ou diffamante (comme « ce journal est tenu par des hommes fascistes cisgenres blancs », ou encore : « ce papier est un torchon16 »).
LES RÉPERCUSSIONS PSYCHIQUES DU CAPITALISME : LA CAPITALISATION DES EXPÉRIENCES VÉCUES
La psychanalyse a autrefois ouvert une brèche dans la pensée occidentale lorsqu’elle s’autorisa à étudier l’inconscient au travers d’une écoute singulière du patient. Cette approche lui permit d’apprécier les troubles de l’âme en tant que conflits intrapsychiques dépendants, d’une part, de facteurs environnementaux proches et, d’autre part, de la vie fantasmatique du sujet, notamment ses désirs et angoisses les plus profonds — même si la constitution organique initiale de l’homme n’a jamais été déniée par la discipline (il suffit, contrairement au philosophe Michel Onfray, de lire avec sérieux les écrits du père de la psychanalyse pour s’en convaincre).
Bien que Freud en ait lui-même initié l’exploration à la fin de son œuvre, il existe une autre dimension trop souvent négligée que l’on se doit d’examiner : l’état de la société à un moment T. Le lecteur conviendra en effet qu’il n’est pas comparable de naître et grandir dans un village traditionnel de Papouasie, que de passer sa vie dans une mégalopole occidentale du XXIe siècle. Cette observation pour le peu évidente suppose que l’évolution de toute société aura des conséquences sur les modes de fonctionnements psychiques qui dominent à un moment donné. D’où cette hypothèse qui berce à vrai dire une grande part de nos écrits : il serait erroné d’envisager le capitalisme sous le seul angle de l’économie marchande. De même, nous louperions le coche si l’on se contentait de discerner en lui un système dans lequel les moyens de production — le capital — sont détenus par une classe particulière — les capitalistes — au détriment d’une autre17. Comme l’a soutenu Cornelius Castoriadis18, le capitalisme se rapporte, de part en part de sa démarche, à un procès d’expansion infinie de la (pseudo) maîtrise (pseudo) rationnelle (que cette maîtrise et la rationalité qui l’accompagnent s’inscrivent dans l’accumulation de capital au sens strict, au travers du développement de la Science et des avancées technologiques, ou encore dans la Jouissance que procure l’achat de gadgets en tous genres). Cette donnée ne peut que favoriser l’émergence d’un type d’humain spécifique.
Le phénomène capitaliste est d’une telle étendue que tout le monde de nos jours est réputé détenir un capital propre — capital santé ou capital humain —, c’est-à-dire des ressources qu’il serait judicieux d’exploiter librement sur le Marché19. Il est d’ordinaire requis que cet investissement s’opère dans un travail qui octroie en contrepartie l’accès à une certaine somme d’argent, la fonction de celle-ci n’étant pas, pour le coup, d’acheter une marchandise afin de la revendre plus cher que ce qu’elle n’a coûté — comme c’est le cas dans le cycle initial du capital analysé par Karl Marx (A‑M-A)20 —, mais de permettre à l’homme de s’adonner à ce que nous nommons la capitalisation des expériences vécues21.
Ce concept désigne l’accumulation de Jouissance dans l’acte de consommer des biens et des services, mais pas que ; aussi des relations, des voyages, des amitiés et des amours, des moments partagés en famille, de la musique, un film, bref, des instants. Ces derniers ne sont pas simplement vécus comme sources de plaisir, mais sont éprouvés en tant que pures « expériences » et seront sollicités en ce sens strict. Ce qui compte, c’est l’émotion vécue qu’on est en droit d’expérimenter (et l’inlassable répétition du processus). L’important, aussi, c’est de posséder, de dire « c’est à moi ». La consommation passe dès lors de moyen à fin en soi. Prenons un exemple aussi basique que celui de l’achat ; ici, ce n’est plus la simple utilisation du bien qui est au fondement de la Jouissance, mais le fait même de se le procurer, d’expérimenter l’instant. La capitalisation des expériences vécues indique à quel point le capitalisme a colonisé l’ensemble des espaces (y compris psychiques). Il s’agit désormais d’investir ad vitam aeternam non pas dans des marchandises, mais dans des expériences,des émotions — qui deviennent dès lors le nouveau capital — afin d’offrir la consistance nécessaire à une existence qui en est dépourvue — le capitalisme faisant, à vrai dire, très « bien » les choses, dans la mesure où le processus de réification qu’il emploie déprécie jusqu’à ses tréfonds le sujet, lequel, pour se réparer, cherchera à éprouver des expériences censées lui apporter une quelconque solidité (alors qu’en réalité, elles participeront impitoyablement à son dessèchement, ce dernier appelant toujours un peu plus à ce que les dites expériences soient renouvelées).
Si elle s’agite la plupart du temps en catimini, la capitalisation des expériences vécues dévoile ses traits les plus concrets au travers de la place prépondérante que la photo (spécifiquement via le smartphone) a prise au quotidien — que l’on pense tout simplement à celui qui s’empresse de photographier le plat qu’il a commandé au restaurant (attitude qui indique que l’important ne réside même pas dans le plaisir de manger, mais dans l’immortalisation du moment — et dans le fait de s’en assurer la possession matérielle —, comme s’il était devenu insupportable d’en accepter le terme). Une grande part de La capitalisation des expériences vécues repose en conséquence sur l’Image, et c’est bien en ce lieu que les prolétaires de tous pays se sont, malheureusement, réunis22.
Kenny Cadinu
- Michel Schneider, Big Mother : psychopathologie de la vie politique, Paris, 2003.
- Voir le psychanalyste Jacques Lacan.
- Celle-ci, bien évidemment, évolue au fil du temps, mais jamais sous l’action consciente d’un groupe d’individus.
- Précisons à ce sujet : contrairement au père, la mère occupe d’emblée une place incontestable par le simple fait de porter son enfant dans son ventre. En conséquence, le père ne peut, psychiquement parlant, jamais être véritablement sûr et certain d’être parent de son enfant. Le passage traditionnel du nom de famille du père à l’enfant garantit de fait une reconnaissance symbolique que le réel ne peut octroyer.
- Il ne s’agit en aucun cas de regretter le patriarcat mais d’émettre un constat.
- «Voir le guide Evras»
- Nous ne parlons pas ici du tutoiement entre personnes qui s’apprécient, mais de celui qui s’active d’emblée avant toute rencontre (ou encore, plus parlant, de celui qui envahit les affiches publicitaires).
- Voir l’œuvre du philosophe Dany-Robert Dufour.
- En référence au cours que nous avons reçu lors de l’année 2012 à l’Université de Louvain-La-Neuve des professeurs Sesto Passone et Philippe Lekeuche.
- Nous aimerions en ajouter un quatrième : la dépression (mais peut-être apprendrons-nous par la suite qu’il s’agit de ce contre quoi les trois autres se défendent). Précisons également que l’on peut très bien retrouver un mode de fonctionnement psychique dans un autre. Ce qui les distingue les uns des autres, c’est la force avec laquelle s’expriment certains traits et non pas la simple présence de ce trait (citons, en guise d’exemple, le rêve, qui représente en quelque sorte un délire momentané — et qui possède donc un lien avec la psychose —, mais que l’on retrouve dans tous les autres modes de fonctionnements psychiques).
- Précisons au lecteur que lorsque nous nous référons à des concepts tels que névrose ou psychose, nous faisons non pas référence à une « maladie » psychique, mais plutôt à un mode de fonctionnement psychique ordinaire dont la décompensation — c’est-à-dire l’affaiblissement radical des défenses — grossira les traits. Selon le sociologue Alain Ehrenberg il y a, dans les sociétés occidentales, grosso modo un tiers de personnes névrosées, un tiers fonctionnant sous un mode psychotique et un tiers sous un mode pervers.
- Dénommées aujourd’hui « TOC » dans le fameux DSM.
- Précisons : bien que nous lui reconnaissions certaines qualités psychiques, il n’est nullement question de faire l’éloge de la névrose. Notamment du fait que
le névrosé strict aura, de temps à autres, la fâcheuse tendance à obéir d’une manière quelque peu aveugle à toute loi — même les plus absurdes d’entre elles(exemple : porter un masque sur le quai vide d’une gare en plein air). - Le déni est un mécanisme de défense typiquement narcissique — mais qui peut aussi être utilisé de temps à autre par le névrosé — qui consiste en ceci : faire comme si une chose pourtant évidente n’existait pas.
- Que le lecteur nous comprenne bien : animal social, tout être humain a besoin, d’une certaine manière, du regard de l’autre pour exister (et, en tant qu’enfant,
pour s’édifier). Chez Narcisse, la faille est conséquente et c’est l’intensité du processus qui est problématique, plus que le processus en tant que tel. - En référence aux propos du député Olivier Maroy sur Kairos : https://www.kairospresse.be/la-presse-libre-un-torchon-pour-un-depute-belge/
- La réalité est en effet plus complexe que cela. Par exemple, il pourra toujours y avoir « auto-expansion » du capital et croissance économique dans une usine communiste où se sont les ouvriers qui détiennent les moyens de production. La répartition du profit changerait, certes, mais pas la soif de profit.
- Philosophe, psychanalyste et économiste.
- Le lecteur attentif aura repéré la paradoxalité du discours.
- Un montant déterminé d’argent (A) est investi pour acheter des marchandises (M) qui seront revendues plus chers que ce qu’elles ont coûté, dans le but de rapporter encore plus d’argent (A).
- Précisons d’ores et déjà une chose essentielle : il existe des situations où l’homme peut très bien capitaliser sur les expériences vécues sans avoir recours
à la dépense d’argent. Néanmoins, force est de constater qu’il ne subsiste que très peu d’activités gratuites dans le monde marchand qui est devenu le nôtre. - En référence à la célèbre conclusion du Manifeste du parti communiste conjointement écrit par Karl Marx et Friedrich Engels : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »




