chronique/
6 novembre 2014

VIVE LA BASTON !

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Il a quelques semaines, l’ambiance avait tendance à baisser les bras et ces Messieurs les formateurs et associés, n’en finissaient pas de nous faire lanterner et tourner autour du pot à propos de la maintenant célébrissime coalition stupidement nommée « Suédoise  ». Mais enfin, on y est et, comme le disait très justement notre Jules César à tous : aléa jacta est en Français : on va voir ce qu’on va voir ! Il est bien clair que ce gouvernement est loin de provoquer l’euphorie dans les chaumières et qu’il doit s’attendre à l’une ou l’autre des nombreuses formes que pourrait prendre la résistance à ce qui est d’ores et déjà annoncé et fièrement revendiqué par le sémillant plus jeune premier ministre belge de tous les temps. Grand bien lui fasse. On ne reviendra pas sur les divers reniements et mesquineries des uns et des autres, on y est habitué et s’en offusquer encore est perte de temps et d’énergie. Et, à l’heure où ces lignes sont écrites, on sent bien, en particulier au sud du pays mais également chez certains de nos voisins du nord, que les choses pourraient facilement se précipiter dans les semaines et les mois qui viennent. Le jour même où était annoncée la formation du gouvernement et avant même que les différents portefeuilles soient attribués, on a vu descendre spontanément dans les rues d’Herstal quelques centaines de travailleurs de la Fabrique nationale, aux différents « congrès de participation » des partis se partageant désormais le pouvoir, des syndicalistes faisaient chambard et interpellaient vivement les élus et même, ô surprise ! certains éditorialistes et analystes de nos mœurs politiques y allaient de leurs doutes, de leurs critiques parfois franchement acerbes et de leur scepticisme quant à l’orientation générale et à l’avenir de la nouvelle coalition. Mais le plus cocasse aura été la fulgurante et néanmoins ridicule levée de boucliers venue du parti dit socialiste et, en particulier de l’ex-premier ministre, sur ses pages Facebook s’en allant presque à appeler à l’émeute, voire même à la subversion et la 

Révolution en vue d’abattre l’odieuse hyper-droite désormais maîtresse de nos pauvres destinées. Les plus fidèles de nos lecteurs n’auront pas oublié que la précédente législature, emmenée par Elio di Rupo, avait déjà largement préparé le terrain à ses successeurs dans le domaine social et, en particulier, dans celui des travailleurs sans emploi, dont le sort de plusieurs milliers d’entre-eux va se trouver encore moins enviable dès le début de l’année qui vient. Que les méchants libéraux et leurs alliés du nouvel exécutif aient décidé de mettre les feignants et profiteurs de longue durée restant au travail forcé n’est jamais que la suite, outrancière mais dans la logique dominante, des mesures précédemment prises. 

Quant au reste, on a déjà abondamment commenté, de gauche à droite mais surtout à gauche la vraie, pas la molle les détails du programme de la « Suédoise » et je ne vais pas ici en faire l’inventaire. Une chose est sûre, « on » va en baver : les sans-grades, les paumés, les artistes en tout genre, les chômeurs en fin de droit, les sans-papiers, les retraités, les petits salaires et autres clochards qui emmerdent les honnêtes gens à l’arrêt des bus, les rues et les places. 

Et si la « Suédoise » frappe fort en ces domaines, sachez, bonnes-gens, que les amis du peuple et défenseurs des opprimés qui se sont époumonés hargneusement dans la haute et respectable Assemblée des Représentants, vilipendant les méchants collaborateurs et autres petits amis du feu IIIème Reich, sachez, donc, que, de leur côté et du nôtre, dans la foulée, associés aux humanistes chrétiens (pouffons de concert) ils ont annoncé – pour ce qui est de l’avenir de nos belles régions benoîtement et sous couvert de la rigueur ô combien nécessaire, d’autres mesures qui frapperont et durement bon nombre de secteurs, de l’associatif à la protection sociale en passant par les milieux « culturels ». On aura compris que les gesticulations moralisatrices de quelques-un(e)s de ces Messieurs-Dames du parti fauxcialiste et de quelques-autres de l’opposition, si elles étaient justifiées en l’espèce, avaient aussi le mérite de faire en sorte que le bon peuple (encore lui !) ne vienne pas mettre son nez dans les vicieux petits arrangements qui se préparaient ailleurs et dont les effets et non des moindres, se feront sentir sous peu, qu’on se le dise. Bref, les méchants ne sont pas seulement là où les doigts qui ne manquent pas d’air (sic) les pointent avec un aplomb confondant, mais bel et bien partout et même davantage, il est bon de ne pas le perdre de vue. C’est bel et bien – à quelques heureuses exceptions près – l’ensemble des classes oligarchiques qui, en tous lieux, prônent les mêmes scandaleuses et ridicules mesures en vue, prétendent-ils, de retrouver une hypothétique relance économique, un retour de la croissance, bref, le monde tel qu’ils l’ont délibérément édifié, avec le concours hébété des masses de consommateurs abruties de pouvoir d’achat ; lequel vint à manquer et qui, par le truchement du juste combat des sociaux-libéraux déguisés en Zorro ou en Robin-des-bois (au choix) va revenir, c’est sûr et ce sera là une grande, belle et historique victoire. Qui ne parviendra pas à occulter la non moins historique défaite de la non-pensée dominante, incapable d’appréhender, et encore moins de faire face, à la gigantesque question de la simple survie de la planète et des espèces qui se la partagent tant bien que mal. 

Alors, la baston, oui, certes, peut-être. Un bon gros défoulement, des grèves et des manifestations plus ou moins bon enfant de la gare du Nord à la gare du Midi, pourquoi pas ? Mais que l’on ne s’y trompe pas, on ne risque pas de revivre les grands moments des grèves de l’hiver 1960, 1961 ni la piteuse réplique d’un mai 68. Les syndicats ont déjà bien balisé les possibles actions à venir et n’aspirent à rien tant qu’à la paix sociale garante de la pérennité de leurs lourdes institutions, bien installées dans un paysage où l’on peut, à la rigueur, secouer quelques arbres ou emprunter l’un ou l’autre chemin de traverse ; mais il est hors de propos de désirer ni même imaginer un bouleversement du tableau. Certes, une colère diffuse est perceptible, là ou là, mais elle n’émane pas – loin s’en faut – de l’ensemble du corps social. On voit la grogne se manifester dans tel et tel secteur d’activité, le rail, l’enseignement, l’associatif et une forte mobilisation était prévisible le 6 novembre dernier. Mais ce qui prévaut et est le plus sensible, dans les lieux publics, les transports en commun, c’est plutôt une sorte d’abattement, de prostration ; duquel fusent, de loin en loin, les rires des jeunes filles et la nonchalante turbulence des jeunes gens aux arrêts d’autobus. Quant au reste, on voit surtout, en tous lieux, les innombrables visages penchés sur ces funestes tablettes dernier-cri, chacun dans sa petite bulle, loin des autres, loin de tout, loin du monde et de ses alarmes… 

« Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange Un jour de palme un jour de feuillages au front Un jour d’épaules nues où les gens s’aimeront Un jour comme l’oiseau sur la plus haute branche » 

Louis Aragon 

Jean-Pierre L. Collignon 

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