dossier/
19 octobre 2018

Ville et agriculture, opposées… mais compatibles !

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.

RéflExions suR l’aGRiCultuRE uRBainE

Ville et agriculture, malgré ce que l’on pourrait avoir tendance à croire, sont insécablement liées, puisque l’agriculture était une condition préalable au développement des villes. En effet, en améliorant les techniques agricoles, l’homme a pu générer une augmentation de la production alimentaire par unité de surface qui a eu deux conséquences : un accroissement des densités de population, et la création d’un surplus échangeable. La proportion d’agriculteurs a alors pu diminuer et laisser place à d’autres métiers, qui sont devenus permanents (artisanat, commerce, etc…). La ville et l’agriculture ont ainsi évolué en interaction pendant des milliers d’années. Par définition, la ville n’est donc pas autosuffisante : elle est constamment en situation d’insécurité alimentaire car elle dépend de la production des territoires qui l’entourent.

Jadis, les échanges entre la ville et sa campagne se faisaient sur un territoire géographique relativement restreint : la production avait lieu à l’extérieur des murs pour la consommation de ceux vivant à l’intérieur. Les révolutions agricoles liées à la mécanisation, l’amélioration du transport et la mondialisation ont radicalement et rapidement bouleversé cet équilibre : il est désormais courant, à Bruxelles, de consommer des tomates d’Espagne ou des haricots du Kenya. Le lien entre la ville et sa campagne s’est progressivement dissipé, pour semble-t-il presque disparaître dans la conscience. Mais la sous-traitance mondialisée de l’agriculture bute devant certaines réalités. La diminution des ressources en pétrole fait maintenant apparaître comme évident la non-viabilité de ce système mondialisé dans lequel nous évoluons aujourd’hui. Ce n’est toutefois pas le « manque » à venir de pétrole qui rend notre modèle de développement peu durable, mais son caractère indispensable et les maux qu’il engendre (guerres, pollution, conflits, destruction de la nature, inégalités, …) : faudrat-il dès lors attendre la dernière goutte du précieux liquide ? Comme le dit un ancien ministre à l’OPEP(1), Cheikh Yamani, « l’âge de la pierre ne s’est pas terminé en raison d’une pénurie de cailloux  », il est impérieux de faire évoluer notre système avant que le pétrole ne vienne à manquer. Imposer un système sociétal radicalement nouveau et le mettre en place du jour au lendemain étant toutefois peu envisageable, la réelle possibilité de changement reste l’évolution continue et progressive vers un modèle idéal.

Même si cela peut paraître paradoxal, les initiatives qui permettront ce type d’évolution seront celles qui présentent des points communs avec le modèle actuel, et pourront donc y exister en s’intégrant dans les codes économiques actuels. Elles pourront de ce fait toucher et convaincre une plus grande partie de la population. Afin que ce type d’initiatives ne reste pas marginal et uniquement porté par d’irréductibles gaulois motivés, il faut donc aujourd’hui encourager et privilégier les initiatives qui permettent de concilier les aspirations et comportements avec les contraintes économiques actuelles de la mondialisation : développer une monnaie locale en parallèle à la monnaie globale, développer des Repair Cafés pour que les gens prennent l’habitude d’aller faire réparer leurs objets cassés… ou comme le présente cet article, développer une agriculture urbaine professionnelle en parallèle aux potagers collectifs.

l’aGRiCultuRE uRBainE CommE modèlE dE suRviE là-Bas…

L’idée d’un développement de la production alimentaire en ville a récemment germé au sein de nombreux mouvements alternatifs tels que les « transition towns », les utopies urbaines, la décroissance…mais a des antécédents historiques intéressants. L’idée n’est en effet pas nouvelle : là où l’insécurité alimentaire est un réel problème pour une population, cette solution s’est parfois développée d’elle-même. Ainsi, à Cuba, l’agriculture était principalement tournée vers la monoculture d’exportation, l’utilisation d’engrais et de pesticides et la mécanisation massive. Mais suite à l’effondrement du bloc soviétique et à l’embargo imposé par les USA, l’île a subi une chute drastique des échanges commerciaux et de l’approvisionnement en pétrole. Sachant que Cuba compte un peu plus de 11 millions d’habitants, dont plus de la moitié vivent en ville(2), le défi fut alors de produire rapidement de la nourriture sans ressources extérieures. Chaque bout de terrain libre a été reconverti en parcelle productive (potagers collectifs), les agronomes enseignèrent les principes de permaculture aux habitants, et des fermes urbaines intensives furent créées. Ce mouvement, au départ citoyen, a très vite été fortement soutenu et développé par le gouvernement. Actuellement, l’agriculture urbaine citoyenne permet la production de 50 % des fruits et légumes frais de La Havane (2,2 millions d’habitants), et près de 80 % dans les plus petites villes(3).

Cuba est de ce fait devenue une référence en matière d’agriculture urbaine et envoie aujourd’hui des agronomes spécialisés dans de nombreux pays sud-américains pour y enseigner les bonnes pratiques, comme au Venezuela où l’agriculture est très peu développée dans les campagnes en raison de la topographie et du climat. Depuis 2003, une vingtaine de coopératives agricoles et plus de 4000 potagers urbains se sont installés dans la ville de Caracas. Leur but est de diminuer à la fois la pauvreté urbaine et la dépendance à l’importation alimentaire.

Ailleurs, d’autres initiatives voient le jour. Ainsi de Nairobi où les bidonvilles se densifient continuellement et ne laissent presque plus de places aux lopins non-bâtis. En 2007, sur initiative de l’ONG Solidarités Internationales, des jardins « en sacs » ont fleuri dans quatre grands bidonvilles. Ils permettent depuis lors de nourrir 225.000 personnes tout en permettant aux familles cultivatrices de limiter leur dépendance aux prix des marchés alimentaires, très volatiles. Parfois, la production offre même un revenu supplémentaire pour les familles les plus pauvres(4).

Ainsi, on constate que lorsque l’insécurité alimentaire est un réel problème, l’agriculture urbaine apparaît spontanément comme une solution viable et durable à l’échelle familiale ou d’un quartier. Il est toutefois paradoxal de voir ces zones urbaines nées sur le délitement de la paysannerie et sur les ruines de la société agricole, chercher des solutions…dans l’agriculture.

… aCtivité aCCEssoiRE iCi

En Occident, où l’accès à la nourriture n’est plus un problème pour la majorité, on constate que la production alimentaire réelle en ville se fait plutôt pour le plaisir et à titre privé : potagers collectifs, jardinières au balcon… de façon générale la philosophie d’une culture « intra-muros » prend une plus grande place dans la pensée et les pratiques. Mais la possibilité de produire des aliments en ville a également traversé l’esprit de nombreux scientifiques et architectes, qui fantasment sur de futures fermes urbaines dans de gigantesques tours, de cultures verticales à haute densité, en hydro-ou aéroponie(5), dont l’approvisionnement en nutriment est géré automatiquement en fonction des besoins biochimiques des espèces cultivées. Il est possible de développer une solution intermédiaire qui s’inspirerait à la fois des utopies scientifiques, en en limitant les coûts, mais également des petits projets à taille humaine, intéressants et en cohérence avec nos écosystèmes et l’être humain, toutefois tributaires de la volonté d’une population qui n’est pas – présentement – en situation de pénurie.

Il serait certainement judicieux et utile de privilégier le développement d’une agriculture qui récupérerait les surfaces inutilisées de la ville, et qui serait couplée à un « urbanisme agricole » : la production se ferait sur les toits, façades, friches, etc. par des professionnels, en parallèle au développement d’un système alimentaire urbain plus global, et son inscription dans les processus de planification urbaine. Il s’agirait donc de réfléchir à faire pousser et à récolter des aliments frais en ville, mais également à les y transformer (sauces, confitures, huiles, boissons…), emballer (frais, conserves, épices…), distribuer (supermarchés, épiceries, restaurants, traiteurs, groupes d’achats…), stocker, vendre et d’en gérer les déchets produits (compostage servant par la suite comme engrais). Les maillons en amont de l’industrie agro-alimentaire, tels que la fabrication du matériel et des intrants (engrais biologiques, terreau, bacs de culture…), et la production des semences, pourraient également se retrouver dans ces réflexions.

Il existe dans le monde des projets qui s’inscrivent dans une telle optique : la ferme Lufa est installée sous serre sur un toit à Montréal et revend sa production via l’équivalent de nos GASAP ; une serre de 2000 m2 a été installée sur le toit d’un magasin de produits frais, le « Vinegar Factory », qui est devenu une réelle institution à Manhattan ; la Tenth Acre Farm, à Brooklyn, a récupéré de vieux terrains de basketball tombés en désuétude (400m2) et y produit 7 tonnes de légumes frais par an ; la Brooklyn Grange est la plus grande ferme urbaine suspendue du monde (3700m2) et revend ses produits à des restaurants, traiteurs et épiciers des environs.

A Bruxelles, l’hypothèse de cultiver en ville semble réaliste d’un point de vue quantitatif : la simple mise en culture des friches urbaines ( ̃1200 ha) permettrait déjà de produire 30 % des besoins en légumes des bruxellois(6). A cette surface s’ajoutent les surfaces horizontales en hauteur, et les surfaces verticales. Des projets ponctuels naissent petit à petit, tels que les dômes géodésiques de Klorofil sur l’ancienne brasserie Bellevue, le potager collectif sur toit de OKNO, et le projet de production agricole en sacs de géotextile mené par le « Début des haricots » (Potage-toit) sur le toit de la KBR.

avantaGEs Et inConvéniEnts dE la misE En CultuRE dEs suRfaCEs uRBainEs inutiliséEs

Aucune ville n’a encore décidé de promouvoir réellement ce genre de projets, ou de favoriser l’architecture générant des surfaces pouvant les accueillir. Elles auraient pourtant tout intérêt à le faire, car en plus de la production locale de légumes frais, l’agriculture urbaine, au sol ou sur toiture, présente de nombreux avantages. Certains ne sont pas quantifiables, comme la qualité paysagère, le cadre de vie, la perception du rythme cyclique naturel, l’esthétique des bâtiments et espaces publics, la diversification des odeurs urbaines, le changement des mentalités (manger local, de saison, gérer ses déchets organiques…), le lien entre citadin et travail d’agriculteur, le côté éducatif… D’autres par contre sont « scientifiquement prouvés » : la réduction des teneurs en CO2, la stabilisation des poussières, l’isolation thermique et acoustique des bâtiments, l’équilibrage de la température et de l’humidité, la rétention des eaux de pluie, la préservation de la biodiversité et le développement d’un maillage écologique, la rentabilisation d’espaces inutiles, l’augmentation de la sécurité alimentaire, etc.

Les inconvénients de ce genre de système sont principalement la concurrence avec les énergies renouvelables (principalement panneaux solaires), l’augmentation probable du nombre d’insectes en ville, et la pollution. A ce propos, il est vrai que la pollution de l’environnement urbain risque de nuire aux cultures, mais il ne faut pas oublier que les terres et eaux des campagnes sont également polluées et ne garantissent pas nécessairement des aliments plus sains qu’en ville. Par ailleurs, l’accès à des surfaces jusque là inutilisées sera peut-être un inconvénient pour les riverains, via l’ouverture de vues sur des espaces privés : les agriculteurs travaillant sur les toits auront vue sur toutes les fenêtres aux alentours, les intérieurs d’îlots, etc. qui ne sont actuellement visibles par personne.

Par ailleurs, si elle continue à se développer, l’agriculture urbaine se heurtera à quelques obstacles, liées principalement à la technique, à la législation, et à l’économie : accès et gestion des surfaces, approvisionnement en eau et électricité, stockage de la production et du matériel, portance des bâtiments, matériel nécessaire, permis pour l’implantation, rentabilité économique, compétitivité par rapport aux produits standards…

De nombreuses réflexions sont encore à mener à différents niveaux, mais l’agriculture urbaine fait son petit bonhomme de chemin à travers le monde. Il est important de rappeler que l’agriculture urbaine et la récupération des surfaces inutilisées n’est pas LA solution, mais bien une des initiatives qui prépare notre société à une transition douce. De nombreux mouvements devront coexister pour répondre au mieux aux besoins urbains. L’agriculture urbaine volontaire favorise en occident les contacts sociaux et la participation citoyenne et, dans les pays en développement, l’auto suffisance familiale et de nouvelles sources de revenus. De même, les productions sont très différentes selon les milieux (urbain-rural) et les hauteurs (sol-toit), puisque l’élevage, les produits maraîchers et la culture céréalière n’ont pas les mêmes contraintes…

Enfin, tous les types d’agriculture ne doivent pas être tenus aux mêmes objectifs de durabilité, aux mêmes propriétés nutritionnelles ou gustatives. Il est cependant important qu’elles aient les mêmes possibilités de divulgation, d’accès à la recherche, de place dans les rayons, à l’innovation et à l’espace. Rééquilibrer les agricultures implique un travail sur l’image et sur le cadre institutionnel : seuls les consommateurs informés de manière transparente sur les conditions de production sont à même de poser des choix cohérents. Et seuls des responsables politiques conscients de la diversité des systèmes agraires existants et possibles seront assez ouverts pour favoriser une pluralité d’agricultures dans le respect des critères de durabilité et de l’environnement.

Mélanie Vesters

  1. Organisation des pays exportateurs de pétrole, l’OPEP est une organisation intergouvernementale de pays visant à négocier avec les sociétés pétrolières pour tout ce qui touche à la production
de pétrole, son prix et les futurs droits de concessions.
  2. Oficina Nacional de Estadísticas e Información (ONEI) de la república de Cuba
  3. Servigne P., Cuba, “la Transition grandeur nature”, IMAGINE demain le monde, n°83, Janvier-Février 2011
  4. Landrin S., Cultiver des légumes dans les bidonvilles pour nourrir l’Afrique, Le Monde, 04/09/2012
  5. En hydro- et aéroponie, le sol, remplissant les fonctions de support et d’approvisionnement en eau et en éléments nutritifs, est remplacé par des « supports de plantes », substrat neutre et inerte tel que
des matières plastiques ou de la laine de roche, et par des arrosages (hydroponie) ou vaporisations (aéroponie) de solutions nutritives à base de sels minéraux. Ces techniques permettent d’accélérer le processus de maturation des fruits et donc génèrent plusieurs récoltes par an.
  6. Vesters M., Urbanisme agricole et agriculture de récupération de surfaces, une hypothèse réaliste, Mémoire de fin d’étude non-publié, ULB, Juin 2011. Accessible à : http://users.skynet.be/fb462604/ Melanie/CV/VESTERS_Melanie_agriculture_urbaine.pdf

Mélanie Vesters
Auteure
Elis Wilk
Illustratrice

Elis Wilk
Illustratrice

Recevez notre lettre d'information

consectetur adipiscing velit, tristique id felis libero