chronique/
22 octobre 2018

Un film

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A l’époque de sa sortie, en 1983, je me souviens l’avoir vu trois ou quatre soirs de suite dans le même cinéma du centre-ville, à Liège. A chaque fois avec le même enthousiasme teinté de terreur et d’abattement à la sortie de la salle de projection. KOYAANISKATSI(1) est, suivant moi, un de ces films si pas LE film qui est ce qu’on a fait de mieux dans la critique radicale de la société industrielle, la nôtre. Et, tout comme certains textes (Illich, Debord, Ellül, dont Godfrey Reggio s’est inspiré) les images – et l’extraordinaire musique de Philip Glass – de ce terrible réquisitoire n’ont pas fini de hanter quelques cervelles, dont la mienne. Et, trente ans après, il apparaît bien que, non seulement l’implacable constat n’a pas pris une ride mais, au contraire, qu’il est toujours et encore d’une actualité que rien, jusqu’à aujourd’hui, n’est venu démentir.

La crise, ce mot que l’on ne cesse d’assaisonner de mille façons, est bien ce que ces images disent qu’elle est : l’effondrement inéluctable d’un projet qui s’inscrivait déjà à l’aube de la civilisation industrielle et qui s’appropriait les mots fameux d’un dieu rageur et imbécile qui nous donnait pour mission et prétention de nous soumettre la Nature et d’en jouir à notre guise. Ce à quoi, collectivement et de plus en plus nous nous sommes empressés de répondre, pour notre malheur. Certes, oui, on peut apprécier et se réjouir de quelques appréciables progrès dans les domaines les plus divers, comme, par exemple, la médecine et autres spécialités annexes (on est mieux chez le dentiste de nos jours qu’au moyen-âge, tout de même), les outils de la communication qui ont radicalement transformé nos manières d’échanger et traiter l’information sous toutes ses formes. Outre cela et quelques autres agréments donc, la marque principale qui caractérise les sociétés les plus modernes est bien celle qui se donne à voir par des raccourcis terrifiants dans ce film et dont on fait l’expérience de manière parfaitement pratique tous les jours qui passent. Ce qui domine, c’est bien cette espèce de stupéfaction hagarde, mêlée d’une crainte diffuse et d’un ennui monumental que les hommes de ce temps portent sur leurs épaules et qui se lisent sur leurs visages. Comme si ce qui était censé les libérer de telles ou telles contraintes allait de pair avec ce qui, de plus en plus, les soumet. En quelque sorte et pour le dire brutalement, les petits plaisirs dont nous jouissons sont sans commune mesure avec l’oppression diffuse sensible partout, les premiers n’étant que la misérable et futile façon de tenter d’oublier la seconde.

On sait que l’organisation des activités de loisirs de toutes sortes, souvent colorées d’ambitions vaguement culturelles, avec parfois les meilleures intentions du monde, ne sont finalement là que pour nous distraire de ce qui se trame dans les sphères de tous les pouvoirs. Vu sous cet angle, l’art est superflu, disait Ben Vautier. De la même manière, la sacro-sainte consommation a pu faire illusion et donner aux heureux habitants de notre hémisphère la chance de jouir d’une extraordinaire liberté que l’on continue de présenter comme étant celle qui éclipse toutes les autres. Ces temps sont révolus, on le voit, on le sent, on en fait l’expérience chaque jour qui passe. Nous sommes à un tournant, cela est parfaitement évident. Une gigantesque machinerie, au coeur de laquelle il est de plus en plus impossible de savoir par quoi et par qui elle est en réalité actionnée, avance inexorablement ses innombrables rouages et mécanismes secrets qui sèment partout la même désolation. Une chose est sûre : derrière tout cela, ce sont de petits groupes d’hommes, de moins en moins nombreux et toujours mieux organisés et efficaces qui sont à l’oeuvre, et dont le seul objectif, le but ultime est de s’approprier la totalité du monde et ses richesses. Qu’une part de l’humanité soit de trop au regard de leurs ambitions, d’une manière ou d’une autre on en fera purement et simplement abstraction, cela dit au sens strict du mot. Que ce soit par la famine, les maladies ou, pourquoi pas, la guerre, l’odieux système en viendra à bout si tel est son bon plaisir ; on doit s’attendre à TOUT venant de ceux-là qui, strictement, en tirent les ficelles avec le large concours d’un système politico-médiatique dont l’infamie va grandissant de jour en jour.

La seule question qui vaille est, maintenant, de se demander si les choses vont pouvoir continuer d’aller comme elles vont ou si, d’aventure ou par accident majeur, elles ne vont pas prendre un tour radicalement différent. Quelques signes sont là, débusqués par ceux qui ont rompu avec l’orthodoxie de la pensée dominante et qui, petit à petit, commencent à être pris en considération (cfr. l’intervention de Paul Jorion à l’Assemblée Nationale française le 26 mars dernier à propos des paradis fiscaux et en pleine crise chypriote) par quelques médias et cercles plus ou moins liés aux décideurs politiques. Qu’ils soient pleinement entendus et, par suite, leurs thèses prises en compte, on est loin, quoi qu’il en soit, de ce qui serait une véritable révolution. Et donc, le plus probable est que les milieux bancaires et les mafias de toutes sortes – les uns et les autres étant de plus en plus visiblement liés – vont continuer le jeu auquel ils excellent et qui fait leur surpuissance. Au risque, de plus en plus évident à chaque jour qui passe, d’en arriver à un véritable effondrement général du système financier avec les terribles et imprévisibles conséquences et événements en chaîne que cela entraînerait inévitablement partout. Qu’il ne faille pas trop se réjouir de telles possibles circonstances n’entraîne pas, pour autant, que l’on ne puisse par avance en tirer quelques leçons.

Car, puisqu’il semble bien que le système se refuse à toute forme de remise en cause de l’ordre – y compris moral – de son activité, que les cris d’alarme ne sont toujours pas entendus, cette chute soudaine de tout ce qui tient l’injuste et féroce édifice en place pourrait et même, exigerait, de la part de la sphère politique au sens le plus large, la mise en place de nouvelles normes, contraintes et institutions de contrôle qui pourrait déboucher sur un nouvel ordre monétaire universel(2). De là devrait alors pouvoir découler, sait-on jamais, une manière de symposium mondial qui réunirait les responsables politiques et économiques, mais aussi, des autorités morales (philosophes, savants, poètes, plasticiens…) qui aurait pour finalité de rédiger une nouvelle déclaration universelle des droits humains prenant en compte les conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouve l’humanité. Que ce soit le sens et les buts à donner encore au travail, celui, à redéfinir, de la propriété privée, les terribles défis environnementaux et climatiques, un plus équitable partage des ressources et des richesses et autres enjeux, cette assemblée inédite aurait à charge de couler sous forme de lois valables partout et pour tous sans distinction, de nouveaux droits et, conséquemment, une nouvelle et audacieuse perspective s’ouvrirait qui mènerait à la mise en oeuvre de mille nouvelles manières de faire usage de la vie. Rêvons un peu…

Jean-Pierre Léon Collignon

  1.  Se trouve en DVD et sur you tube en version intégrale.
  2. Sur toutes les questions relatives à ce sujet, voir le blog de Paul Jorion, en particulier «Le temps qu’il fait» du 28 mars dernier.

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