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22 octobre 2018

TIC(E) : LE PASSAGE EN FORCE

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Commençons cet article par un cliché vrai. En matière de « progrès », les États-Unis continuent à donner le ton : une quarantaine d’états ont décidé de rendre optionnel l’enseignement de l’écriture manuelle à l’école primaire ; à la place, la maîtrise du clavier d’ordinateur sera privilégiée(1). Chez nous, la ministre M.-D. Simonet a l’intention de maintenir à égalité les deux types d’écriture. Jusqu’à la prochaine législature ? Une polémique scolaire est peut-être en vue, compte tenu de l’empressement de certains acteurs institutionnels et privés à numériser l’École au pas de charge. Portés par l’éthique de la responsabilité, d’aucuns réclament la nécessaire adaptation de l’enseignement aux changements technologiques(2). Des dialecticiens bien intentionnés y voient une ruse pour « doubler » les entreprises de soutien scolaire : à partir du moment où l’École sera numérisée, elle ne craindra plus la concurrence de celles-ci qui ne pourront plus se targuer d’offrir des outils plus performants – interactifs – que les tableaux noirs « mono-passifs ». Ainsi, un élève en maladie pourra suivre les cours à distance sur la plate-forme Internet de son école, celle-ci assurant la « continuité du lien pédagogique », les possibilités de réussite scolaire et l’égalité(3). Pas besoin d’être paranoïaque pour deviner la suite. Pourquoi s’arrêter aux élèves malades ? Un jour, tous suivront les cours à distance, sans plus connaître l’impact émotionnel d’un cours en direct. En transférant les contenus sur des outils nomades, le pouvoir dématérialisera l’école en tant que lieu de rassemblement(4), rendra progressivement obsolètes les enseignants et leur formation, jusqu’à liquider leur statut in fine. Rien de nouveau sous le soleil du néolibéralisme, et maintenant du capitalisme cognitif(5).

Le débat sur les technologies de l’information et de la communication à l’école (TICE) se déroule entre fanaTIC – profs geek devançant les désirs de la direction – et scepTIC, progressistes y voyant une « évolution naturelle » trop massive pour être freinée, mais restant prudents quant à leurs modalités d’application(6). Tous se coulent dans l’esprit du temps, contrairement aux quelques héréTIC qui doutent du bien-fondé même des TICE. Je suis de ceux qui clament que le développement technique n’est pas « neutre » ; il porte en soi des valeurs et des projets de société éventuellement non désirables. « Chaque nouveauté technique est beaucoup plus qu’un moyen ; elle est une puissance culturelle […] Les technologies modèlent les sentiments et façonnent les conceptions du monde. Les traces spirituelles qu’elles laissent sont probablement plus profondes que les traces matérielles. »(7) Il ne suffit donc pas que l’arsenal technologique tombe dans des mains « raisonnables » et « responsables » pour que, du coup, tout aille mieux. Cela irait juste un peu moins mal un peu moins vite. Mais la foi dans le Progrès a la peau dure ! Philosophiquement, c’est toute la question de l’hubris et de l’arraisonnement de la société et de la nature par la technoscience. Une métamorphose culturelle serait nécessaire, mais la « néodomestication » de l’homme par les technologies et l’économie y est un frein puissant(8). Comme le disait Jean-Jacques Rousseau, la question de la technique n’a absolument rien de technique. Les usages sociaux de la science et des techniques, c’est une question que les citoyens ont le pouvoir et le droit de s’approprier. Deux ouvrages récents nous aident à y voir plus clair.

Dans L’emprise numérique(9), Cédric Biagini décrit le monde-machine que nous prépare la technocaste, en s’appuyant sur notre passivité ou sur notre sidération enthousiaste (e-book, Facebook, nouvelles utopies technologiques, mythe de l’e-revolution, etc.). Il montre en quoi les TIC remettent au goût du jour les théories libertariennes, comment le capitalisme, en se mettant au numérique, va encore monter en puissance, et enfin pourquoi les machines vont prendre le pas sur l’être humain, pulvérisant tout espoir de démocratie et effaçant des siècles d’humanisme pour aboutir au cyborg, l’« homme augmenté » par la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des sciences de l’information et de la cognition, de la biologie de synthèse (NBICS). Un chapitre est consacré à l’invasion des TICE : tablettes tactiles, tableaux blancs interactifs, manuels numériques et espaces numériques de travail, TICE dans lesquelles élèves et enseignants seront embrigadés, car « l’absence de maîtrise des ordinateurs et des diverses prothèses techniques revient [donc] à se marginaliser, à s’exclure du système de production et, surtout, chose bien plus déterminante, de celui de la consommation et de l’ersatz de vie sociale qui prévaut aujourd’hui » (p. 140). Exposés dans la novlangue du rapport Fourgous(10) en France, ces choix technocratiques ne relèvent pas de la discussion politique mais sont imposés au nom de la concurrence économique mondiale, dans laquelle l’économie de la connaissance et l’économie immatérielle(11) sont censées jouer un rôle prépondérant depuis le lancement de la stratégie de Lisbonne en 2000. Cet utilitarisme étroit de l’École met à mal son rôle de socialisation et de transmission des savoirs au profit de ce qui devient la compétence(12) la plus valorisée : la capacité d’adaptation aux incessantes mutations technologiques et économiques. Traditionnellement considérée comme un outil d’émancipation des peuples, l’éducation est aujourd’hui vue comme une technique parmi d’autres d’adaptation au néo-management qui attend les futurs salariés(13).

Les TICE s’inscrivent aussi dans la marchandisation de l’enseignement. Exemples. En février 2013, Apple Education Belgium a offert une formation « pour permettre aux enseignants de s’approprier les nouvelles technologies et de les utiliser en classe », une façon pour cette entreprise de capter l’énorme marché de l’éducation en appâtant les professeurs. Le projet École numérique prévoit « la formation des enseignants à l’utilisation de l’ipad, en passant par l’appropriation du langage publicitaire pour exprimer sa vision du monde en images et en ligne »(14) [c’est moi qui souligne]. Du côté des enseignants, on assistera à leur prolétarisation, c’est-à-dire l’affaiblissement de leur autonomie et la disparition de leurs savoir-faire, jusqu’à leur rétrogradation en « animateurs numériques » (pp. 150-154) ou en « personnes-ressources en e-learning »(15), dont l’autorité finira par s’évanouir définitivement, conséquence de l’horizontalité de la société en réseau(16). Du côté des élèves, la situation n’est guère plus enviable : « En conditionnant les individus dès leur plus jeune âge, y compris dans le cadre scolaire, à l’usage des nouvelles technologies, on les prépare à être de parfait(e)s consommateurs, au sens d’acheteurs bien sûr, mais aussi d’usagers frénétiques des objets high tech. Le remplacement progressif des manuels et des livres en papier par des versions numériques ne laissera plus aux élèves la possibilité de connaître d’autres univers que ceux produits par les marchands de bits » (p. 149). Nous assistons à une inquiétante évolution cognitive : les adolescents pratiquent le zapping et le jumping(17)  ; ils sont constamment à l’affût de sollicitations visuelles et d’événements, qui empêchent leur concentration ; ils vivent exclusivement dans le moment présent, dans l’urgence ; ils ont des difficultés à rentrer en eux-mêmes. Ces phénomènes annoncent que l’intériorité, qui rend(ait) possible l’individuation et la socialisation, devient une dimension difficilement accessible et/ou délaissée chez les jeunes. Les TIC sont un puissant accélérateur de destruction de l’attention(18). Les jeunes considérant le monde sous l’angle du ludique, les entreprises ont mis au point des « serious games » qui intègrent un scénario pédagogique dans un jeu vidéo, parfait exemple d’« edutainment », fusion de l’enseignement avec les industries de loisirs. Au fur et à mesure que le simplisme des procédures 2.0 se répandra à l’école, quelle place restera-t-il pour l’aspect orphique de l’existence, à savoir l’imagination, la poésie, le langage, l’argumentation discursive, la sensibilité esthétique, l’émotion, l’autonomie morale, tout ce qui fait notre belle subjectivité, notre troublante singularité, notre insondable humanité ?

Dans son dernier essai(19), le linguiste Raffaele Simone décrit ces bouleversements récents dans les processus de cognition, en constatant que « […] nous nous trouvons au milieu d’une tempête culturelle sans égal, dont personne n’est en mesure de prévoir le résultat » (p. 29). Les « natifs numériques  » que sont les jeunes nés après 1990 ont grandi immergés dans la médiasphère (télévision, ordinateur, web), devenue une redoutable concurrente de l’enseignement qui « a changé notre esprit, notre intelligence et leurs opérations » (p. 31). À l’écoute linéaire, en faveur avant l’imprimerie, et à la vision alphabétique, dominante depuis l’imprimerie, se substitue depuis une vingtaine d’années la vision non alphabétique. Nous sommes passés d’une intelligence séquentielle – celle de la lecture – à une intelligence multisensorielle – celle de la médiasphère. L’homo videns jouisseur est en train de dépasser l’homo legens ascétique. Simone parle aussi de « déréalisation » du monde par le numérique, i.e. la dissolution de l’objet réel (pp. 218-228). Signe des temps, les enseignants ont pu remarquer que les élèves, en visite scolaire dans les musées, préfèrent « découvrir » leur contenu sur des écrans plutôt que de regarder les objets réels exposés dans les vitrines. L’École est de moins en moins considérée comme étant à l’origine de la connaissance, au fur et à mesure de l’inflation des informations disponibles en dehors d’elle. Trois options s’offrent alors à nous ses acteurs : soit, en bons cyniques nous nous apprêtons à fermer la boutique et à nous recycler en envoyant notre C.V. à Google ; soit nous mettons l’École au diapason de la médiasphère – et cela semble être le choix fait par des pouvoirs publics sous influence de l’idéologie à la mode et/ou des groupes de pression ; soit nous assumons le fait que l’éducation « entre les murs » recèle sa part de peine, de patience, de répétition et même d’ennui, est lente sur les plans cognitif et méthodologique, mais que les savoirs qu’elle dispense le sont sous une forme structurée et systématique, rattachée à l’historicité, alors que ceux de la médiasphère sont éclatés, disjoints et anhistoriques. Enfin, soyons un peu utopiques : l’École devrait devenir un conservatoire d’idées philosophiques et de savoirs pratiques qui nous seront un jour très utiles, lorsque la civilisation(20) industrielle s’effondrera pour de bon . Pendant ces dures journées-là, la réalité fera son retour fracassant et balayera les chimères virtuelles qui avaient assuré l’anthropofacture des générations récentes, lesquelles, subitement sevrées de leurs prothèses numériques, se retrouveront totalement démunies…

APPEL AU SOULÈVEMENT DES CONSCIENCES CONTRE LES MACHINES

Il est temps que l’École réinscrive son action dans une éthique humaniste, plutôt qu’une éthique utilitariste dans laquelle elle s’est enlisée depuis une trentaine d’années, quand la Table ronde des industriels européens (ERT) a commencé à se mêler de l’enseignement(21). Il est temps qu’elle se repolitise face à une politique éprise d’objectifs gestionnaires et de rationalité instrumentale qui (con)forme des normopathes(22) à la chaîne. Il est temps qu’au lieu de servilement s’adapter, elle apprenne à anticiper, qu’elle refuse de s’incliner devant la technologie laissée à elle-même qui ne connaît aucun principe d’autolimitation. Les TIC ont des effets à la fois uniformisants et inégalitaires, en plus d’inscrire les agents dans l’hétéronomie(23). Celles auxquelles les élites économiques veulent formater la masse apprenante de l’École publique revient à « donner à des inférieurs juste le degré de savoir que réclame une consciencieuse obéissance », selon l’analyse de Proudhon, toujours d’actualité. Faute de réaction, la société glissera dans une forme de totalitarisme mou technologique, et l’École n’aura rien fait pour l’empêcher. Au contraire, elle y aura apporté son concours en entérinant « le décalage entre la formidable mécanique d’invention scientifique-technique-industrielle qui ne cesse d’imposer des mutations toujours plus rapides à ces sociétés, et l’absence relative d’invention sociale, les citoyens se bornant à subir les mutations qui leur sont imposées. »(24)

Bernard Legros

  1. Le Soir, 13 mars 2013.
  2. En Fédération Wallonie-Bruxelles, on trouve le projet Ecole numérique, le Plan individuel d’apprentissage passant aussi par le numérique, le Passeport pour les TIC avec le plan Cyberécole, le Plan multimédia (trente millions d’euros d’investissement), jusqu’aux «dispositifs pédagogiques multimédia interactifs mobiles»!
  3. Pour peu que la famille dispose d’un ordinateur domestique, ce qui est le cas de 77% des foyers belges. Que fait-on alors des 23% restants?
  4. Certes, les héritiers de Michel Foucault verraient dans la disparition de cette « institution disciplinaire » un signe positif...
  5. Cf. Yann Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, éd. Amsterdam, 2007. Ambigu, cet ouvrage ne décrit pas seulement le phénomène, mais en fait une subtile apologie.
  6. Appartiennent à cette catégorie Denis Kambouchner, Bernard Stiegler et Philippe Meirieu, auteurs de L’école, le numérique et la société qui vient, éd. Mille et une nuits, 2012.
  7. Wolfgang Sachs & Gustavo Esteva, Des ruines du développement, éd. Ecosociété, 1996, p. 35.
  8. Cf. Bertrand Méheust in La décroissance, n° 97, mars 2013, pp. 8 & 9.
  9. Cédric Biagini, L’emprise numérique. Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, éd. L’Échappée, 2012.
  10. Cf. www.missionfourgous-tice.fr/
  11. « Économie immatérielle » est un oxymore : l’empreinte écologique des objets technologiques est énorme (en terres
rares, coltan, lithium, eau, recyclage, etc.) et donc non durable. Ajoutons-y l’obsolescence programmée, et le tableau est complet.
  12. Lire sur skolo.org, Nico Hirtt, «L’approche par compétences : une mystification pédagogique ».
  13. Cf. Philippe Nassif, « Le process de Kafka » dans Philosophie Magazine, n° 68, avril 2013, pp. 58-61.
  14. Prof n° 13, mars 2012, p. 26.
  15. Prof n° 15, septembre 2012, p. 24.
  16. Dans un premier temps, on peut imaginer que les «animateurs numériques» parviendront à refonder une certaine autorité sur base
de leurs compétences techniques, mais ils seront vite dépassés par
les plus geek de leurs élèves, à moins de se lancer dans une course sans fin vers le «plus numérique que moi, tu meurs». Rappelons qu’une autorité digne de ce nom se fonde sur la différence générationnelle et sur l’expérience de la vie, pas sur des compétences techniques.
  17. Biais cognitif consistant à partir d’une prémisse en «sautant» directement à la conclusion, la démonstration passant à la trappe.
  18. L’attention désigne à la fois la capacité à se concentrer sur une tâche, un propos, et la capacité à être prévenant à l’égard des autres.
  19. Raffaele Simone, Pris dans la toile. L’esprit au temps du web, éd. Gallimard/Le Débat, 2012.
  20. Cf. Hugues Stoeckel, La faim du monde, éd. Max Milo, 2012 et Christian Araud, Préludes à la transition. Pourquoi changer le monde?, éd. Sang de la Terre, 2012. Cf. également le site http://www.testadepibou.com/
  21. Cf. Nico Hirtt «L’étau numérique se resserre autour de l’école » sur www.skolo.org/spip.php?article215.
  22. La normopathie est le détachement de la raison pratique du sens moral.
  23. Et inversement, le système technicien devient autonome. Comme rien n’est simple, il a néanmoins besoin d’actions humaines pour fonctionner et se développer, d’où notre responsabilité à le freiner ou à l’encourager.
  24. Isabelle Stengers, Sciences et pouvoir. Faut- il en avoir peur?, éd. Labor, 1997, p. 84.

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