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20 octobre 2017

RISQUE-T-ON DE REVIVRE UNE GRANDE CRISE DE LA DETTE ?

RETOUR SUR LES ÉLÉMENTS DÉCLENCHEURS DE LA CRISE DE 1982

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Augmentation du nombre d’emprunts, effondrement du prix des matières premières, chute du prix du baril de pétrole, hausse des taux d’intérêts, application de recettes néolibérales du FMI et de la Banque mondiale, etc. Voici là un certain nombre des causes principales qui ont provoqué l’éclatement de la crise de la dette des pays du Sud à l’aube des années 1980. Ce sont également autant d’éléments que nous retrouvons aujourd’hui qui font dire aux institutions financières internationales que les pays du Sud se dirigent vers une nouvelle crise de la dette. Pour comprendre les phénomènes d’endettement actuels, nous vous proposons de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. 

L’EFFONDREMENT DU PRIX DES MATIÈRES PREMIÈRES 

Á la fin des années 1970, et jusqu’au début des années 2000, les pays du Sud ont été confrontés à un changement brutal : la baisse des cours des matières premières et des produits agricoles qu’ils exportaient, jusque-là orientés à la hausse. En effet, la grande majorité des prêts avait été contractée dans des monnaies fortes comme le dollar américain. Or, et c’est là un élément essentiel, les remboursements doivent être effectués dans la même monnaie que le prêt, car le créancier qui – par exemple – a prêté des dollars veut récupérer des dollars : il n’est absolument pas intéressé par des francs congolais de RDC ou toute autre monnaie des pays du Sud. Au cours des années 1970, leur dette galopant, les pays débiteurs ont donc dû se procurer de plus en plus de devises fortes pour rembourser leurs créanciers. Pour cela, ils n’avaient d’autre choix que de vendre des marchandises à ceux qui possédaient ces monnaies fortes. Les pays du Sud ont donc dû orienter leurs politiques économiques en fonction des attentes d’acteurs économiques situés à l’étranger, notamment dans les pays les plus industrialisés. 

Conditionnés pour poursuivre les paiements coûte que coûte, les pays du Sud ont dû exporter davantage de produits « tropicaux » ou de ressources minières et ont dû appliquer les « recommandations » du Nord, à savoir, « empruntez sans compter, le tout à l’exportation va vous sauver ». Ils ont renforcé leur spécialisation dans quelques produits de base, dont ils sont devenus dépendants, comme le cuivre pour la Zambie et le Chili, ou la bauxite pour la Guinée et la Jamaïque. Ce faisant, ils ont mis en même temps sur le marché une quantité accrue des mêmes biens primaires (arachide, cacao, café, coton, minerais, pétrole, sucre, thé, etc.) alors qu’au Nord, la demande n’a pas augmenté dans la même proportion, à cause de la crise qui s’est déclarée. Les pays du Sud se sont donc concurrencés entre eux et les cours des matières premières, y compris le pétrole dont le prix avait fortement augmenté à partir de 1973, se sont alors effondrés. Le tournant fondamental a eu lieu en 1981 quand le prix du pétrole a fortement chuté, provoquant en 1982 la crise de la dette du Mexique, pays exportateur de pétrole. Pour certaines matières premières, le prix avait déjà chuté quelques années plus tôt, comme dans le cas du cours du cuivre qui s’est effondré en 1974 et a provoqué une crise de paiement pour le Zaïre de Mobutu(1)

Source : 2000watts.org

D’un point de vue global, cette baisse a été irrégulière, avec des périodes d’effondrement suivies de pics plus courts. Mais la tendance moyenne pour la période 1977-2001 fut nettement à la baisse pour toutes les catégories de matières premières, à raison de 2,8 % par an en moyenne(2). Cette chute a atteint 1,9 % par an pour les minerais et les métaux, avec notamment une chute supérieure à 5 % pour l’argent, l’étain et le tungstène. Entre 1997, année de la grave crise économique survenue en Asie du Sud-Est, et 2001, les cours ont chuté en moyenne « de 53 % en valeur réelle […]. Cela signifie que les produits de base ont perdu plus de la moitié de leur pouvoir d’achat par rapport aux articles manufacturés(3)  ». Par ailleurs, l’étude de la structure des exportations mondiales montre que les pays riches exportent en valeur plus de deux produits manufacturés sur trois, alors que les pays en développement exportent plus d’un produit de base sur deux. Les PED restent donc avant tout un lieu de récolte et d’extraction, fournissant le matériau brut indispensable à une économie mondialisée dont ils ne retirent qu’une maigre part des bénéfices. 

Source : FMI, bases de données du Système de prix des produits de base et des statistiques financières internationales. www.imf.org/

Toujours est-il que suite à l’inversion de tendance des cours au début des années 1980, la situation financière des pays endettés est devenue bien plus difficile. Non seulement accroître la production ne suffit pas, mais cela aggrave encore le phénomène d’une offre trop importante sur le marché mondial. Les politiques d’ajustement structurel qui ont suivi les ont alors privés des filets de protection dont ils disposaient. 

Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer.

Thomas Sankara,
président du Burkina Faso entre 1983 et 1987

L’AUGMENTATION BRUTALE DES TAUX D’INTÉRÊTS 

Á la fin de l’année 1979, pour sortir de la crise qui les frappe (comme la plupart des pays les plus industrialisés) et réaffirmer leur leadership mondial après les échecs cuisants au Vietnam en 1975, en Iran (renversement du Shah en février 1979) et au Nicaragua (renversement du dictateur Anastasio Somoza en juillet 1979), les États-Unis ont amorcé un virage ultralibéral, amplifié après l’accession de Ronald Reagan à la présidence en janvier 1981, dans le sillage du gouvernement de Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Paul Volcker, directeur de la Réserve fédérale des États-Unis, a décidé une forte augmentation des taux d’intérêt. Cela signifie, pour celui qui possède des capitaux, qu’il est devenu soudain très intéressant de les placer aux États-Unis pour en tirer un meilleur bénéfice. C’était bien là un des buts de Volcker : attirer les capitaux pour relancer la machine économique, notamment par un grand programme militaro-industriel. Les investisseurs de toute la planète s’y sont précipités. Les uns après les autres, les gouvernements européens ont suivi le mouvement de hausse des taux d’intérêt afin de retenir les capitaux chez eux. 

On le voit, durant les années 1970, les taux d’intérêt réels étaient très faibles, voire négatifs. Il était donc très intéressant d’emprunter : quand ce taux est négatif, l’inflation est plus importante que le taux d’intérêt nominal, donc le coût de l’emprunt est faible, voire nul. Pendant cette période, les dépenses que représentait le remboursement de cette dette étaient soutenables, d’autant que les revenus d’exportation étaient élevés – et orientés à la hausse. 

« La crise de la dette latino-américaine dans les années 80
a été provoquée par l’énorme augmentation des taux d’intérêt qu’a entraînée la politique monétaire restrictive du président de la Federal Reserve, Paul Volcker, aux États-Unis. » 

Joseph Stiglitz, La grande désillusion, 2002 

Au virage des années 1980, la situation a changé radicalement. Les taux d’intérêt des prêts bancaires accordés aux États du Sud durant les deux décennies précédentes étaient certes faibles, mais variables et liés aux taux anglo-saxons (le Prime Rate(4) et le Libor(5), déterminés respectivement à New York et à Londres). De l’ordre de 4-5 % dans les années 1970, ils sont passés à 16-18 %, voire davantage au plus fort de la crise, car la prime de risque est devenue énorme. Ainsi, du jour au lendemain, les pays du Sud ont dû rembourser trois fois plus d’intérêts tandis que les revenus d’exportation étaient en baisse. Les règles ont donc été modifiées de façon unilatérale par les pays créanciers. En effet, d’une part, ce sont les banques centrales des pays les plus industrialisés, à commencer par la Réserve fédérale, qui ont décidé de manière unilatérale l’augmentation des taux d’intérêt. D’autre part, ce sont les pays les plus industrialisés qui ont également poussé à la baisse des prix des matières premières, notamment en affaiblissant l’OPEP grâce à l’Arabie Saoudite, leur alliée, et en mettant un terme au cartel du café. Le « piège » s’est refermé sur les pays endettés. Le résultat est là : les pays endettés du tiersmonde sont passés sous la coupe des créanciers. 

Les conséquences ont été terribles. Le Sud a dû rembourser davantage en disposant de revenus moindres : il s’est retrouvé alors pris dans l’étau de la dette, incapable de faire face aux échéances de remboursement. Il a dû s’endetter de nouveau pour rembourser, mais cette fois-ci au prix fort. La situation s’est détériorée très rapidement. 

En août 1982, le Mexique a été le premier pays à annoncer qu’il n’était plus en mesure de rembourser. D’autres pays très endettés, comme l’Argentine et le Brésil, ont suivi. C’est la crise de la dette, qui a ébranlé tous les pays du Sud. Même les pays de l’Est européen ont été touchés, en particulier la Pologne et, un peu plus tard, la Yougoslavie et la Roumanie. Cette crise de la dette a résonné comme un coup de tonnerre. Les institutions internationales, censées réguler le système et prévenir les crises, n’avaient pas lancé de message d’alerte et avaient joué la sérénité. 

Pourtant, la Banque mondiale et le FMI savaient que les nuages s’amoncelaient et qu’un typhon était en formation, mais ne voulaient pas rendre public le bulletin météorologique réel de l’économie. Ils voulaient laisser le temps aux grandes banques de se retirer sans dommages(6). Et pour cause, le nouveau président de la Banque mondiale n’était autre que l’ancien dirigeant majeur d’une des principales banques privées des États-Unis, la Bank of America, qui avait prêté à tour de bras au Mexique et au reste de l’Amérique latine. 

En somme, la crise de la dette a été provoquée par deux phénomènes qui se sont succédé rapidement : 

• la croissance très importante des sommes à rembourser, due à la hausse brutale des taux d’intérêt décidée à Washington ; 

• la baisse très importante des cours des produits exportés par les pays endettés sur le marché mondial et avec lesquels ils remboursaient leurs emprunts, à laquelle s’est ajouté l’arrêt des prêts bancaires(7)

Tous les pays endettés d’Amérique latine, d’Afrique et certains pays d’Asie comme la Corée du Sud, quel que soit le gouvernement, quel que soit le degré de corruption et de démocratie, ont été confrontés à la crise de la dette. 

Les responsabilités fondamentales se trouvent largement du côté des pays les plus industrialisés, de leurs banques centrales, de leurs banques privées et de leurs Bourses (Chicago, Londres…) qui fixent les cours des matières premières. La corruption, la mégalomanie et le manque de démocratie au Sud ont constitué bien sûr des facteurs aggravants, mais ce ne sont pas eux qui ont déclenché la crise. 

Damien Millet, Éric Toussaint, Rémi Vilain, 
respectivement membre du CADTM France, porte-parole du CADTM international, permanent CADTM Belgique 

  1. Voir la brochure Á qui profitent toutes les richesses du peuple congolais. Pour un audit de la dette congolaise, CADTM, 2007, p.15.
  2. En dollars constants de 1985. CNUCED, Annuaire des produits de base, 2003, http://r0.unctad.org/infocomm.
  3. CNUCED, Le développement économique en Afrique. Résultats commerciaux et dépendance à l’égard des produits de base, Genève, 2003.
  4. Le Prime Rate est le taux interbancaire pratiqué par les banques pour les prêts à court terme qu’elles s’accordent. Il est habituellement supérieur de 3 points au taux établi par la Réserve Fédérale.
  5. Le Libor (London Interbank Offered Rate) est le taux interbancaire de la City londonienne (très proche du Prime Rate des Etats-Unis). C’est un taux moyen établi quotidiennement à partir des transactions réalisées par un panel de banques parmi les plus « représentatives ».
  6. Voir le chapitre 12 du livre d’Éric Toussaint, Banque mondiale, le Coup d’État permanent.
  7. Deux raisons à cet arrêt : 1) les banques ont désormais préféré placer leur argent aux États- Unis et dans les autres pays les plus industrialisés qui ont eux aussi augmenté leur taux d’intérêt ; 2) les banques ont commencé à craindre que l’argent qu’elles prêtaient au Sud ne soit pas remboursé à cause de la détérioration de la situation des pays endettés du Tiers-monde. Mais en stoppant les prêts, elles ont provoqué la crise qu’elles redoutaient.
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