chronique/
26 septembre 2017

QUAND LES CATASTROPHES FONT PERDRE LA TÊTE

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À la suite de catastrophes naturelles ou industrielles, l’habitude des médias est de faire le bilan des pertes humaines et de chiffrer les dégâts matériels. Mais de nombreux survivants souffrent d’autres séquelles qui persistent longtemps après les catastrophes…

Qu’elles soient naturelles, accidentelles ou terroristes, les catastrophes sont soudaines, écrasantes et souvent meurtrières. Les dommages économiques peuvent se chiffrer en milliards et les victimes par milliers. En 2005, l’ouragan Katrina a tué 1.836 personnes(1) et coûté la bagatelle de 160 milliards de dollars aux contribuables américains(2), soit l’équivalent de près de 1 % du PIB du pays. En 2011 à Fukushima, on comptabilisa 2.129 morts et une ardoise de 626 milliards de dollars, soit le triple des premières estimations du gouvernement japonais(3).

Cependant, derrière ces chiffres « froids » se cache une autre réalité beaucoup plus difficile à appréhender : les conséquences psychologiques post-traumatiques. Le sujet est pourtant fondamental, car pour reconstruire et se préparer aux catastrophes suivantes (car il y en aura), il faudra se forger un moral d’acier, ce qui implique d’abord de comprendre ce qui se trame et de pouvoir se remettre de tels chocs.

Il existe des centaines d’études de psychiatrie sur les effets des catastrophes(4). La première réaction des victimes, la plus typique, est l’engourdissement ou le déni. Dans un deuxième temps, le choc peut provoquer un état de stress intense (choc, trauma), puis des réactions plus durables comme anxiété, irritabilité, désespoir, apathie, perte d’estime de soi, culpabilité, dépression, confusion, insomnie, troubles alimentaires ou encore difficultés à prendre des décisions. Un processus de deuil commence alors et dure généralement deux ans au minimum(5). Si certains s’en remettent, d’autres peuvent rester avec un « syndrome de stress post-traumatique » (PTSD) qui engendre de graves difficultés (drogue, violences, suicides, etc.).

Dans les syndromes plus discrets, mais non moins importants, notons aussi que la destruction de paysages connus peut faire naître un sentiment de perte et de désolation nommé « solastagie », fréquemment ressenti par les migrants ou les communautés dont le milieu a été ravagé (les Inuits, par exemple). Lorsque ces pertes affectent des objets personnels à forte valeur sentimentale ou symbolique, certaines personnes ressentent aussi un effacement de leur identité, ce qui implique une moindre confiance en soi et des difficultés à s’adapter et à affronter l’avenir. Enfin, un sentiment d’« écoanxiété » peut apparaître lorsque les catastrophes rendent incertain le sort des générations futures, ce qui se traduit par des sensations d’abandon, de fatalisme et de résignation.

Attardons-nous un instant sur une récente étude qui montre qu’une catastrophe peut provoquer des symptômes assez discrets mais très persistants chez les plus âgés. Pour la première fois, des chercheurs de l’université Harvard ont pu comparer la santé d’une population avant et après un grand désastre(6). À Fukushima, sept mois avant le tsunami et l’accident nucléaire, les scientifiques ont interrogé des « seniors » d’Iwanuma, une petite ville située à environ 80 kilomètres à l’ouest de l’épicentre du tremblement de terre, où près de la moitié de la superficie a par la suite été inondée. Deux ans et demi après la catastrophe, les chercheurs ont pu refaire la même enquête…

Sur les 3.566 survivants âgés de 65 ans et plus, plus d’un tiers a déclaré avoir perdu des proches (parents et/ou amis) et 58,9 % avoir subi des dommages matériels. Dans l’enquête pré-tsunami, 4,1 % des répondants montraient des symptômes de démence. Après le tsunami, ils étaient 11,5 %, et le nombre de personnes déclarant ne pas interagir avec des voisins a doublé, passant de 1,5 % à 3 %. Celles et ceux dont la maison a été détruite et qui ont été placés dans des logements temporaires, ont subi un plus fort déclin cognitif. Plus précisément, la diminution des interactions sociales informelles entre amis et entre voisins semble jouer un rôle important dans l’augmentation des cas de démence. Paradoxalement, la perte de proches ne semble pas avoir de conséquences sur les capacités cognitives des survivants.

Déracinement, relogement, camps de réfugiés, migrations, tout cela participe à la fragmentation des liens sociaux qui nous maintiennent vivants et résilients. Ainsi, avant les catastrophes, tout le travail consiste à maintenir des liens sociaux actifs et fréquents. Au sein des communautés (voisinage, famille, écovillage, quartier, etc.), il s’agit d’apprendre à cultiver des relations de réciprocité et de confiance ainsi que des « normes d’assistance mutuelle ». À cette condition, pendant et après les évènements, des comportements de partage, d’entraide, de solidarité et d’altruisme (aussi bien matériels qu’émotionnels) pourront émerger très facilement(7). Enfin, pendant la phase de reconstruction, des mesures qui favorisent le tissage de liens sociaux (comme la « socialisation informelle » ou la participation aux opérations de sauvetage et de reconstruction) diminueront les syndromes post-traumatiques (déclin cognitif et dépression).

Un bon « capital social » participe à la résilience des communautés de deux autres manières : en permettant aux victimes de mieux faire connaître leurs besoins après la catastrophe ; et en empêchant les exils, accélérant ainsi les efforts de reconstruction(8). Et s’il faut migrer, alors n’hésitons pas à suivre les recommandations d’un rapport de 2014 de l’Association Américaine de Psychologie sur les conséquences physiques et psychiques du changement climatique : dans les kits à se faire en cas d’urgence, en plus de la nourriture, de l’eau et des médicaments, les experts recommandent de ne pas oublier « des items religieux ou spirituels, des images, des couvertures et des jouets pour les enfants […], des objets récréatifs comme des livres ou des jeux, et du papier et des crayons pour coucher sur papier les informations importantes » (9). Voilà peut-être ce qui distingue la survie… de la vie.

Pablo Servigne & Raphaël Stevens

  1.  J. Brunkard et al., « Hurricane Katrina deaths, Louisiana, 2005 », Disaster Medicine and Public Health Preparedness, vol. 2, n°4, 2008, pp. 215–223.
  2. K. Quealy, « The Cost of Hurricane Harvey : Only One Recent Storm Comes Close », The New-York Times, 01/09/2017.
  3. A. Hasegawa et al., « Emergency Responses and Health Consequences after the Fukushima Accident ; Evacuation and Relocation », Clinical Oncology, vol. 28, n°4, 2016, pp. 237–244 ; « Real cost of Fukushima disaster will reach ¥70 trillion, or triple government’s estimate : think tank », The Japan Times, 01/04/2017.
  4. Y. Neria et al., « Post-traumatic stress disorder following disasters : a systematic review », Psychological medicine, vol. 38, n° 4, 2008, pp. 467 480.
  5. C. Fauré, Vivre le deuil au jour le jour, Albin Michel, 2012.
  6. H. Hikichi et al., « Increased risk of dementia in the aftermath of the 2011 Great East Japan Earthquake and Tsunami », PNAS, vol. 113, n°45, 2016, pp. E6911–E6918.
  7. J. Lecomte, La bonté humaine, altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012.
  8. D.P. Aldrich, Building resilience : social capital in post-disaster recovery, The University of Chicago Press, 2012
  9. S. Clayton et al. (2014). Beyond storms & droughts : The psychological impacts of climate change. American Psychological Association & ecoAmerica, p 37.
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