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5 février 2017

POURQUOI OUBLIE-T-ON QUE LA RELOCALISATION EST LE PROJET DE LA DÉCROISSANCE ?

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Lorsqu’on parle de décroissance, il existe des raccourcis mnémotechniques indispensables. Pensons à l’évocation du mot « décroissance » comme « mot-obus » par  Paul Ariès(1), ou bien aux « 8R » de Serge Latouche. On trouve aussi chez Michel Lepesant(2) le rappel que la décroissance c’est d’abord un « trajet », celui de la décroissance d’une empreinte écologique dépassée, vers un espace écologique acceptable pour la biosphère. Tous ces raccourcis se complètent, ils permettent de donner une image de plus en plus précise de la décroissance. Celle-ci est donc un « mot-obus », un trajet, pas un objectif, et il est constitué des fameux « 8 R ». Appesantissons-nous maintenant sur la relocalisation et ses liens avec la décroissance. 

Il existe, à mon avis, beaucoup de méprises sur cette relocalisation. Mais les deux plus grandes sont l’oubli de son lien intime avec la décroissance et surtout le fait qu’elle y occupe une place prééminente. Dans le Petit traité de la décroissance sereine (2008), Serge Latouche précise que parmi les « 8 R », « trois d’entre eux ont un rôle stratégique : la réévaluation, parce qu’elle commande à tout changement, la réduction, parce qu’elle condense tous les impératifs pratiques de la décroissance, et la relocalisation, parce qu’elle concerne la vie quotidienne et l’emploi de millions de gens. »(3) . Cette position « stratégique » n’a cessé d’être surévaluée,jusqu’à son intervention de 2014 durant le séminaire organisé par Technologos les 12 et 13 septembre 2014 à l’EHESS, où il précise cette fois-ci que la relocalisation « a une place prééminente parmi ces ” 8 R” » et qu’elle « est à la fois le moyen et la fin de la décroissance »(4). Paul Ariès en parle comme d’une création « des conditions de la décroissance »(5), la relocalisation sera politique, celle des modes de vie et de l’économie, elle est intimement liée à la décroissance, elle est naturellement la condition de la décroissance. Mais Paul Ariès a une approche plus politique que Serge Latouche. 

La thèse développée ici est la suivante : plus l’approche de la décroissance est culturelle, plus l’importance donnée à la relocalisation est grande. Latouche est peut-être un des premiers à avoir montré que le « développement », ce qu’on appelait autre-fois l’« accumulation primitive du capital » était non point un « mal nécessaire », comme le Marx e xotérique(6) voulait nous en convaincre, mais le mal tout court, intimement lié à notre civilisation industrielle et bourgeoise. D’où l’importance de plus en plus grande qu’il accorde à la relocalisation dans ses écrits, relocalisation que l’on interprète (car ce n’est pas explicitement dit) comme une opposition première au développement, à la destruction des communautés de base partout dans le monde, au nom de l’accumulation primitive du capital. Aujourd’hui, nous pensons non seulement que la relocalisation a une place prééminente, mais qu’elle est le projet de la décroissance(7), son objectif. Mais pour en être convaincu, il faut se départir de l’idée qu’elle ne serait qu’un « repli sur soi ». À ce propos, il est légitime de se demander si « la relocalisation égale démondialisation »(8). Si l’on part d’une critique de la croissance, on pourrait plutôt penser qu’elle s’oppose autant à la mondialisation qu’aux « Trente Ravageuses »(9) (ou les « Trente Piteuses »), ces trois décennies d’après-guerre autrement dénommées « Trente Glorieuses » où s’est produit « un changement d’échelle de la contribution française à l’empreinte humaine sur la planète, et [une] entrée dans le modèle de développement non soutenable, avec des effets directs et des effets de long terme induits par des choix technico-économiques difficilement réversibles. »(10) Si l’on part du constat que la croissance a commencé ses ravages longtemps avant la mondialisation, et a continué à son rythme depuis lors, défendre la décroissance et donc la relocalisation revient à s’opposer plus à la croissance qu’à la mondialisation. La relocalisation devient alors plus une réflexion sur le productivisme, la production que sur le retour d’usines et d’emplois dans un pays. D’autant plus que le capitalisme n’égale pas seulement mondialisation, mais qu’il lui est déjà arrivé de « relocaliser », en rapatriant des emplois, justement pour augmenter l’impact positif sur la croissance(11). C’est ce qu’on pourrait appeler une définition capitaliste de la relocalisation. 

Mais on pourrait rétorquer que le capitalisme est aussi capable de réfléchir à la question du produit, notamment par le biais de l’économie circulaire et de l’écoconception de produits. Le problème, c’est qu’il s’agit toujours de concepts dominés par l’économisme, la recherche du profit, et de toutes les façons on imagine mal que ces « concepts » soient généralisables dans le cadre capitaliste sans le remettre en cause. L’exemple souvent mis en avant est celui de Kalundborg au Danemark(12), mais lorsqu’on examine de près l’expérience, on se demande si des boues toxiques ne sont pas réutilisées pour produire des engrais (sans évoquer l’usage du gypse pour faire des panneaux de construction) et si l’objet final du projet ne consiste pas à réduire les importations de ressources plutôt que de réduire les émissions de déchets, bref c’est plus un projet d’autarcie que de relocalisation. 

L’enjeu est bien territorial. À la place d’une concurrence inter-entreprises, on met en place une coopération autour de la conception de produits, respectueux de l’empreinte écologique dans un cadre d’une bio-région, mais aussi avec une pensée globale et tenant compte de la biosphère et du respect des autres cultures, car les produits contiennent la façon de les produire et une certaine vision du monde. 

Mais pourquoi oublie-t-on souvent dans le milieu de la décroissance cette place prééminente de la relocalisation, et surtout son lien intrinsèque avec la décroissance ? Sans doute parce qu’on confond la relocalisation avec un projet purement politique, celui de défendre des emplois, alors que la décroissance est d’abord un projet plus culturel de révolution politique à âme sociale, où le plus important est d’abord la « décolonisation de son imaginaire ». Le mouvement de la décroissance est sans doute encore trop dominé par une vision essentiellement politico-juridique de la question sociale. Il pense encore en termes de « lutte des classes », alors que la religion de la croissance nous rappelle qu’il s’agit d’une aliénation commune à toutes les classes de la société, il s’agit d’un « fétichisme » culturel, d’une culture de la croissance dont il faut se départir en relocalisant. 

« La question n’est plus celle de la ”survaleur non payée” ou du pouvoir juridique de disposer de la propriété privée, mais celle de la forme sociale de la valeur elle-même, une forme qui est commune à toutes les classes en lice et qui est d’ailleurs la première responsable de la divergence de leurs intérêts. Cette forme est ”fétichiste” parce qu’elle constitue une structure sans sujet, une structure agissant ”derrière le dos” des hommes et les soumettant au procès cybernétique incessant d’une transformation de l’énergie humaine abstraite en argent. »(13)

Si la culture bourgeoise était une culture essentiellement économiste, son opposition se construit autour de la conscience de la nécessité de la décroissance avec un projet dont le nom est la relocalisation. Mais il faut reconnaître que si l’on sait ce qu’est une révolution, on ne sait pas encore quelle forme prendra la « rupture culturelle » contenue dans la décroissance, ceci explique aussi l’oubli du lien étroit entre relocalisation et décroissance. 

Jean-Luc Pasquinet, auteur notamment de Relocaliser, pour une société démocratique et antiproductiviste, Libre et Solidaire, 2016 

  1. Serge Latouche, Le pari de la décroissance, éd. Fayardw, 2006.
  2. Michel Lepesant, Politique de la décroissance, éd. Utopia, 2013.
  3. Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, éd. Mille et une nuits, 2008.
  4. Séminaire organisé par Technologos ,12 et 13 septembre 2014, l’EHESS, Paris. Intervention de Serge Latouche.
  5. Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, éd. Golias, 2005, p.110.
  6. R. Kurtz, Le double Marx, http://www.palim-psao.fr/article-le
double-marx-par-robert-kurz-120538666.html .
  7. Jean-Luc Pasquinet, Relocaliser, éd. Libre et solidaire, 2016.
  8. Séminaire, cf. note 4.
  9. C. Pessis, S. Topçu, C. Bonneuil, Une autre histoire des Trente Glorieuses, éd. La Découverte, 2013.
  10. Idem ci-dessus.
  11. Les relocalisations capitalistes ne sont pas un phénomène nouveau, ni limité à la France. Il y aurait déjà eu quatre vagues de relocalisations depuis 1970 dans le monde. La première, à la fin des années 1970, concernait les firmes américaines qui avaient délocalisé les activités d’assemblage de certaines industries en Asie du sud-est. Un mouvement de relocalisation sera observé dans les années 1980. La deuxième concernait les entreprises allemandes qui avaient délocalisé leurs activités dans le secteur de l’électronique et relocalisé pour les plus importantes dans les années 1980-90. « Ces relocalisations [furent] motivées par des facteurs symétriquement inverses à ceux qui ont motivé la délocalisation c’est-à-dire la réduction des coûts unitaires que permettent l’automatisation et la robotisation des segments de fabrication et d’assemblage d’une part, et la réduction des coûts de transport et de transaction en général d’autre part. » D’après E. M. Mouhoud, Mondialisation et délocalisation des entreprises, éd. La Découverte, 2013. La troisième concernait les relocalisations d’entreprises européennes dans la moitié des années 1990 dans le secteur de l’électronique, les ordinateurs et le textile, cuir, habillement. Enfin, la dernière dans les années 2000 correspondrait souvent à des entreprises de services, comme des centres d’appels qui ont décidé de relocaliser suite à des imperfections de service.
  12. Les échanges se déroulent de la manière suivante : la raffinerie fournit de l’eau (usée, froide et/ou sous forme de vapeur) à la centrale électrique à l’aide d’un système de pipeline. Celle-ci, en plus de proposer de l’électricité fournit de la vapeur à l’entreprise de biotechnologies mais également de la chaleur excédentaire à une ferme d’aquaculture qui s’est installée par la suite. La chaleur est également utilisée pour alimenter la ville en chauffage. La centrale électrique produit du gypse (sous-produit issu de la production d’électricité) qui va être revendu à la société de panneaux de construction qui le valorisera pour sa production. Les cendres également produites par la centrale électrique serviront ensuite pour fabriquer du ciment et pour la construction de routes. L’entreprise de biotechnologies valorisera les boues issues de son processus de production pour réaliser des engrais… http://www.gresea.be/spip. php?article1171 .
  13. R. Kurz , Le double Marx, op. cit.
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