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6 novembre 2018

PARADOXES ET CONTRADICTIONS DE L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE

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L’enseignement de la philosophie est anachronique, paradoxal et contradictoire, dans les « hautes écoles » comme ailleurs — mais dans les « hautes écoles » peut-être plus qu’ailleurs. Pourquoi ?

Faire l’épreuve de la philosophie consiste essentiellement à apprendre à penser, c’est-à-dire à formuler des jugements critiques portant sur des problèmes d’actualité, comme l’accumulation des crises que nous subissons (économique, financière, énergétique, écologique, climatique, démographique, géopolitique, …), mais également sur des questions fondamentales comme celle du sens de l’existence humaine.

Ce faisant, on se donne une assise solide pour mener sa vie privée, gérer sa vie professionnelle et participer activement à la vie communautaire et politique. Tout enseignement digne de ce nom devrait être indissociable de cette triple focale. Prétendre que l’enseignement n’a pour objet que d’outiller l’étudiant pour sa vie professionnelle vide la notion même de pédagogie de sa substance et rend le remplacement des enseignants par des machines « intelligentes » (encore) plus imminent. Former des intervenants prêts-à-l’emploi n’a en effet pas grand chose à voir avec l’éducation « humaniste » dont se réclament nos sociétés depuis la Grèce antique.

Cela étant, l’enseignement des « sciences humaines » en général et de la philosophie en particulier, pour crucial qu’il puisse encore paraître, n’en est pas moins anachronique  : nous vivons dans une société individualiste qui se satisfait de la jouissance du présent et qui n’accorde aucun crédit aux problématiques fondamentales historiquement dévoilées par la philosophie.

Le paradoxe est le suivant : alors même que l’exercice de la pensée est une nécessité existentielle, professionnelle et civique, penser demande un « pas de côté » qui fatigue et peut même déprimer. Sa pratique demande donc bien une initiation.

Enfin, la contradiction s’enracine dans la manière dont la grande majorité des acteurs institutionnels voient un tel enseignement : au mieux comme un luxe qu’on ne peut plus se permettre. Le philosophe doit faire face à un pouvoir organisateur dubitatif, à des collègues parfois franchement hostiles et à des étudiants complètement étrangers aux enjeux réels de leur vie académique et de leur vie tout court.

De tout ceci il ressort que les choix pédagogiques ne sont pas faciles. Traditionnellement, les écoles catholiques misaient sur l’élitisme ; il ne faudrait toutefois pas oublier que la valeur d’une communauté doit se mesurer à l’attention qu’elle accorde à ses éléments les plus excentriques, si pas les plus faibles. Ce qui est déjà inadmissible dans la société civile — la stratégie du « weakest link » mise en scène par la BBC dès 2000 — serait indécent dans l’enseignement.

Michel Weber
Philosophe. Auteur, e. a., de L’Épreuve de la philosophie (2008), Éduquer (à) l’anarchie (2008), De quelle révolution avons-nous besoin  ? (2013) et Ethnopsychiatrie et syntonie (2014).


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