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23 septembre 2020

MON ENFANT N’EST PAS UN NUMÉRO

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Lettre ouverte à mes responsables politiques

Nos enfants fréquentent l’école communale Marcel Thiry, à Mehagne. En ce début d’année pour le moins chahuté, la commune de Chaudfontaine a trouvé bon de mettre en place un nouveau système de prise des présences lors de l’accueil extra-scolaire de toutes les écoles dont elle organise l’enseignement  : on ne note plus le nom de l’enfant. On scanne son QR code personnel. Gain de temps. Facturation automatique. CQFD.

Mesdames, Messieurs les élus,

Mesurez-vous les implications insidieuses de la mise en place d’un tel système chez nos enfants  ?

Avant même de vous demander de réfléchir à la lourde symbolique d’associer clairement un code à un individu dès l’enfance, pouvez-vous d’abord chiffrer la perte d’emploi générée à moyen terme par cette «  merveilleuse  » technologie  ? Soyez un minimum honnêtes  : l’objectif premier, il est là. C’est vrai, les mesures actuelles ne précarisent pas encore assez de monde, numérisons ce qui peut l’être pour «  rationaliser  » le peu d’emploi public qui reste  ! Que votre progrès et l’économie qui va avec passe par la déshumanisation de nos enfants semble hélas peu vous importer…

Dire son nom ou se faire scanner, quelle différence  ?

Peut-être aucune dans le monde que vous désirez mettre en place. Dans le monde d’aujourd’hui pourtant, celui dont l’humanité s’accroche dans des gestes infimes de solidarité et de partage, celui qui nous fait tenir malgré les bourrasques actuelles, celui auquel je veux croire pour mes enfants, dire son nom permet d’exister, de se construire, de se réfléchir. A 3 ans, quand nos petits rentrent à l’école, dire son nom, c’est se reconnaître une identité propre, loin de maman et papa, membre d’une communauté. À 12 ans, quand ils sont presque prêts à quitter cette première école, dire son nom, jour après jour, c’est se forger une personnalité avant d’aborder le monde un pas plus loin.

Tous les jours, dans vos garderies (qui sont d’ailleurs souvent fantastiques, gérées par des gens motivés et positifs que je veux défendre), des centaines d’enfants disent leur prénom et leur nom, face à face avec un adulte qui les reconnaît, leur sourit (même si pour l’instant c’est derrière un masque) et note leur présence au sein du groupe de leurs pairs. Ce geste vous paraît anodin  ? Il ne l’est pas. Il fonde comme tant d’autres détails notre société. Cette parole d’affirmation de soi, cet échange, vous décidez, sans concertation, de le remplacer par une action mécanique et sans âme. Nos éducateurs n’auront plus à chercher le visage de l’enfant mais son QR code. Ils n’auront même plus besoin de savoir comment il s’appelle. Et même si je veux croire que l’équipe en place n’oubliera pas pour autant le nom de mes enfants je sais que les nouveaux venus, noyés sous la gestion de ce type de tâches perdront jour après jour le contact humain qui est la substance même d’un accueil extra-scolaire digne de ce nom.

Les technologies qu’on vous vend, Mesdames, Messieurs les élus, sur le terrain, nous sommes bien placés aussi pour savoir qu’elles font certes gagner du temps mais, de un, quand elles fonctionnent (et souvent, ça ne fonctionne pas et après c’est pire) et de deux, quand on ne profite pas de ce gain de temps espéré pour nous charger d’autres tâches supplémentaires qui nous éloignent encore un peu plus de notre premier objectif  : prendre soin de l’Humain, et dans ce cas-ci, de centaines de petits humains en devenir qui sont là soir et matin, avant et après une longue journée d’école et qui ont le droit d’être considérés comme des êtres à part entière et pas comme des marchandises.

On me reprochera peut-être d’atteindre le point Godwin en comparant ces codes et ces prises de présences sans âme à d’autres listes remplies, non pas de noms mais de chiffres qui pourtant étaient des personnes de chair et de sang. Dans les pires heures de notre Histoire, qui aurait pu envoyer froidement au camp Anne, André, Sophie, Sarah, Pascal…  ? On y a envoyé des numéros, du bétail, et pour l’Humain qui est, qu’il le veuille ou non, un être de symboles, cette anonymisation a permis les pires des dérives.

Non, Mesdames, Messieurs, je ne vous accuse pas de nazisme aujourd’hui. J’ose croire que vous n’avez pas conscience de l’impact de vos choix. Pourtant, en tant que représentants de l’État et gestionnaires de leur Éducation, si vous instituez chez nos enfants, dès l’âge de 3 ans, un système d’acceptation d’une normalisation bête et méchante, si consciemment vous demandez à chaque marmot dont vous avez la responsabilité de s’identifier chaque jour en tendant un code à une machine ou en portant ce code en permanence sur sa mallette, alors vous décidez ni plus ni moins de dessiner un monde où le rôle de l’École est désormais d’habituer nos enfants à être des objets.

La question n’est plus «  Qui es-tu  ?  » mais «  Où est ton QR code  ? ». Tu ne te définis plus par toi-même, une identité, une filiation. Non, tu possèdes un signe qu’on a choisi pour toi et qui te représente, qui symbolise ton être, ta place dans la société.

Venez, mes enfants  ! L’école ne vous apprendra plus à communiquer, à vous affirmer, mais elle vous conditionnera déjà à n’être qu’une donnée, similaire aux autres, indissociable à l’œil nu, individuellement facturable mais certainement pas reconnaissable, homogénéisé à l’extrême dès le plus jeune âge.

Cela vaut-il l’économie ? Cela vaut-il le temps « gagné »  ? Pourrez-vous être fiers, Mesdames, Messieurs, des répercussions de vos actes ? Vous n’êtes pas de simples citoyens qui faites des choix pour leurs propres enfants, pas même des profs qui décident de leur pédagogie, ni des directeurs d’école qui engagent une équipe dans un projet (même si je pense que chacun aurait raison de réagir à son niveau), vous êtes nos représentants et vous avez dans vos mains le quotidien de nos enfants, ce qui les construit jour après jour dans leur manière d’aborder le monde. À quoi cela servira-t-il de les nourrir mieux en favorisant l’alimentation locale dans nos écoles si vous détricotez en parallèle le lien humain qui jalonne leur vie scolaire ?

Cela ne correspond pas aux valeurs de l’école que nous avons choisie ni, à mes yeux, à celle d’aucune école digne de ce nom.

Je suis habituellement fière de vivre dans une Slow City et le pouvoir communal me semble un rempart essentiel pour préserver notre qualité de vie…

Je vous en prie, Mesdames, Messieurs, réfléchissez avant de mettre en place cet engrenage qui, sous couvert de «  facilité  » ne pourra que participer à détruire l’essence même de notre société. Ayez le courage de faire marche arrière même si cela semble difficile. L’enjeu est trop important pour avancer sans réfléchir.

Merci.

J. Dall’Arche, maman

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