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7 avril 2015

LE PRODUCTIVISME CARCÉRAL

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« Nous ne […] réprouvons pas [un acte] parce qu’il est un crime, mais il est un crime parce que nous le réprouvons », E. Durkheim, « De la division du travail social » (1)

« Les gens qui ont peu, dans une société où l’on attache de l’importance à posséder beaucoup, deviennent facilement indisciplinés ».

« Quand on voit le délinquant comme un membre d’une autre espèce, une non-personne, une chose, il n’y a pas de limites aux atrocités possibles »(2).

A quoi sert la prison ? La question paraît le plus souvent résolue et la réponse toute trouvée : « à punir ceux qui fautent ». Dans cette équation punitive catégorisante, le détenu ne fait pas vraiment partie de la société, bien qu’il sera sur-représenté dans les médias, participant à son infra-humanisation. Nous ne nous étonnerons donc guère que la seconde fonction généralement attribuée à la prison et que l’on nomme curieusement « réinsertion »(3), ne soit pas mise en œuvre 

Dans une société capitaliste et technocrate, la problématique de l’emprisonnement est primordiale à soulever. Elle répond aux valeurs que nous défendons et donc au type de société que nous désirons. Mais dans le spectacle politico-médiatique, la prison ne serait que la résultante du démérite individuel qui justifierait la sanction de l’enfermement, à l’opposé du mythe du mérite individuel prôné par une société libérale. La réalité est plus complexe… 

En 1997, il y avait 8156 détenus dans les prisons belges, en 2014 ils étaient 11769, soit une hausse de 44 %. Dans le même temps les peines alternatives, comme la surveillance électronique, ont considérablement crû. Alors qu’en 2000, ils n’étaient que 14 à être soumis à cette surveillance, ils étaient 1807 en 2014, soit un nombre multiplié par 130(4). Que s’est-il passé en une quinzaine d’années ? Les criminels, délinquants de toutes sortes, sont-ils sortis de leur tanière pour traumatiser les bonnes gens ? Ce n’est pas ce qu’expriment les statistiques policières de criminalité qui indiquent qu’entre 2000 et 2013, le nombre total de délits est passé de 1 001 952 à 990060, soit une baisse d’environ 1,2 %. Tiens, curieux ? Cela signifie qu’à chiffres de criminalité presque équivalents, davantage d’individus étaient en prison en 2014 qu’en 2007, plus étaient soumis au bracelet électronique, beaucoup plus. C’est qu’en presque 20 ans, il y eut l’affaire Dutroux, le 11 septembre, un retrait de l’État social et un creusement des inégalités… 

Avec les effets sur la politique carcérale : L’hypertrophie de la détention préventive, l’extension du périmètre pénal et l’allongement des peines(5) qui se manifestent par un taux d’incarcération plus important (14 684 incarcérations en 1997 contre 17 914 en 2013, soit une hausse de 22 %). Mais ces derniers n’expliquent pas tout, les libérations conditionnelles moins fréquentes et plus sévères, le faible recours aux peines non privatives de liberté, allongent le temps du détenu en prison, et donc le nombre qui est enfermé à un moment donné. Voilà quelques faits posés. 

La croyance populaire sur le monde carcéral se nourrit essentiellement de trois éléments : la production informationnelle des journaux télévisés et diverses émissions et journaux qui sur-représentent les faits divers ; les séries télévisées et autres films où flics, juges et criminels sont omniprésents ; la démagogie de politiciens qui font montre d’une force dans un domaine – le pénal – qui est directement proportionnelle à la faiblesse qu’ils manifestent dans un autre – le milieu des affaires et des criminels en col blanc – où le laissé-faire et le laxisme sont les règles. Comme nous l’évoquions, cette croyance socialement construite participe à la dichotomisation sociale entre « gentils » et « méchants ». 

Dans ce triptyque de médiatisation de la question carcérale, au fond assez fictionnel à chacun des niveaux(6), énoncer la vérité, à savoir que l’augmentation des personnes incarcérées n’est pas le résultat d’une croissance des infractions, s’avère presque impossible, tant cette réalité irait à l’encontre du spectacle construit et des intérêts que chacune des parties en tire (on sait à quel point le spectacle du crime est bon vendeur). Comme l’exprime l’OIP dans son rapport belge, « dans un jeu ambigu s’auto-alimentant entre impératif d’audimat poussant au sensationnalisme, effets d’annonce du politique et volonté de satisfaire « l’opinion publique », s’entretient un climat sécuritaire qui pousse à une répression accrue et masque certaines réalités » (p.14). 

LES FAUSSES CROYANCES 

C’est pourtant à partir de la remise en cause de conceptions erronées que l’on peut espérer voir s’inverser une tendance d’inflation de la population carcérale et d’aggravation des conditions d’existence intra-muros. En ce sens, dès le début de son ouvrage, L’industrie de la punition, Nils Christie, criminologue norvégien, pose le problème : la prison est une institution régulatrice, dans une société productiviste où la richesse et l’accès au travail sont inégalement répartis et qui génère donc un surplus de population qui n’est pas utile à la production. Les sanctions pénales strictes viseraient ainsi à contrôler et discipliner les masses récalcitrantes. Jadis prises en charge par l’esclavage, le servage et l’obligation de travail et de résidence, cette tâche est désormais dévolue aux prisons. Le succès de la machine carcérale s’explique par la conjonction d’une production d’« inutilisables », d’un État providence en complète déliquescence faisant place à un Etat pénal néolibéral conjuguant la misère sociale et le diktat de la responsabilisation individuelle avec la grandeur carcérale, ainsi que d’une classe politique assujettie et subjuguée par le monde économique, laquelle se prive de tous les moyens pour le contrôler et œuvre dans un domaine, celui du carcéral, où elle peut encore donner l’illusion du contrôle. 

Mais le succès carcéral s’étaye et se focalise sur cette idée, relative à la nature humaine, d’apparence rationnelle, bien établie dans les esprits et que le discours politico-médiatique entretient formidablement : celle que le châtiment répondrait à un crime défini par une loi naturelle. Equation assez simple donc qui serait : un crime x est commis, un châtiment x est donné. De cette croyance découlerait l’idée pérenne « que la population carcérale est un indicateur des infractions  », et donc que « si le criminel ou le délinquant déclenche le processus auquel les autorités se contentent de réagir, alors naturellement la taille de la population carcérale reflétera la situation de la criminalité »(7). Il n’y aurait dès lors dans la question carcérale aucune question de choix de société. Non ! Tel la mainmise de dieu sur nos âmes, la population carcérale ne serait que le signe du destin. 

Pourtant, ceux qui ont le courage de dépasser les peurs fabriquées et commencent à s’intéresser de près à la question carcérale, savent vers où regarder pour démonter les fausses croyances : les ÉtatsUnis. Ils verront alors que l’inflation extraordinaire de détenus américains depuis les années 80, ne correspond nullement à une croissance correspondante des crimes, mais à des choix éminemment politiques. Mais cette contre-vérité d’un nombre de détenus relatif au nombre de crimes commis étant profondément établie dans les consciences, on comprend qu’on entend encore si souvent ce soidisant « laxisme de la justice »… 

LA REPRÉSENTATION DU PAUVRE 

Mais cette croyance populaire n’est, loin s’en faut, indépendante de la représentation que l’on se fait du pauvre et de la pauvreté dans nos sociétés modernes. Quel rapport, direz-vous ? Eh bien, c’est que la grande majorité des hôtes carcéraux sont les mêmes qui dehors peuplent les quartiers défavorisés et vivent en dessous du seuil défini de pauvreté, faisant dire à l’Observatoire International des Prisons, qu’elle est une « institution pour pauvres » (OIP, p.58). Ce que l’on pense du pauvre, et donc par extension de la façon dont l’être social se construit, a donc une nécessaire implication sur la façon de penser la prison et la faute. 

Il y a ainsi en substance deux interprétations qu’on peut se faire des gens pauvres : ils peuvent être considérés « comme des ivrognes désœuvrés, des bons à rien ou des victimes de conditions sociales échappant à leur contrôle ? » A partir de là, « les quartiers défavorisés des villes sont [-ils] des endroits où ceux qui n’ont pas d’aspirations choisissent de s’attrouper, ou [sont-ils] des dépotoirs pour ceux qui ne reçoivent pas la juste part de la société moderne »(8)

Au niveau des politiques étatiques, et donc du système pénal, cela change tout. On peut considérer les crimes, plus fréquents dans les quartiers défavorisés, comme des indicateurs de misère, et mettre en place des réformes sociales radicales pour éradiquer la misère ; ou alors, on peut nettoyer au Karcher les cités, réduire les allocations de chômage, obliger le travail précaire et sous-rémunéré, et maintenir la misère telle quelle. Dans le premier cas, on accepte de considérer que la misère – fabriquée – détermine en partie la criminalité et son contrôle, dans l’autre que l’individu est le seul acteur de son destin et que sa responsabilité individuelle est le seul critère à prendre en compte. 

Précisons d’emblée ici que même si une certaine forme de délinquance est plus prégnante dans les lieux de concentration de la misère, il y a aussi et surtout une répression accrue axée vers ceux qui peuplent ces quartiers. Ainsi, s’il y a surtout des pauvres en prison, ce n’est pas nécessairement parce qu’ils sont plus délinquants, mais « c’est qu’ils sont davantage sanctionnés à tous les maillons de la chaîne pénale, de par des choix de politique criminelle et l’attitude individuelle des acteurs judiciaires (surveillance de la police, signalement au Parquet, délivrance du mandat d’arrêt, condamnation au fond) » (OIP, p.58). Et s’ils sont en prison c’est que « bien souvent, les détenus ont connu un parcours de vie empreint de ruptures avec les institutions premières d’inscription au sein de la société, que ce soit au niveau de la famille, de l’école ou du travail. Ainsi, la précarité des personnes incarcérées se marque de différentes manières : ruptures familiales et décrochage scolaire précoces, précarité matérielle et dénuement affectif, absence de perspective d’emploi, passages répétés dans la délinquance ou la drogue,…  »(9)

Au fond, « tant les processus enclenchés tout au long de la chaîne pénale que la désaffiliation des individus au niveau social, économique et/ou familial démontrent que la prison se révèle l’ultime maillon de l’exclusion sociale pour un nombre conséquent et majoritaire de détenus ». (OIP, p.58). 

Dans la catégorie « pauvre », il y a évidemment la sous-catégorie « étranger », surreprésenté dans les prisons belges (43 % des détenus sont étrangers). « Les étrangers font l’objet de discriminations à tous les stades de la chaîne pénale : davantage contrôlés en rue, ils sont plus vite arrêtés et plus facilement placés sous mandat d’arrêt. A délit égal, un étranger a beaucoup plus de chance de connaître la prison. Il sera également condamné plus sévèrement, entre autres parce qu’il connaît mal les codes culturels propres à notre justice pénale. Les étrangers ont encore très difficilement accès à la libération conditionnelle » (OIP, p.66). 

PRIVATION RELATIVE 

Évidemment, cette impossibilité de penser la misère comme une indécence qu’il faut combattre provient essentiellement de notre incapacité à lier dialectiquement celle-ci avec la richesse. Certes, la pensée libérale délie spécieusement les deux réalités en les regroupant sous le « trope culturel de la « responsabilité individuelle » »(10). Eh oui, « qui veut peut », donc : le miséreux est le seul responsable de son indigence, le nanti de sa richesse. Et si jamais vous n’y arrivez pas, y’a encore le Lotto ! 

La fable est belle mais se révèle trompeuse quand on veut bien sortir virtuellement de sa condition et que l’on accepte la part de détermination de l’être – que nous sommes donc chacun le résultat de conditions qui nous dépassent. La richesse provenant en première instance de ce que la terre nous offre, l’enveloppe est fermée. Mais certains en profitant plus, il en va que s’il y en a plus pour certains il y en a moins pour d’autres et donc que la richesse est le fruit et la cause de la pauvreté. Cette distorsion s’exprime essentiellement, dans une société valorisant l’avoir au détriment de l’être, en terme de possession. Emplie de publicités, la société de consommation crée un sentiment perpétuel de manque relatif ; l’individu, sommé de consommer, s’il est dans l’incapacité de le faire, ressent la frustration. Comme le dit le criminologue Niels Christie, « les quantités de choses qui peuvent être volées augmente de jour en jour. Il y a tant de choses à prendre, tant à boire  »(11). De ce fait, « l’échec du consensus social-démocrate des années 1950 [qui] affirmant que de meilleures conditions réduiraient le crime était basé sur des notions de réduction de la pauvreté comme privation absolue. Mais la cause du crime n’est pas la privation absolue, c’est la privation relative. Ce n’est pas le niveau absolu de la richesse, mais la perception de l’injustice de la répartition des richesses, qui affecte le taux de criminalité »(12)

Le pauvre, plutôt que de combattre la richesse, est a contrario encouragé à la rechercher et donc aspire à ressembler à celui qui est en partie responsable de sa condition. Adulé par les fanatiques du foot-spectacle, Eden Hazard, pour ne citer qu’un exemple, dont les émoluments dépassent 250 000 euros par semaine, n’est nullement perçu par ses admirateurs comme celui qui leur vide la gamelle. Au contraire ! Le gosse de rue rêve de l’éden… Pour s’en approcher, en attendant, il calque son existence sur les modèles propagés par le style de vie occidental moyen, perçu comme universel(13). Si comme le dit Thorstein Veblen « le désir de richesse ne peut guère être assouvi chez quelque individu que ce soit » (…) « la lutte est en réalité une course à l’estime, à la comparaison provocante, il n’est pas d’aboutissement possible  », reste que certains soulagent temporairement leur frustration par la possession, là où d’autres ne peuvent se doter des objets valorisés que par des subterfuges le plus souvent illégaux. Ce n’est donc pas un hasard si en Belgique « les détenus sont principalement des hommes jeunes, ayant bénéficié d’une formation limitée, possédant une position socio-économique faible et ayant commis un vol. La plupart ont à peine été scolarisés » (OIP, p.107). Les tenants de la position de l’autoconstruction de l’individu rétorqueront qu’« il n’avait qu’à travailler à l’école »… on les invite de suite à venir voir derrière les murs… de l’école(14)

Certes, celui qui ne consomme pas est inutile dans une société où la croissance demeure le but ultime, même s’il est phagocyté par le travail au noir, précaire et offert à des tarifs avantageux à ceux qui peuvent se le payer du fait de leur identité reconnue et de leur statut pécuniaire. Dans cette chasse à l’ « inutile », la consommation des drogues et la plus forte pénalisation de son usage et de sa vente par des profils sociaux défavorisés, les mêmes qui peuplent les prisons et bénéficient des aides sociales du fait de leur pauvreté, est inévitablement le fait de cette exclusion. « Dans la pratique, la guerre contre la drogue a ouvert la voie à une guerre contre les personnes considérées comme les moins utiles et potentiellement les plus dangereuses de la population  »(15)

Un point de lutte pour diminuer le crime semble donc être de « réduire la privation relative, en nous assurant que le travail significatif soit accessible à un salaire satisfaisant, en fournissant des logements décents dans lesquels les gens sont fiers d’habiter, en assurant l’existence d’équipements de loisirs universellement accessibles, et en insistant pour que l’application de ces règles se fasse également dans le cadre de la loi »(16). On touche donc ici au problème fondamental de la création par le système des « non-utiles » (les chômeurs, les délinquants, les vieux, les pensionnés, les déscolarisés…), et à la mise en place subséquente d’institutions palliatives pour les prendre en charge. 

PRISON ET SECTEUR PRIVÉ : DE BONS COPAINS ! 

Mais plutôt que d’assurer un travail décent à l’extérieur, les architectes du carcéral promettent le travail intra-muros. Et pour cela, en Belgique, ils ont créé Cellmade !, littéralement fabriqué en cellule – Eh bien oui, si on imite le modèle carcéral américain, autant américaniser aussi son nom. Cellmade se présente comme le « label de la Régie du Travail Pénitentiaire, un service autonome du SPF Justice ». « Depuis 1931 nous nous occupons de la mise au travail et de la formation des détenus dans les établissements pénitentiaires belges  ». Et comme dans un catalogue pour hommes d’affaires avides de gains, le service ajoute « vous avez donc la garantie que nous faisons du bon travail, avec savoir-faire ». Yes ! 

Puisque le capitalisme récupère tout, pourquoi s’en passer ? L’Homme privé de liberté, laissé oisif par un système carcéral qui n’organise pour lui que le versant punitif du projet, les entrepreneurs plutôt que d’être perçus comme les pionniers d’une nouvelle forme d’esclavage, se muent en héros qui dès lors, tels des sauveurs, donnent de l’activité aux détenus. Quels philanthropes ! Ecoutez Cellmade évoquer l’avantage pour les détenus : « Le travail leur donne l’opportunité de prendre leurs responsabilités et d’indemniser les victimes. Ils acquièrent une discipline de vie et une expérience professionnelle qui faciliteront leur réinsertion le moment venu. Tout le monde y gagne » Euh, tout le monde ? « Le travail pénitentiaire paie. Chaque jour en Belgique, plus de 30 ateliers pénitentiaires mettent une force de travail flexible et motivée à votre service. Montage, reliure, emballage, confection… ? Vous bénéficiez d’un travail de qualité à un prix attrayant ». Ah oui ?… « attrayant » pour l’un. Donc pas pour l’autre. Et on sait pour qui bosse le Léviathan… 

D’ailleurs, un peu plus loin, le service autonome du SPF Justice l’admet sans ambages : « donner du travail à des détenus ? Cela rapporte plus que vous ne le pensez ! Tant à votre entreprise qu’à ceux qui sont à l’intérieur. Voici quelques bonnes raisons parmi d’autres de choisir la prison. En prison, vous trouverez tout ce que vous cherchez : 

Une capacité suffisante (sic)
Une main-d’œuvre flexible et motivée (Re-sic)
Un encadrement par un personnel technique qualifié et expérimenté
Des contrôles de qualité rigoureux
Le respect des délais
Des délais courts
Des tarifs concurrentiels » 

Mais il faut bien sembler humain et feindre qu’on est là aussi pour les aider, à l’instar des riches qui font dans le caritatif et redistribuent à coup de médiatisation suprême quelques miettes de leur butin, ou ces multinationales qui pillent les pays non-occidentaux, et nous disent que « même si ce n’est pas très bien ce qu’on fait, sans nous, ils mourraient de faim ». Chouette dilemme : mourir de faim ou être exploité ? Et puis, c’est bien d’être philanthrope, mais c’est surtout bien de le montrer : « et vous, qu’avez-vous à y gagner ? Vous renforcez votre image d’entreprise socialement responsable  », nous dit Cellmade. Du win-win ! 

Cellmade taira ce que dit l’OIP sur la rémunération des détenus… « les gratifications sont assez dérisoires (le minimum est de 0,62 euros /heure) (…) les détenus effectuant des tâches domestiques reçoivent entre 100 et 150 euros. En atelier, ils peuvent recevoir de 150 à 300 euros. Ces chiffres, donnés à titre indicatif, diffèrent en fonction des prisons et selon le nombre d’heures prestées par mois. De plus, la régie pénitentiaire s’octroie 40 % des revenus attribués pour les tâches réalisées pour le compte d’entrepreneurs privés. Les détenus, rémunérés à la pièce, se voient dès lors gratifiés des 60 % restant. » (OIP, p.101). Allez, on se sert au passage, faut pas se gêner, non ? Ce ne sont quand même que des détenus ! 

Les nouveaux esclavagistes se déguisent en philanthropes et offrent du boulot à l’intérieur, pour celui qu’ils leur avaient enlevé à l’extérieur… « un ouvrier américain qui gagnait 8 dollars de l’heure perd son emploi quand sa firme se délocalise en Thaïlande où les ouvriers ne sont payés que deux dollars par jour. Sans emploi, étranger dans une société indifférente à ses besoins, il est entraîné dans la spirale de la drogue ou d’autres moyens de subsistance illégaux. Il est arrêté, emprisonné et mis au travail. 

« La prison fait plus que du bon travail » 

Slogan de Cellmade, Label de la régie du travail pénitentiaire 

Son nouveau salaire est de 22 cents de l’heure. De l’ouvrier au sans-emploi, au criminel, et finalement au détenu-ouvrier, le cycle a fait un tour complet. Et le seul vainqueur est la grosse industrie »(17). Mais attention ! Dans le règne de la loi du marché libre et non faussé, n’y-a-t-il pas un risque de concurrence déloyale avec le Bangladesh ? 

Il ne faut pas sous-estimer la valeur économique de la prison dans une société de croissance en phase d’implosion, corps béant agonisant qui cherchera la croissance avec les dents s’il le faut. Réduire le « handicap salarial », terme de la novlangue usitée tant par le patronat que par les syndicats, passe aussi s’il le faut par l’exploitation carcérale, même si elle demeure en l’état de faible ampleur. On gérera le chômage et la misère par le taux d’incarcération, tout cela permis par un transfert massif de l’argent public vers le privé, à chaque stade du processus carcéral. 

Et si ce n’est pas assez, on arrivera peut-être doucement à une prise en charge de la vie carcérale par le détenu lui-même, comme à l’hôtel. Et ben quoi ! Il est coupable quand même ! On savait déjà que dans nos prisons les détenus devaient acheter leurs produits de base à une cantine pratiquant des prix dispendieux, souvent rédhibitoires. Aux États-Unis ils sont plus « loin », entendez « progressistes » : les détenus, dans certains États, paient par jour pour leur « accueil carcéral ». 

Ceci n’est que l’illustration du mouvement continu de privatisation qu’illustrent à merveille les constructions et projets de construction contenus dans le masterplan du gouvernement(18). « Le montant annuel que l’Etat devra payer comme indemnités par an sera de 12,2 millions d’euros pour la prison de Marche-en-Famenne, 13,7 millions d’euros pour Beveren, 12,1 millions pour Leuze-en-Hainaut et 15 millions d’euros pour Termonde »(19). Ironie, l’argent public versé au privé qui a en charge la construction des bâtiments où sont incarcérés les individus, qui proviennent pour la plupart de milieux socio-économiques défavorisés, participera à la réduction des budgets publics, précipitant la misère et accroissant… l’incarcération. Du win win à nouveau pour le privé ! Le capital humain carcéral, illimité, est une perte s’il n’est pas utilisé à son maximum. L’offre excessive, générée par la police et les tribunaux, mais aussi par les prisons, devient donc la règle. Peu de place pour un espace de réflexion dans ce système marchand. Et tout est à l’avenant : construisez plus de bandes de circulation, vous réduirez, peut-être, pendant un temps les embouteillages, mais très vite la sur-offre déterminera un surplus d’automobiles. La construction des voiries aura enrichi les entrepreneurs privés, la croissance de la bagnole individuelle les constructeurs automobiles, la dégradation de la qualité de l’air et les accidents les hôpitaux privés ou en voie de l’être. 

Photo : Hugues de Wurstemberge

Par ailleurs, ce n’est pas uniquement parce que les caisses de l’État sont vides et que ce dernier refuser de chercher l’argent là où il est que s’explique le recours au secteur privé. En faisant appel à lui, « le gouvernement s’épargne le coût d’un référendum ». Relégation au privé donc… l’Etat leur loue la prison et emprunte l’argent à leurs créanciers… win win à nouveau, banques et entrepreneurs se serrent les menottes… euh… les pinces. Pas étonnant dès lors que les pouvoirs publics semblent peu informés des projets de construction à venir : ce n’est pas eux qui gèrent l’affaire ! Illustration parfaite de la soumission de l’État aux intérêts privés, l’indécence carcérale n’est pas un accident, c’est un travail minutieusement organisé vers la voie du totalitarisme marchand voué à gérer le chaos productif. 

SOCIÉTÉ CAPITALISTE ET TOTALITARISME : DÉLIER POUR MIEUX CONTRÔLER 

Il semble que ce soit nos mégas sociétés, où le local n’a plus sa place, qui crée inévitablement les mégas-prisons. Car le crime naît aussi de la séparation complète entre les individus, réifiés en entités compétitives et atomisées : on ne connaît plus son voisin, et on crève à côté de lui, notre corps en putréfaction le réveillant seulement quand l’odeur est devenue intenable(20) ; la petite vieille ne joue plus son rôle de contrôle social auprès des jeunes ; on passe à côté d’âmes endormies – ou mortes, qu’importe ! – à même le sol, pris dans la route quotidienne et aliénante vers l’emploi ou de retour vers la demeure ; on consomme « ensemble », on regarde le même programme, « réunis » avec des millions d’êtres atrophiés simultanément devant l’écran, mais dans tous les cas on est seul, le sentiment de faire la même chose en même temps amplifiant paradoxalement le sentiment d’anomie(21)

Et dans ce modèle, l’isolement de la prison comme institution, et donc des êtres qui la peuplent, n’est que l’expression extrême de l’isolement généralisé qui sévit dans tout ce qu’on dit « intérieur » à la société. Le choix des lieux des nouvelles prisons marque d’autant plus cette volonté : « Les lieux envisagés pour les futures prisons, et notamment la future prison bruxelloise qui s’élèvera à Haren, sont éloignés du centre de la ville, ce qui ne facilitera ni les visites des familles, ni les visites d’avocats ou du personnel de l’aide aux justiciables. Ce choix d’isoler la prison et de la construire hors de la vue des citoyens est symboliquement fort. » (OIP, p.13) 

Au fond, ce qui lie toutes ces expériences, c’est l’impératif d’éviter le contact pour éviter l’exercice de la pensée. Et les médias, dans ce schéma, sont les grands organisateurs des dichotomisations. Impossible dans ce cadre, d’envisager des rencontres comme elles ont lieu en Norvège où, après Noël, deux cents participants se retrouvent pendant trois jours et trois nuits dans un hôtel. Parmi les gens, on distingue 5 groupes : 

–  Les acteurs officiels du système pénal

– directeurs de prisons, surveillants, médecins, travailleurs sociaux, contrôleurs judiciaires, enseignants spécialisés, juges, policiers ;

–  Des hommes politiques – parlementaires, ministres parfois, conseillers toujours, et élus locaux ;

–  Des représentants de l’« opposition libérale » profanes intéressés par la politique pénale, étudiants, avocats, professeurs d’université ;

–  Des représentants des médias ;

–  Des prisonniers – souvent en cours d’exécution de peine mais bénéficiant de permissions de sortie pour ces quelques jours (…) Certains participants purgent une peine à la suite d’une condamnation criminelle : assassinat, drogue, vol à main armée, espionnage(22)

Actuellement, il semble impossible d’envisager cette ouverture d’esprit en Belgique. La réification du détenu, sa relégation au rang d’infra-humain rend plus aisé son instrumentalisation, le grand enfermement et l’absolution de l’État dans son rôle d’organisateur et gestionnaire palliatif de la misère, continuant cette soumission acceptée au marché. Dans cette misère structurelle, le capitalisme trouve de nouvelles brèches, que ce soit les repas intramuros(23), les services de contrôle et de sécurité (blindage, caméras, bracelets électroniques…) qui font craindre le pire, produisant un spectacle mélangeant séries américaines et JT emplis de scoop qui génèrent un stéréotype du détenu, édifiant un corps social qui s’éloigne de plus en plus de la possibilité d’empathie à son égard et qui dès lors accepte tacitement la prise en charge par le privé de ce qu’il considère comme les scories de ce corps social salubre. 

INÉVITABLE EMPATHIE 

Rompre ce lien erroné, c’est ouvrir la porte à une réflexion politique débarrassée de son pathos émotionnel dangereux, pour se dire sans doute qu’il y a trop de gens en prison, qu’elle ne fonctionne pas et demeure une école du crime, et aussi, peut-être, réaliser ensemble que si ce sont les classes socioéconomiquement les plus défavorisées que l’on retrouve derrière les murs, ce n’est pas un hasard, mais le fruit d’une société foncièrement inégale, qui ne trouve que comme moyen la prison pour gérer ce qu’elle crée. Penser la prison, c’est donc questionner tout le système social, cela peut être un levier profondément subversif, et un moyen de lutte donc, contre cette société productiviste. De surcroît, le nombre de détenus ne doit plus être perçu comme le signe d’une performance des politiciens, mais au contraire comme leur incapacité à penser autrement. 

Dès lors, et au risque de déplaire, dans le chemin vers une société décente nous ne pouvons que dire « nous sommes tous des prisonniers ». 

Alexandre Penasse 

  1. Citation tirée de l’ouvrage de Nils Christie, L’industrie de la punition. Prison et politique pénale en Occident. Éditions Autrement, 2003.
  2. Ces deux dernières citations proviennent de Nils Christie, L’industrie de la punition, ibid.
  3. Dont le dictionnaire donne comme définition « insérer à nouveau, réintroduire », indiquant bien que la prison serait comme « extérieure » à la société.
  4. http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/chiffres/population/ autres/detenu. Certes, c’est le début de cette technologie de contrôle, mais sa croissance en regard de celle de la criminalité ne répond à aucune logique linéaire.
  5. Le lecteur se reportera aux ouvrages cités dans cet article pour approfondir l’analyse, et notamment à l’excellent rapport de la section belge de l’Observatoire International des Prisons (OIP), http://oipbelgique.be/fr/wp-content/uploads/2013/11/MicrosoftWord-Notice-version-2013.pdf, dont les passages qui sont cités dans cet article seront suivis d’une parenthèse indiquant OIP et numéro de page. Page 9 pour la présente citation.
  6. Car aucun des trois informations médiatiques, discours politiciens, fictions séries, films et reportages -, n’étaye ses propos sur la réalité. Ce qui paraît plus logique pour les films et les médias, ne l’est pourtant nullement quand il s’agit de des journaux télévisés et de la presse.
  7. Nils Christie, Ibid., pp 43-44
  8. Idem, p.114.
  9. P. Mary, F. Batholeyns, J. Beghin, « La prison en Belgique : de l’institution totale aux droits des détenus ? », Déviance et Société, 2006, vol. 30, n° 3, pp. 389-404, cité dans OIP, p.58.
  10. « Le trope culturel de la responsabilité individuelle, qui envahit toutes les sphères de l’existence pour fournir un “vocabulaire de motivation” pour la construction du soi (pensé sur le modèle de l’entrepreneur), la diffusion des marchés et la légitimation de la compétition élargie qu’elle implique, dont la contrepartie est la déresponsabilisation des grandes firmes et le défaussement de l’Etat ». Voir Loïc Wacquant, La fabrique de l’Etat néolibéral. « Workfare », « Prisonfare » et insécurité sociale, dans Civilisations vol.59, n°1 – Sexualités : apprentissage et performance.
  11. NilsChristie,Ibid.,p.73.
  12. Jock Young, « Left realism and the priorities of crime control »,1989, cité dans Nils Christie, p.72.
  13. A ce sujet, voir notamment, l’ouvrage d’Alain Accardo, A., Le petit-bourgeois gentilhomme, Editions Agone, Marseille, 2009.
  14. Voir le numéro spécial de février/mars 2014 « L’école au-delà des apparences ».
  15. Nils Christie, Ibid., p.78.
  16. Young Jock, Ibid., cité dans Nils Christie, Ibid., p.72
  17. Linda Evans et Eve Goldberg, « The prison industrial complex and the global economy », 1999, Cité dans Nils Christie, Ibid., p. 142.
  18. Voir http://nouvellesprisons.be/fr.
  19. « Bilan prisons : les raisons de la colère », Communiqué de presse de l’OIP, voir http://oipbelgique.be/fr/?page_id=25
  20. Rappelons-nous la canicule meurtrière de 2003.
  21. Et c’est d’ailleurs de cette anomie que naît la recherche de valeurs communes au travers des médias, qui ne répondront évidemment pas à la demande mais aggraveront le problème.
  22. Nils Christie, Ibid., pp. 45 et 46.
  23. La présence de Sodexo dans 36 prisons françaises sur 8 ans lui aurait ainsi rapporté près d’1 milliard d’euros. Voir OIP p.42.
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