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18 juin 2016

LE DÉCHET N’EXISTE PAS ! RAPPROCHER L’HOMME DES PROCESSUS NATURELS POUR UNE GESTION RATIONNELLE DES RESSOURCES

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Du déchet à la ressource, de la fourche à la fourchette, de la tête au ventre, du Nord au Sud… l’idée de cycle et d’interdépendance est prégnante ces dernières années. La pensée systémique ou globale s’impose petit à petit (penser global pour agir local), la tendance vers une économie circulaire semble inéluctable à tel point que l’on tente de reconnecter chaque fin de cycle à un nouveau début. Hé ! J’ai un déchet, qui le veut ? 

Lorsqu’il est question de matière organique (MO), comment renouer les liens de la vie àlamortetdelamortàlavie?Al’heure où l’on ressent le besoin de connexion à la Terre, se salir les mains d’argile devient un nouveau paradigme en milieu urbain. L’intégration de l’Homme dans son monde vivant, à son essence véritable, questionne chaque « homo sapiens biologicus » grâce à sa faculté d’analyse et de réflexion. Alors, allons-y, revenons-en à l’origine de la matière et du vivant. 

La classification du « vivant » comporte 3 règnes : les eucaryotes (végétaux, animaux, champignons), les bactéries et les archées (type de bactéries extrémophiles(1)). La biologie montre que les espèces vivantes œuvrent pour faire prospérer leur propre espèce dans le temps. Ce temps est relatif, l’évolution indiquant que les espèces s’ajustent et changent en fonction des conditions de leur environnement. L’Homme et la Terre, unis dans le monde, évoluent. L’Homme se nourrit de la nature, la nature recycle l’Homme, et inversement. La recherche scientifique nous aide à comprendre les relations intimes et dépendantes entre les organismes vivants et a pu démontrer le pacte qui unit les fleurs aux insectes, les bactéries à notre système digestif ou encore les archées qui ont un rôle dans le cycle de l’azote (processus de nitrification) et du carbone, nourrissant les végétaux et contribuant à la production de l’effet de serre (méthanisation). 

Toutes ces relations et équilibres sont fragiles mais à la fois très solides. Longtemps, l’Homme refusa pourtant de reconnaître que son rapport de domination et d’exploitation avec la nature puisse avoir un impact sur ces équilibres. A l’apogée du tourisme de masse par exemple (accroissement de vols aériens), on n’imaginait pas que l’activité humaine pouvait entraîner des conséquences sur l’environnement. Aujourd’hui, on comprend qu’affaiblir un maillon du système fragilise l’ensemble et peut entraîner des conséquences inattendues. Certaines comparaisons parlent d’elles-mêmes : si l’on souhaitait par exemple conserver le niveau de confort énergétique actuel en remplaçant les énergies fossiles par du bois de chauffage, la terre n’aurait pas suffisamment de surface cultivable pour produire la biomasse nécessaire ; imaginons même qu’elle dispose de cette surface, boiser l’entièreté de la planète entraînerait une réflexion plus forte (assombrissement de la surface terrestre) qui augmenterait l’effet de serre lié aux rayons du soleil. Tout cela génère de nombreuses interrogations : faut-il fabriquer des pellets de chauffage O.G.M., doit-on réduire la population, doit-on avoir froid en hiver ? Beaucoup de questions s’ouvrent à nous et doivent être analysées dans le cycle de la MO pour mieux saisir les « réelles » solutions qui permettront à l’Homme de s’intégrer dans son environnement sans entraîner d’impacts trop conséquents qui perturberaient l’ensemble de l’écosystème planétaire, et de fait l’ensemble de l’espèce humaine. 

GESTIONNAIRE PLUTÔT QU’EXPLOITANT 

L’Homme moderne, vivant en société est organisé socialement. Chacun participe à l’effort collectif qui, lui-même, alimente le progrès, progrès qui s’est nourri de la découverte d’une énergie fossile abondante, minimisant notre rapport à l’énergie biologique et, de fait, à l’effort humain. Cette découverte nous déconnecta de la réalité physique de notre corps. Dans le même temps, le prix de l’énergie fossile étant moins cher que le prix d’un travailleur (rapport coût/énergie), le travail des machines devient plus rentable. Dans la société dite moderne, l’Homme a donc été essentiellement réduit au rôle de chercheur et de gestionnaire d’énergie, substance du travail des machines. Cette course effrénée à l’énergie est jubilatoire, elle permet le confort en facilitant la vie quotidienne, libérant du temps pour s’adonner aux loisirs et aux plaisirs tels une récompense de l’effort fourni. On nous a donc convaincus que le robot mixeur qui bat nos blancs d’œufs en neige nous rend heureux, surtout quand le temps est compté ! Notre société néolibérale et capitaliste orchestre cette musique qui permet à chacun de travailler, consommer et exprimer son individualité. Certes, l’individu doit s’épanouir mais est-ce notre rôle, notre finalité en soi ? Et peuton parler d’épanouissement dès lors que la course au bonheur par les plaisirs individuels a triomphé ? Intégrer le sens commun dans nos comportements de société pourra redorer l’« être » là où l’ « avoir » domine. 

LE DÉCHET ET LA NATURE 

La société productiviste utilise des ressources et matières premières afin de produire des biens de consommation. Ces biens ainsi produits créent des déchets. La forêt, au contraire, ne crée pas de déchets, elle consomme, transforme, et partage les surplus ! Chaque production a un rôle et est utile à quelqu’un d’autre, formant des interactions qui se sont complexifiées avec le temps pour édifier un système riche de diversité et résilient dans son ensemble. Ne serait-ce pas là une plus grande certitude de durabilité de la vie humaine que de nous rapprocher des fonctionnements naturels comme ceux de la forêt ? 

Quand on parle de gestion rationnelle, cela évoque la sagesse, la sobriété dans l’abondance, le respect des cycles naturels, l’intégration dans son écosystème… de fait, une série de concepts philosophiques et éthiques. La nature ne fait pas de choix par intérêt, ils s’opèrent par une série de réactions chimiques et biologiques dont le résultat entraîne de nouvelles réactions. En résumé, la nature trouve son propre fonctionnement et le maintient de manière équilibrée. La richesse du monde actuel dans sa diversité est le simple résultat d’une série de réactions et de relations complexes qui se sont équilibrées. 

Dans cet ensemble terrestre, le sol est à la base de toutes les formes de vie. Sans sol, pas de plantes terrestres, sans plantes terrestres, pas de photosynthèse, ni d’atmosphère, ni d’oxygène et donc pas d’animaux. Bien trop souvent, on sous-estime l’importance vitale du sol pour tous les êtres vivants, y compris l’Homme. Les forêts existent depuis le dévonien (-420 millions d’années). Cependant, les premières plantes apparaissent durant l’ordovicien (-490 millions d’années), il a donc fallu 70 millions d’années d’évolution pour que les plantes s’organisent en forêts. Ces forêts sont le produit de réactions en chaîne de l’évolution du vivant, elles nous ont offert des sols fertiles que l’on a domestiqués pour assurer la nourriture nécessaire à la continuité de la vie humaine. 

Mais quel est en fait le fonctionnement complexe des sols forestiers ? Les plantes se nourrissent du soleil et génèrent de la MO (photosynthèse), les animaux mangent les MO et l’utilisent pour vivre. Les animaux sont donc dépendants des végétaux, qui sont à leur tour dépendants du soleil, qui nous envoie son énergie dans l’atmosphère terrestre. Les végétaux ont par ailleurs besoin du sol pour grandir. Nous comprenons ainsi que l’atmosphère et la roche mère (sol profond et minéral) sont connectées grâce au vivant (organique). Le sol est précieux, la partie supérieure (30cm) digère tout ce qui tombe dessus, le minéralise (minéraux transformés sous forme chimique assimilable par les plantes) et ensuite le récupère (absorption des minéraux par les plantes). Ce rôle de recycleur est assuré grâce au sol qui abrite une vie foisonnante tels que bactéries, champignons, insectes, collemboles(2), myriapodes(3), gastéropodes(4)… sans oublier la famille des vers de terre qui joue un rôle primordial dans l’association du monde minéral et organique (fabrication du complexe argilo-humique). Les champignons transforment la lignine et le carbone en humus (plus petite molécule de MO) qui possède des propriétés vitales (structure, rétention des minéraux et de l’eau,…) pour maintenir un sol vivant. L’humus est le squelette du sol et maintient le carbone sous forme organique. Tous les organismes décomposeurs de la MO travaillent à manger et digérer les assemblages architecturaux du vivant (structures moléculaires) et les transforment petit à petit en briques élémentaires (cfr le tableau périodique des éléments). Ces éléments de base pourront ensuite être assimilés à nouveau par les végétaux, et ainsi de suite… La forêt se nourrit donc elle-même par l’intermédiaire des organismes décomposeurs et vivants dans ou sur le sol ! 

Les plantes consomment du CO2, elles utilisent l’énergie du soleil pour absorber le C (carbone) et rejettent de l’O2 (oxygène). Les animaux consomment l’O2 pour respirer, utilisent l’énergie des végétaux (C) et absorbent leurs sels minéraux et vitamines et finalement rejettent le CO2 (respiration) et les sels minéraux non assimilables ou non utilisables (excréments). Dans une telle relation complémentaire entre végétaux et animaux, les déchets des uns sont les ressources des autres. Le déchet n’existe pas, tout est consommé et recyclé ! 

ET MAINTENANT, ON GÈRE ? 

Si on coupe une forêt, elle repoussera, mais si on détruit le sol, la forêt ne repoussera pas ! C’est une manière de réfléchir en fixant des priorités. L’agriculture actuelle utilise des engrais de synthèse (déjà minéralisés) pour nourrir les plantes et les protège avec des fongicides, herbicides et insecticides pour défendre le fruit de cette même plante. Il y a clairement une lutte dans la technique humaine agricole face à la nature afin d’exploiter la nature pour nourrir l’Homme. Ces techniques agressent les sols et la vie qui y est abritée, les rendant petit à petit inertes et donc sans faculté de recyclage… Le sol ne peut plus se nourrir de lui-même… Mais encore, la technologie nous montre qu’elle peut carrément se passer du sol pour cultiver (hydroculture, aquaponie, aéroponie) mais que cela coûte cher en énergie fossile par rapport aux calories de nourriture produites (le bilan est négatif). Même en utilisant des énergies dites « vertes », ces techniques ne sont pas en harmonie avec l’écosystème naturel mais recréent seulement un mini-environnement artificiel productif. Certes ! Mais souhaiterions-nous vivre sans nature, même si la technologie nous le permettait ? Si l’on se rendait compte que l’Homme était progressivement en train de tuer le soleil et que l’on trouvait un moyen de vivre sans soleil, est-ce qu’on le détruirait au plus vite ? Serions-nous heureux sur une planète sans soleil ? Restons sérieux et posons la question des limites. 

L’Homme, lorsqu’il s’éloigne de ce qu’il est, aspire à un retour aux sources, à revenir au mode de fonctionnement de la nature et à ses processus. Dans ce rapprochement, le compostage est simplement la technique de domestification du processus de décomposition de la forêt. Il s’agit de favoriser la décomposition des MO dans un processus aérobie (en présence d’oxygène comme dans le sol vivant) pour reproduire rapidement, sous conditions contrôlées, ce que le sol et la forêt font à leur rythme depuis des millions d’années. 

Sachant que les ressources sont limitées et que les plantes ont une certaine durée de croissance, en tant que gestionnaire, l’Homme peut équilibrer le temps de recyclage et le temps de croissance des végétaux afin de préserver la masse végétale nécessaire à la survie. Étant donné que les énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) sont extraites et brûlées, donc rejetées en carbone atmosphérique, il est primordial de sauvegarder le carbone sous forme organique pour compenser les déséquilibres actuels entre atmosphère et terre, tout en sortant de la dépendance aux énergies fossiles (réduction de la consommation). 

LE RECYCLAGE, PROCESSUS NATUREL DE RE-CRÉATION 

Partant de là, il semble astucieux de faire travailler les organismes vivants pour décomposer les MO (aussi naturel qu’utiliser le soleil pour faire pousser les plantes). Il existe des techniques simples de compostage domestique qui nécessitent uniquement l’énergie biologique humaine et l’aide de nos organismes décomposeurs. Ces techniques limitent la consommation d’énergies fossiles et donc ses rejets en gaz carbonique. Et en plus, elles mettent l’Homme au travail ! 

Actuellement, à Bruxelles, les MO sont prises en charge par la collectivité (déchets organiques ménagers, résidus de toilette, déchets de jardins et parcs, d’industries,…). Des filières existent et proposent des solutions de type incinération avec récupération d’énergie, (bio)méthanisation (décomposition sans oxygène, comme dans un estomac)… Ces solutions sont énergivores (transport, industries, coûts cachés,…) et brisent les cycles naturels (MO, carbone, azote, phosphore…). La collecte à Bruxelles (sur base volontaire) de déchets organiques qui sont envoyés à l’usine de (bio)méthanisation d’Ypres (à environ 130km) illustre cette gabegie. Cette technique transforme le carbone organique en gaz méthane qui sera brûlé pour produire de l’énergie. La combustion du méthane produit du CO2 qui est rejeté par l’usine. Le résidu de la méthanisation est une boue riche en éléments minéralisés (ce dont les plantes ont besoin) mais pauvre en humus (ce dont les sols ont besoin). Ces usines ont un coût d’investissement important et ne sont rentables que grâce aux certificats verts octroyés. Bref, une industrie qui consomme de l’énergie (coût) pour produire de l’énergie (qui rapporte un bénéfice sous forme de subventions). 

Une technique de compostage domestique ne demande au contraire que très peu d’investissements (et c’est peut-être ça le « problème » !), la vie travaille gratuitement et le résultat est un amendement fertile pour les sols et les cultures. Il n’y a donc pas de valeur économique créée mais une matière qui reprend vie pour produire de la nourriture, s’inscrivant dans un lien avec l’agriculture ou la forêt pour que le déchet devienne ressource. Ainsi le déchet n’existera plus ! Cela ne coûte rien et cela ne rapporte rien pécuniairement parlant, mais, à l’image d’une monnaie complémentaire, n’est-ce pas le mouvement, les échanges qui sont importants et qui créent l’économie réelle ? 

VISION PHOSPHORE, GESTION DÉCENTRALISÉE DE LA MO 

Cela nous incite à imaginer une gestion très localisée du traitement des MO. Le contexte urbain, dense et concentré, ne facilite pas la faisabilité d’une gestion locale, sans parler du cadre légal. De plus, les déchets en ville sont facilement mélangés et mal triés. En limitant les types de déchets, nous faciliterons les solutions de traitement de ceux-ci. Un exemple flagrant – mais pas le pire – est le parcours de la peau de banane sur laquelle est accolée une petite étiquette plastique publicitaire, banane qui après avoir été mangée file au compost et, 6-12 mois plus tard, cette étiquette se retrouve sur le sol, sous forme de pollution (on parviendra encore à y lire la marque). Pourquoi devoir y mettre un logo publicitaire ? Pourquoi aussi emballer, sur-emballer ? 

Plusieurs acteurs multidisciplinaires et à différentes échelles travaillent actuellement à la co-création d’un système décentralisé de gestion des MO à Bruxelles qui intégrerait le compostage décentralisé et/ou des solutions semi-industrielles(5). L’objectif étant que le futur système ait du sens pour tous, dans une optique de résilience territoriale.C’est un défi énorme pour la société. Il devra nous faire évoluer vers un système où les différents acteurs (société civile, politiques et industriels) devront collaborer afin de s’organiser localement, et ce dans un sens commun planétaire d’intégration de l’Homme dans son écosystème. 

La suite au prochain épisode ! 

Bertrand Vanbelle 

Cet article initie un cycle d’articles qui vous fera tourner la tête pour mieux retomber sur vos pattes et acquérir une vision sans tabou des matières organiques. Il vous permettra de vous intégrer dans nos écosystèmes et d’agir en gestionnaire du vivant parmi les micro-organismes, les bactéries, champignons, végétaux, insectes et bestioles en tous genres. 

Prochains articles : 

  • De la toilette sèche à l’usine qui recycle (et vice versa) ! 
  • Théorie et pratique du compostage domestique. L’ « humusation », ou la transformation 
  • de l’Homme en humus. 
  1. Se dit d’un micro-organisme capable de survivre dans des conditions extrêmes (basses ou élevées) de température, de pression, de rayonnement, etc.
  2. Ordre de petits insectes primitifs, sans ailes ni métamorphoses, qui abondent dans le sol végétal et l’écorce des arbres.
  3. Arthropode terrestre au corps annelé muni de nombreuses pattes.
  4. Classe de mollusques qui rampent au moyen de leur pied ventral et possèdent une masse viscérale généralement enfermée dans une coquille univalve. L’escargot et la limace sont des gastéropodes.
  5. http://www.urban-ecology.be/operation-phosphore/

Bertrand Vanbelle

Bertrand Vanbelle

Auteur
Aurore Vegas

Aurore Vegas

Illustratrice
Aurore Vegas

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Illustratrice

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