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1 août 2014

LA VIE DE L’EUROPE À LA LOUPE

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Dans le monde militant, il reste des sujets qui fâchent. Les aborder revient à prendre le risque de faire monter rapidement la tension, jusqu’à malmener certaines amitiés. L’émotion prend alors le pas sur la raison et les anathèmes fusent. Ainsi en va-t-il de la démographie (« malthusien ! »), du 11 septembre 2001 (« conspirationniste ! ») ou encore de notre vieille Europe, avec les insultes au choix et en ordre croissant : europhobe, souverainiste, nationaliste, ou néo-nazi pour atteindre le point Godwin. Les médias relaient efficacement la propagande eurolâtre, mais ils ne sont pas les seuls à le faire. Ceux qui ont profité un jour des émoluments de la Commission européenne ont le jugement biaisé et dégainent facilement l’argument d’autorité « moi je connais, j’y ai travaillé ! ». Le politiquement correct ambiant fait le reste. Bruno Poncelet, chercheur au Centre d’éducation populaire André Genot ( CEPAG ), a pris le risque de la critique et ne l’a pas pris à la légère, si l’on peut dire : son ouvrage fait 580 pages pour 774 grammes. Car il y a beaucoup de choses à raconter à propos de cette jeune sexagénaire sur laquelle ont déjà fantasmé trois ou quatre générations de bureaucrates, d’industriels et d’électeurs-consommateurs. L’auteur n’a pas la prétention à l’objectivité. Engagé à gauche, il démonte sans complaisance le dithyrambe officiel et en appelle à un renouvellement démocratique à l’échelon du continent. Parce qu’il évite tout jargon technocratique ou même philosophique et use souvent de la métaphore ( notamment familiale), le livre se lit facilement. Il a collecté les faits avec sérieux et exhaustivité, en fin connaisseur de son sujet. Le reste est affaire d’interprétation et d’affirmation de valeurs. 

Outre l’histoire proprement européenne, un avantage collatéral d’Europe réside dans les multiples casquettes dont B. Poncelet, anthropologue de formation, se coiffe avec aisance : historien, économiste et écologue, comme quoi la transdisciplinarité n’est pas un vain mot pour les chercheurs militants. Il en profite pour refaire le point sur certaines notions clés. D’abord la démocratie. Si elle se caractérise par l’égalité politique, les libertés fondamentales, le respect de la vie privée, la séparation des pouvoirs ou encore la pluralité des médias, elle se doit d’être également économique, sous peine d’être une coquille vide. L’auteur taille en pièces les mythes libéraux : celui du marché « naturel » et « neutre », montrant au contraire son caractère politiquement construit ; celui du marché qui « rend libre », alors qu’il est de plus en plus tyrannique ; celui de la « concurrence non faussée » qui s’avère être une vraie supercherie : « […] “l’économie libre de marché” ( sic ) sait parfaitement recourir, quand les multinationales y prennent le pouvoir, aux stratégies de planification et de centralisation qu’on pensait être l’apanage des ex-régimes d’URSS » ( p. 175). À la fin, il se lance dans une brève histoire de la Terre pour intégrer la dimension écologique à son analyse. 

Bien que l’auteur soit d’une grande cohérence dans le raisonnement, au final le lecteur n’obtient pas de réponse claire à cette question : l’Europe, est-ce un projet vicié dès le départ ou bien le vin s’est-il changé en vinaigre entre-temps ? Considérons qu’il y a certainement un peu des deux. Quand l’Europe politique est née en 1952, ses pères fondateurs lui ont donné la mission prophylactique d’éloigner le spectre du retour de la guerre entre les nations du Vieux Continent, et en cela ils ont réussi. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. B. Poncelet va en décortiquer les dégâts un à un. Dès le départ, les États-Unis ont joué un rôle intéressé dans la construction européenne, du plan Marshall qui exporta la passion de l’American way of life chez nous, à l’action pernicieuse et souterraine de la CIA, des Fondations Ford et Rockefeller et des armées de l’ombre vouées à la lutte anticommuniste. Les institutions sont passées au crible : un Conseil européen des ministres fondé pour, à la fois, préserver les intérêts nationaux et peser sur les décisions européennes ; une Commission non élue qui possède et le pouvoir exécutif et l’initiative législative ; une Cour de justice qui « sert de garant juridique à un droit dont la légitimité démocratique est contestable » ( p. 115 ) ; un parlement créé tardivement et aux pouvoirs toujours limités ; et enfin, moins connu, la comitologie, « comité d’experts qui se voient confier la dernière touche du processus décisionnel européen » ( p. 121 ). Bref, dans cette Union européenne, le pouvoir exécutif est ultradominant. Hormis les instances officielles, on doit encore compter avec le poids des lobbies, dont la European Round Table ( ERT ) qui regroupe les patrons des multinationales. À partir de son entrée en piste en 1985, on rabâchera la « concurrence libre et non faussée », le mantra qui explique aujourd’hui la majorité des mesures anti-sociales au profit de la compétition économique intra et extra-européenne. 

Autre dossier à charge, la « valse financière » qui, partie de l’Oncle Sam, a été entérinée à Maastricht en 1992 : au programme, rigueur budgétaire, libéralisation totale des mouvements de capitaux, monnaie unique et création de la Banque centrale européenne ( BCE ), indépendante du pouvoir politique et dont la principale mission est de lutter contre l’inflation. L’auteur revient en détail sur la généalogie de la crise de 2008. Les États européens ont déboursé 1 600 milliards d’euros pour sauver les banques, sans réelles contreparties pour dompter les marchés financiers et en prétendant « moraliser le capitalisme ». Sont sortis gagnants de l’affaire la compétitivité, les fusions-acquisitions, les investissements à risques, le trading à haute fréquence et le dumping fiscal. La gouvernance économique européenne organise le transfert à la Commission d’importants pouvoirs nationaux. Ceux-ci doivent préalablement respecter des critères techniques comme la Règle d’or budgétaire ( celle du TSCG ). La Troïka ( Commission, BCE, FMI ) a acquis des pouvoirs gestionnaires sur la politique des gouvernements. Pour imposer la « concurrence libre et non faussée », il faut également un ordre politique stable. C’est ainsi que les libertés civiles sont rognées, vis-à-vis de l’extérieur par les accords de Schengen, à l’intérieur par la criminalisation de la contestation sociale, l’élargissement abusif et subjectif de la notion de « terroriste » et le mandat d’arrêt européen. Ces mesures sont facilitées par l’espace de liberté, de sécurité et de justice décidé à Amsterdam en 1997. Avec le projet de Traité transatlantique ( TTIP ), la coopération policière entre les États-Unis et l’UE est appelée à se renforcer… 

La dernière partie est consacrée aux désastres environnementaux autorisés par l’UE : PCB, pesticides, plomb, OGM et perturbateurs endocriniens dont « seule la dose fait le poison », selon le discours officiel. On remarque une collusion entre agences sanitaires et entreprises, avec comme objectif ultime la compétitivité de celles-ci. Par contre, l’auteur ne mentionne pas la directive REACH qui a tenté de mettre un peu d’ordre là-dedans… La conclusion est pessimiste : « Demain sera moins beau qu’aujourd’hui » ( p. 557 ). Les dogmes de l’économie entrent en contradiction avec la stabilisation des gaz à effet de serre à 350 ppm. Parmi les dernières questions que l’auteur pose, l’objecteur de croissance que je suis a sélectionné celle-ci : un monde aux ressources limitées peut-il supporter une hausse continue des inégalités ? 

Bruno Poncelet, Europe, une biographie non autorisée. De la « paix américaine » à la « civilisation poubelle », éd. Aden, 2014. 

Bernard Legros 


Bernard Legros

Bernard Legros

Auteur
Julie Joseph
Illustratrice

Julie Joseph
Illustratrice

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