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30 octobre 2018

La stratégie de la tension, hier et aujourd’hui

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Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, les chercheurs d’Europe et de ma Suisse natale qui s’intéressent aux détails de ce phénomène attendaient avec impatience l’enquête officielle états-unienne sur ce crime. La plupart d’entre eux avaient immédiatement réalisé que ces attentats terroristes contre les États-Unis auraient des implications considérables pour l’Europe et le reste du monde, et devaient par conséquent être étudiés en détail. Lorsque le Rapport de la Commission sur le 11-Septembre (également appelé le Rapport Kean-Zelikow) fut enfin publié en juillet 2004 – soit presque trois ans après les attentats du 11-Septembre – de nombreux chercheurs en histoire contemporaine et en relations internationales espéraient y trouver le récit complet et définitif du 11-Septembre.

Cet espoir fut brisé quelques mois plus tard avec la publication d’Omissions et manipulations de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre de David Ray Griffin. « Je pense, écrivait Griffin, que bien des lecteurs seront outrés par le nombre très élevé des omissions et par l’ampleur des manipulations.  » Certains chercheurs européens qui s’intéressent au 11-Septembre se sont bornés à lire 571 pages du rapport officiel sur le 11-Septembre et, en raison d’un manque de temps ou d’intérêt, se sont contentés du récit que proposait celui-ci. D’autres, qui ont investi davantage de temps et d’énergie et qui ont épluché aussi les 351 pages de critique proposée par Griffin, s’en sont trouvés très perturbés.

Cette division assez malheureuse persiste encore aujourd’hui. Le premier groupe, composé de ceux qui n’avaient lu que le rapport Kean-Zelikow, demeurait persuadé que l’administration Bush-Cheney et le rapport officiel Kean-Zelikow — qui avait, en gros, confirmé la version officielle — établissait la vérité. Le deuxième groupe ne pouvait s’empêcher, après la lecture de l’analyse de Griffin, d’être stupéfait, comme ce dernier l’avait prédit, par l’audace des omissions et des manipulations. Pour ce deuxième groupe, dans lequel je m’inclus, le rapport KeanZelikow présentait des déficiences et des déséquilibres tellement graves qu’il ne pouvait en aucun cas être accepté comme un récit exact de ce qui s’est réellement passé le 11-Septembre.

Le simple fait d’être conscient que le rapport Kean-Zelikow est déficient ne permet pas de comprendre immédiatement ce qui est réellement arrivé le 11-Septembre. Ce crime nécessite donc une enquête plus approfondie de la part de chercheurs du monde entier — une enquête urgente, devrait-on ajouter, étant donné les conséquences importantes des attentats du 11-Septembre ces dernières années. Cette situation a obligé tous ceux d’entre nous qui se spécialisent dans les guerres secrètes à retourner aux faits bruts du 11-Septembre — une nébuleuse de faits, à vrai dire — afin de déterminer quelle est la théorie qui explique le mieux le 11-Septembre.

Cet article ne prétend pas expliquer ce qui est réellement arrivé le 11-Septembre. Il ne présente pas davantage toutes les informations contradictoires actuellement disponibles au sujet du 11-Septembre. En réalité, il ne traite que des guerres secrètes à l’époque de la Guerre froide, car c’est là que l’on trouve les prémices les plus éclairantes.

la pertinenCe de l’histoire des guerres seCrètes

Les gens ordinaires qui n’ont qu’une connaissance limitée de l’histoire des guerres secrètes ont trouvé excessivement choquant d’envisager que le gouvernement états-unien aurait pu laisser se produire les attentats du 11-Septembre, ou a fortiori participer activement à leur organisation. Pour quelle raison, se sont-ils demandés, un gouvernement, quel qu’il soit, aurait-il attaqué sa propre population ou, de manière somme toute aussi criminelle, délibérément permis à un groupe étranger d’exécuter une telle attaque ? Si les dictatures cruelles, comme le régime de Pol Pot au Cambodge, sont connues pour ne pas avoir respecté la vie et la dignité de leurs citoyens, une démocratie occidentale ne commettrait pour sa part jamais un tel abus de pouvoir. Et si des éléments criminels au sein d’une démocratie occidentale, en Amérique du Nord ou en Europe, avaient commis un tel crime, les élus ou les médias ne le découvriraient-ils pas et ne le dénonceraient-ils pas aussitôt ? Est-il imaginable que des éléments criminels au sein d’un gouvernement puissent commettre des opérations terroristes contre des citoyens innocents qui financent ce même gouvernement par le biais des impôts qu’ils paient chaque année ? Personne ne s’en apercevrait-il ? Il s’agit là de questions douloureuses, même pour des chercheurs qui se spécialisent dans l’histoire des guerres secrètes. Mais en réalité, il existe des exemples historiques de telles opérations mises en œuvre par des démocraties occidentales.

Dans cet article, je présente les données académiques les plus récentes au sujet des guerres secrètes à l’époque de la Guerre froide. Elles démontrent indubitablement qu’il existe bel et bien une stratégie militaire secrète qui vise les populations au moyen du terrorisme. Elle s’appelle « stratégie de la tension », et elle a été mise en pratique, répétons-le, par des démocraties occidentales.

la stratégie de la tension

La stratégie de la tension – notion peu connue du grand public – prend essentiellement pour cible les émotions du grand public et vise à répandre autant que possible la peur en son sein. Un attentat terroriste dans un lieu public, comme une gare ferroviaire, un marché ou un bus scolaire, est la technique typique par laquelle est mise en œuvre la stratégie de la tension. Après l’attentat — et c’est là un élément crucial — les agents secrets qui ont perpétré le crime en font porter la responsabilité à un adversaire politique en dissimulant certaines preuves et en en fabriquant d’autres.

Il faut bien noter que les cibles de la stratégie de la tension ne sont pas les morts et les blessés des attentats terroristes, comme on pourrait le penser. Les véritables cibles sont les adversaires politiques, qui sont discrédités par l’attentat, et ceux qui ne sont pas personnellement atteints mais qui se mettent à craindre pour leur vie et celle de leurs proches. Vu que l’objectif de la stratégie consiste à discréditer des adversaires et à répandre la peur, les véritables cibles ne sont pas les personnes tuées, qu’elles soient des dizaines ou même des milliers, mais plutôt les millions de personnes qui survivent sans blessures physiques, mais avec un stress émotionnel.

La stratégie de la tension participe de ce qu’on appelle la « guerre psychologique ». Comme l’indique le terme, cette forme de guerre ne s’attaque pas aux corps humains, aux chars, aux avions, aux navires, aux satellites ou aux habitations en vue de les détruire, mais aux consciences humaines, aux esprits humains. Si un groupe peut avoir accès à nos pensées et à nos sentiments sans que nous nous en apercevions, il peut exercer sur nous un grand pouvoir. Cependant, lorsque nous nous rendons compte que nos consciences se font manipuler par la guerre psychologique, cette technique perd une partie de ses effets.

Les meilleures données historiques disponibles aujourd’hui au sujet de la stratégie de la tension viennent d’Italie, où des juges, des parlementaires et des universitaires continuent à unir leurs efforts pour comprendre et décrire cette stratégie secrète.

le Juge Casson
et l’attentat de peteano

Le juge italien Felice Casson a redécouvert cette stratégie lors de son enquête qui revenait sur un certain nombre d’attentats terroristes qui avaient frappé l’Italie dans les années 1960, 1970 et 1980. D’après Casson, le cas historique le mieux étayé dans lequel fut utilisée la stratégie de la tension a eu lieu dans le village italien de Peteano. C’est à cet endroit que, le 31 mai 1972, trois membres des Carabinieri (la gendarmerie italienne) furent amenés, suite à un coup de fil anonyme, à inspecter une Fiat 500 abandonnée et furent tués par l’explosion d’une bombe lorsqu’ils ouvrirent le capot de la voiture. Pendant de longues années, cet attentat terroriste fut attribué aux Brigades rouges, une organisation terroriste de gauche en Italie. Mais lorsque Casson rouvrit l’affaire, il découvrit que c’était le néofasciste catholique Vincenzo Vinciguerra, un militant anticommuniste, qui avait perpétré ce crime.

A sa grande surprise, Casson découvrit également que Vinciguerra n’avait pas agi seul, mais qu’il avait été protégé par des membres des services de renseignements militaires italiens. Lors de son procès en 1984, Vinciguerra confirma qu’il lui avait été relativement facile de s’échapper et de se cacher, car une proportion importante de l’appareil de sécurité italien, renseignements militaires compris, partageait ses convictions anticommunistes et avait donc tacitement soutenu des crimes qui discréditaient la gauche italienne et en particulier le Parti communiste, très influent à l’époque. Vinciguerra se souvenait qu’après l’attentat, « tout un mécanisme s’était mis en action… Les Carabinieri, le ministère de l’Intérieur, les services douaniers, et les services de renseignements civils et militaires acceptaient le raisonnement idéologique qui sous-tendait cet attentat. » Suite à ce crime, les dirigeants du service des renseignements militaires ainsi que des politiciens avancèrent que le « danger communiste » justifiait une augmentation des budgets militaires et une réduction des libertés civiles dans l’intérêt de la sûreté de l’État. Ainsi, la stratégie de la tension telle qu’appliquée lors de l’attentat de Peteano répandit la peur dans toute l’Italie, discrédita un adversaire politique, et permit la mise en œuvre d’une politique de sécurité conservatrice. L’efficacité de la manœuvre tenait notamment au fait que personne ne savait à l’époque que les services de renseignements eux-mêmes avaient soutenu le crime.

Peteano n’est pas une tragédie isolée en Italie, mais s’inscrit dans une longue série d’attentats terroristes qui ont commencé le 12 décembre 1969, lorsque quatre bombes explosèrent dans des lieux publics de Rome et de Milan, tuant 16 civils innocents et en blessant 80. Après ce massacre, le service de renseignements militaires italien déposa des pièces servant à confectionner des bombes dans la villa du célèbre éditeur gauchiste Gianfranco Feltrinelli afin d’attribuer les attentats aux communistes et à d’autres membres de l’extrême-gauche. Ce n’est que des années plus tard que l’on apprit que Feltrinelli n’avait rien à voir avec ce crime, et que c’était en réalité l’extrême-droite italienne qui avait perpétré cette atrocité afin de promouvoir la stratégie de la tension. Mais l’attentat le plus meurtrier et le plus mémorable dans cette série fut sans conteste celui de la gare de Bologne, le 2 août 1980, dans lequel 85 personnes laissèrent la vie et qui en blessa plus de 200 autres.

Le but de ces attentats, expliqua après son arrestation Vincenzo Vinciguerra, était simple : « il s’agissait de faire en sorte que le public italien se tourne vers l’État afin de lui demander plus de sécurité. C’est la logique politique derrière tous les massacres et attentats qui demeurent impunis, car l’État ne peut pas se condamner lui-même ou se déclarer responsable de ce qui est arrivé.  »

Étonné de découvrir, dans le cadre de son enquête, le soutien qu’avaient apporté à des entreprises criminelles des membres du gouvernement et des services secrets italiens, le juge Casson décida de mener l’enquête jusqu’au bout. En 1990, ayant obtenu la permission de fouiller les archives des renseignements militaires italiens, il fit une découverte sensationnelle : une armée secrète, mise sur pied après la Seconde Guerre mondiale par les renseignements militaires italiens en collaboration avec la CIA, et étroitement liée à l’OTAN, existait sous le nom de code « Gladio ». Censée préparer la résistance en cas d’invasion soviétique, cette armée secrète cherchait également à manipuler le jeu politique italien au détriment des forces de gauche, et ce au moyen d’opérations secrètes, souvent sanglantes. L’opinion publique s’indigna et l’affaire Gladio, qui allait s’étendre à tous les pays européens membres de l’OTAN, était lancée. Il s’avéra qu’à l’instar de Gladio en Italie, de tels réseaux dits « stay-behind » existaient en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans douze pays membres de l’OTAN et quatre pays neutres. Chacun de ces réseaux rassemblait entre quelques dizaines et quelques centaines de personnes.

la stratégie de
la tension en belgique

Le soir du 7 novembre 1990, le ministre socialiste de la Défense, Guy Coëme, annonça à l’opinion publique ébahie qu’une armée secrète liée à l’OTAN avait existé en Belgique durant la Guerre froide. Il ajouta : « je souhaite savoir s’il existe un lien entre les activités de ce réseau secret et la vague de crimes et de terrorisme qu’a endurée notre pays aux cours des années passées. » En effet, entre 1983 et 1985, la Belgique avait été secouée par les fameuses tueries du Brabant wallon, qui avaient fait au total 28 morts et de nombreux blessés, et qui avaient terrorisé le pays. Il s’agissait d’attaques organisées avec un sang-froid et une précision militaires, notamment contre des supermarchés de l’enseigne Delhaize. A chaque fois, quelques tueurs masqués tiraient à bout portant sans discrimination aucune, et sans se préoccuper d’amasser un butin digne de ce nom. Les tueurs n’hésitaient pas non plus à tirer sur des policiers, voire même à les provoquer ou à attendre leur arrivée afin de leur tendre une embuscade. Les auteurs de ces tueries n’ont jamais été identifiés, et l’enquête reste ouverte à ce jour.

Pour vérifier d’éventuelles correspondances avec certains suspects des tueries du Brabant, les membres de la commission du Sénat chargée de faire la lumière sur les activités du réseau stay-behind en Belgique exigèrent que les chefs identifiés des deux principales branches du réseau en Belgique leur fournissent les noms, voire simplement les dates de naissance des membres de l’armée secrète. Cependant, ils se heurtèrent à un mur de refus, malgré toutes les pressions qu’ils exercèrent. Albert Raes (directeur de la Sûreté de l’État entre 1977 et 1990, et chef du STC/Mob, la branche logistique du réseau belge) et le lieutenant-colonel Bernard Legrand (patron du renseignement militaire belge et chef du SDRA8, branche opérationnelle de l’armée secrète en Belgique) restèrent muets, malgré la fermeté des injonctions des ministres de la Justice et de la Défense, leurs supérieurs hiérarchiques respectifs, et au mépris de toutes les règles démocratiques et de la loi.

ConClusion

Les deux principaux arguments contredisant l’idée que les attentats du 11-Septembre auraient été influencés par le gouvernement états-unien et son appareil militaire, que ce soit de manière active ou passive, sont des arguments a priori. Le premier est que des gouvernements occidentaux civilisés en général, et le gouvernement états-unien en particulier, ne se rendraient jamais coupables d’un crime aussi odieux. L’autre principal argument a priori est que si les attentats du 11-Septembre avaient été exécutés par des forces intérieures au gouvernement états-unien, ce fait ne pourrait pas avoir été tenu secret pendant tout ce temps. Les informations contenues dans ce texte démontrent que ces deux arguments sont, au mieux, extrêmement douteux.

Daniele Ganser

Historien, directeur du Swiss Institute for Peace and Energy Research (SIPER), Bâle


Daniele Ganser
Auteur
Anne Brugy
Illustrateur

Anne Brugy
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