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29 avril 2020

La presse libre existe !

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Le 30 septembre 2016, dans une geste(1) qui aurait pu paraître anodine, André Linard, ancien secrétaire général du Contrôle de déontologie journalistique (CDJ, de 2009 à 2016), nomme le journalisme citoyen, pour mieux établir, une fois de plus, qu’il n’existe pas. 

Nous reproduisons ci-dessous l’entièreté de sa carte blanche, parue dans La Libre, non pas que nous voulions lui donner à nouveau une tribune, mais parce que nous pensons qu’elle révèle, outre la pensée profonde de l’auteur, tout un système médiatique où la dissidence n’a pas sa place. Ceci expliquant donc l’existence de médias libres, indépendants, citoyens… 

Carte blanche d’André Linard, parue le 30 septembre 2016 dans La Libre

LE JOURNALISME CITOYEN N’EXISTE PAS

Bien sûr, le titre est excessif et doit être expliqué. Il exprime un profond énervement devant une certaine idolâtrie de la parole citoyenne, qui serait par nature libre et indépendante, alors que les journalistes, eux, seraient noyés dans le conformisme et la soumission à des intérêts mercantiles qui les dépassent. En réalité, soit on s’exprime en tant que citoyen, soit on pratique le journalisme, ce qui implique un niveau d’exigence différent

La parole citoyenne est légitime. Elle est même nécessaire et trop faible dans la société qui manque de militantisme, d’expression d’opinions, des gestes posés au nom de valeurs et de principes. Mais cette parole n’a pas besoin de se qualifier de journalistique pour être pertinente. Car faire du journalisme, ce n’est pas seulement s’exprimer, prendre position, commenter, ni même raconter ce qui se passe au coin de sa rue. Ce n’est pas non plus lancer des alertes ou transmettre des documents, toutes démarches qui ont toutes leur importance lorsqu’elles portent sur des sujets d’intérêt général. Il n’y a rien de corporatiste dans ces propos. Le journaliste ne se reconnaît pas à un diplôme, à une carte de presse ou un contrat avec une rédaction. La différence entre les journalistes et les citoyens réside dans la démarche et dans les exigences. 

« Comme pour la plupart des questions,
la réponse appartient aux citoyens, à leur action. Sans aucun doute, tout système de pouvoir fera tout pour l’empêcher ».
(2) 

Noam Chomsky 

Un citoyen exprime ses opinions(3), raconte ce qu’il a vu autour de lui, tient un discours militant qui ne lui impose aucune exigence de respect de la vérité. Il évoque les émotions qui lui tiennent à cœur et se veut acteur dans la société. Le journalisme remplit un autre rôle social. Il a pour responsabilité d’être l’intermédiaire entre ce qui se passe, au sens le plus large du terme, et le public. Face à la masse d’informations disponibles, il a pour responsabilité de recouper, de vérifier, de trier, de mettre en perspective, de sélectionner, d’expliquer, d’écarter ce qui ne tient pas la route, d’aider à comprendre au lieu de simplement transmettre… Le journalisme demande des compétences au même titre que n’importe quelle autre activité. Je cuisine chez moi, je ne suis pas pour autant un chef-coq. Être capable de prendre un médicament quand c’est nécessaire ne fait pas de moi un médecin. Plus la quantité d’informations disponibles est grande, plus le monde a besoin de personnes qui remplissent cette fonction sociale spécifique. Ce n’est pas un pouvoir, c’est une responsabilité. Des citoyens se révèlent excellents dans cette activité, par exemple sur leur blog. Tous les journalistes sont d’ailleurs aussi, en tant qu’individus, des citoyens. Mais dans leur activité, ils s’imposent des règles plus strictes que les citoyens. Un jour une blogueuse a déclaré dans un colloque que la déontologie, c’est simple : il suffit de ne pas mentir. Grosse erreur, bien entendu : le fondement du travail journalistique est la recherche et le respect de la vérité, une démarche active bien plus exigeante que l’absence de mensonges

« J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses lignes de parti. (….) Ce genre de chose m’effraie, car cela me donne souvent le sentiment que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de notre monde. Après tout, le risque est grand que ces mensonges, ou des mensonges semblables, finissent par tenir lieu de vérité historique. (…) Si le chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit – eh bien, il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq – eh bien, deux et deux font cinq ». 

George Orwell(4) 

Il fut de bon ton, à un moment donné, de contester le monopole de la bonne information que les journalistes prétendaient paraît-il avoir. Acceptons que la critique fut parfois juste. Les progrès technologiques ont alors permis de communiquer en multilatéral. Aujourd’hui, la diffusion d’information partout, par tous et en tous sens force les journalistes à une plus grande rigueur, les confronte à de nombreuses rumeurs à vérifier et les soumet plus largement à la critique. La création d’espaces de réaction ouverts aux internautes sur les sites des médias partait d’une bonne idée : compléter, contester ou améliorer les informations déjà diffusées par les journalistes par des apports du public. Les portes du pseudo journalisme-citoyen s’ouvraient sur une nouvelle voie d’expression. On voit ce que cela donne. A de rares exceptions près, ces forums sont sans intérêt. Leurs contenus appellent souvent à la haine, au racisme, à la violence et certains médias se complaisent à les relayer. Chacun a le droit de s’exprimer mais n’est pas journaliste qui veut. 

André Linard 


Notre réponse à la carte de blanche d’André Linard, envoyée le vendredi 7 octobre 2016, et refusée par La Libre 

Face à cet étalage de contre-vérités, révélatrices d’une idéologie bien ancrée, ce flot de sophismes qui cachent un flou visant à égarer le lecteur du problème fondamental – qu’est-ce que le journalisme au regard des médias dominants et, à partir de là, pourquoi des citoyens décident de faire des médias libres ? –, nous avons demandé à La Libre un droit de réponse que nous devions signer collectivement au nom de différents médias indépendants. 

Notre courrier a été refusé par le service débat de La Libre. Nous reproduisons son entièreté ci-dessous. 

AINSI, LE JOURNALISME CITOYEN N’EXISTERAIT PAS ? 

Comme à l’accoutumée, lorsqu’il s’agit pour un journaliste professionnel de défendre sa position face à la montée d’un journalisme citoyen, il faut feindre l’indépendance et la liberté des médias dominants, exercice dans lequel le recours aux raccourcis devient un réflexe. 

Ainsi, André Linard, ancien directeur du CDJ, affirmait dans sa carte blanche qu’il n’existe pas de journalisme citoyen et dénonçait un manichéisme, qu’il crée au fond de toute pièce : il existerait selon lui cette idée d’une « certaine idolâtrie de la parole citoyenne, qui serait par nature libre et indépendante, alors que les journalistes, eux, seraient noyés dans le conformisme et la soumission à des intérêts mercantiles qui les dépassent  ». Mais qui a inventé ce manichéisme primaire, outre celui qui le cite ? Nous pouvons autant déceler chez les premiers un blogueur ultrasioniste tout sauf « libre et indépendant » et chez le second quelqu’un qui travaille honnêtement et au service de l’exactitude de l’information. 

Mais ce type de rhétorique est connu : il s’agit de nommer un problème – le conformisme et la soumission –, pour mieux l’écarter et ne plus y réfléchir, à l’instar de Laurent Joffrin, directeur de publication de Libération, qui démentait que des journaux ne puissent plus être libres dès lors qu’ils sont dans la main de propriétaires : « Je ne crois pas que le Figaro ne soit pas libre parce qu’il est dans la main d’un marchand de canons. » 

« Superflus aussi la publicité et les parrainages qui amadouent ou sanctionnent les responsables des médias ; qui obligent à vendre un journal deux fois, d’abord à l’annonceur, puis au lecteur ; qui véhiculent sans relâche le lien entre bonheur et marchandise ; qui bientôt détermineront le sommaire de chaque périodique et la géographie de ses zones interdites »

Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, p.99 

Pourtant, les médias mainstream appartiennent à de grands groupes qui ont des intérêts à défendre, et cette structure de propriété a des effets certains sur la ligne éditoriale. En Belgique, la plupart des médias sont dans les mains de sept familles qui comptent parmi les plus grandes fortunes belges. En France, pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, Libération est la propriété de Patrick Drahi, homme d’affaires actif dans les télécommunications, avec un patrimoine évalué à 14 milliards d’euros – et qui a baigné dans les Panama Papers. Ce dernier témoignait le 27 mai 2015 devant l’assemblée nationale : « Les Chinois travaillent 24h/24 et les Américains ne prennent que deux semaines de vacances… c’est là, le problème pour nous… ». Difficile de croire que lui ou un autre patron de presse défendra le droit du travailleur, la nécessité de produire moins et mieux, la lutte contre des traités internationaux comme le TTIP ou le CETA… pas maso le coco. 

Quand vous vous plaignez auprès de notre chaîne publique qu’au JT du soir du samedi 17 septembre, alors que des centaines de milliers de manifestants sont sortis dans les rues allemandes pour dénoncer le CETA et le TTIP, ils n’en aient dit mot, on vous répond : « L’actualité étant souvent très chargée, la rédaction du JT est amenée constamment à faire des choix. En trente minutes de journal, il est effectivement impossible de parler de tout. C’est la raison pour laquelle la rédaction pratique une information dite 360°, c’est-à-dire une information qui se décline sur les différents médias. Un sujet peut ainsi être traité en radio et sur le net mais pas en télévision, ou inversement ». Rigolo… Mais « normal », la chaîne publique étant prise dans le rouleau compresseur de la concurrence et de l’audimat, managée à l’américaine par des universitaires sortis de Solvay business school. On ne s’étonnera ainsi pas du racolage médiatique et du climat délétère au sein de l’institution, dès lors que le profit passe avant tout. 

C’est donc fondamentalement cette appartenance des médias qui a détourné de nombreux citoyens de l’info-spectacle et les a amenés à créer leurs propres supports. Ceux-ci ne sont pas pour autant de moindre qualité que l’information estampillée « professionnelle ». Au contraire, puisque de fait ces nouveaux médias « citoyens » remplissent une fonction que les « professionnels » n’assument plus. Et ils le font par conviction, par souci citoyen, et dans des conditions humainement et matériellement difficiles (ils doivent avoir une activité rémunérée par ailleurs, devant travailler sur le média en dehors de ces heures). Mais cette faiblesse est en même temps leur force, la garantie de leur liberté à eux : leur salaire et l’éventuel remboursement de leur crédit ne dépendent pas de ce qu’ils disent ou écrivent. 

On ne voit pas trop d’ailleurs à ce niveau ce qui définit un journaliste. Si on suit André Linard dans cette présentation binaire « Soit on s’exprime en tant que citoyen, soit on pratique le journalisme, ce qui implique un niveau d’exigence différent  » ; « La différence réside dans la démarche et dans les exigences ». ⁃ « Un citoyen exprime ses opinions, (…) tient un discours militant qui ne lui impose aucune exigence de respect de la vérité. ⁃ « Chacun a le droit de s’exprimer mais n’est pas journaliste qui veut  ». Le journaliste serait ainsi une sorte d’être éthéré, hors-sol, responsable, avec des exigences strictes de respect de la vérité. André Linard ne nous dit pas quand on est un « vrai » journaliste, mais sans doute ne le devient-on réellement qu’une fois adoubé par ses pairs et reconnu membre de la grande famille, celle qui se conforme le plus souvent à la vérité que l’institution attend. Celle qui, en définitive, devient elle aussi militante, mais à l’insu de son plein gré, au service d’intérêts dont elle n’est souvent pas consciente, que ce soit par choix ou par naïveté. 

Nous n’avons pas besoin de titres, de corporatisme, de galas entre copains ; nous nous définissons par ce que nous faisons, pas par ce que nous sommes. Nous qui faisons de la presse libre et indépendante, nous assumons un rôle de porte-parole, nous ne sommes pas des détenteurs de la liberté d’expression. Comme disait Jean-Paul Sartre : « On croit que la liberté d’information, le droit à la liberté de la presse, c’est un droit du journaliste. Mais pas du tout, c’est un droit du lecteur du journal. C’est-à-dire que c’est les gens, les gens dans la rue, les gens qui achètent le journal, qui ont le droit d’être informés. (…) Donc, il faut essentiellement que le peuple discute avec le peuple. » Nous voulons créer un lien de proximité, faire exister la parole de ceux qui sont rendus invisibles et délaissés par les médias traditionnels, rendre intéressant ce qui est important, plutôt que de rendre important ce qui n’a aucun intérêt, comme le divorce de deux stars multimillionnaires. La liberté d’information n’est pas celle qui défend l’information utile au statu quo des plus nantis. 

En définitive, c’est sans doute cela que les défenseurs du « vrai » journalisme empêchent, malgré eux pour certains : que le peuple soit informé. Et que le changement, enfin, prenne corps… 

Cher Monsieur Linard, si tous les journalistes faisaient vraiment et correctement leur boulot, il n’y aurait point de lanceurs d’alerte, de WikiLeaks, il n’y aurait pas Kairos, Zin TV et Sans Papiers TV… ou même le collectif Krasnyi, radio Panik,… il n’y aurait pas de journalisme citoyen ! 

Vendredi 7 octobre 2016. 

Signataires : journal Kairos, ZIN TV, Sans Papiers TV, collectif Krasnyi, radio Panik 

  1. « Geste », au féminin, indique par extension de son sens premier, une « histoire glorifiant un individu, un groupe, un peuple ». Car le texte de l’ancien secrétaire général de la CDJ n’est au fond rien d’autre qu’une glorification du journalisme professionnel par la présentation – faussée – de ce qu’il ne serait pas.
  2. Cité dans « l'Empire de la surveillance », Ignacio Ramonet, Éditions Galilée, p. 168.
  3. Rappelons qu’André Linard s’exprime dans une rubrique du quotidien La Libre, qui stipule clairement dans le chapeau, sur le site, que c’est une « opinion » (« Une opinion d'André Linard, secrétaire général du CDJ de 2009 à avril 2016 », voir www. lalibre.be/debats/opinions/le-journalisme-citoyen-n-existe-pas- 57ed2de7cd70871fc422cc0f). On ne sait donc plus trop si Linard s’exprime ici comme journaliste... ou comme citoyen ! Les médias libres n’opèrent pas pour leur part à cette distinction trompeuse.
  4. Essais, articles, lettres, pp. 312-35, cité dans George Orwell, Bernard Crick, Éditions Flammarion, 1980/2003, p. 514.
  5. Voir pages 15-16, « C’est quoi le TTIP ? »

Aurélie Garnier

Aurélie Garnier

Illustratrice
Aurélie Garnier

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