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15 novembre 2018

LA GRAINE ET LE CADENAS

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Depuis la naissance de l’agriculture, il y a 10 000 ans, l’homme sème et ce qu’il récolte lui permet de nourrir en retour les hommes et les bêtes d’élevage. Chaque année, l’agriculteur ressème les graines qu’il a conservées de la récolte précédente. Il fait en sorte que ces semences soient issues des plantes les plus solides, les plus productives, les plus résistantes aux maladies, aux insectes et les plus adaptées au climat local. Le travail de ces paysans, qui ont opéré au fil des siècles cette sélection qualitative, en fait les acteurs d’une « contribution de l’homme à l’expansion du monde vivant » , selon l’expression de François Partant. Ainsi chaque agriculteur dans la région qui lui était propre tentait de trouver le point d’équilibre entre sa production et son écosystème. Les semences ainsi obtenues bénéficiaient d’une adaptation optimale au terroir, méthode dite de la « sélection massale. » Jusqu’à la fin du XIXème siècle, les cultivateurs s’échangeaient et se vendaient entre voisins ces semences que l’on appelle aujourd’hui « semences paysannes. »

Ce temps est révolu. Au tournant du XXe siècle, la science agronomique décide de moderniser les techniques paysannes, notamment en étudiant et croisant les variétés de plantes afin d’en créer de « meilleures ». Les pouvoirs publics incitent les agriculteurs à acheter leurs graines chez eux pour plus de sécurité et de qualité. Ces derniers, faisant confiance aux spécialistes hors ferme, abandonnent progressivement leur autoproduction de semences et mettent alors le doigt dans un engrenage fordiste, basé sur une séparation des tâches et une standardisation du travail dans une logique de production et de consommation de masse, qui leur assure, à l’époque, un revenu économique stable mais qui leur coûtera leur savoir-faire dans le domaine et à terme leur autonomie. Les paysans deviennent peu à peu des « exploitants agricoles. »

Les variétés produites par les phytogénéticiens et les grandes maisons semencières ne tardent pas à conquérir les champs. Mais les semenciers n’obtiennent pas suffisamment d’argent à leur goût, puisque les paysans continuent de replanter ces semences année après année sans passer par la caisse. Au nom du progrès agricole, ils militent alors pour établir un droit de propriété intellectuelle sur leurs semences. La régulation du marché des semences va passer par l’établissement d’un catalogue des semences dites « certifiées. » L’idée originelle était pavée de bonnes intentions : on trouvait par exemple sur le marché des semences en pleine expansion, des variétés qui portaient une étiquette « x » et qui étaient en réalité la variété « y » ; pour renforcer la confiance de l’agriculteur et protéger le producteur de semences, on a mis en place tout un système de tests avant de pouvoir enregistrer ces variétés au catalogue officiel.

Seulement, après la seconde guerre mondiale, l’Europe connaît des difficultés pour se nourrir correctement et aspire à l’autosuffisance alimentaire. Les pays membres vont alors s’engager sur une voie résolument productiviste, la stratégie étant de moderniser l’agriculture, donc d’industrialiser à grande échelle, afin de produire suffisamment, jusqu’à l’outrance, pour garantir sa sécurité alimentaire et redevenir une grande puissance économique. C’est l’objectif de la Politique Agricole Commune, un des fondements de la construction européenne. « La semence apparaît comme une priorité pour l’action publique, puisqu’elle constitue le facteur de production le plus rapidement perfectible et le plus accessible à l’intervention administrative. Bien plus, les semences sélectionnées semblent également de nature à agir comme un « cheval de Troie », un puissant levier de modernisation de la production agricole, dans la mesure où les variétés « modernes » sont précisément sélectionnées pour valoriser les intrants chimiques et où leur homogénéité favorise la mécanisation des récoltes. »(1)

La première batterie de tests par laquelle doit passer une semence avant d’accéder au catalogue est constituée de trois facettes : Distinction, Homogénéité, Stabilité. Distinction, cela implique que chaque variété doit prouver qu’elle est strictement unique par rapport aux autres variétés déjà inscrites. Homogénéité, cela signifie que lorsque l’on utilise la semence, les plantes obtenues seront toutes identiques (ce qui convient parfaitement à la mécanisation et la monoculture). Stabilité, veut dire identique génération après génération.

 

LA RUÉE VERS LA GRAINE

L’Europe ouvre grandes ses portes à l’industrialisation et la capitalisation de l’agriculture, corollaire de la mécanisation et l’emploi massif d’engrais et de pesticides. Le catalogue officiel devient alors l’outil qui permet de mettre sur le marché uniquement les semences adaptées à une agriculture industrielle intensive. Les pouvoirs publics s’entêtent dans la voie du productivisme, ce qui a pour conséquence de circonscrire la recherche agronomique aux seules variétés taillées sur mesure pour la monoculture. Et petit à petit le pouvoir de décision, couplé aux influences économiques, va s’égrener des mains des pouvoirs publics vers celles des entreprises privées.

Dans le dernier quart du 20ème siècle on assiste en Europe à une généralisation des plantes hybrides F1, code qui signifie que nous sommes à la première génération hybride. Elles sont le résultat du croisement de deux lignées pures que les généticiens ont sélectionnées pour leur vigueur et leur haut potentiel de rendement. Ce critère prend peu à peu le pas sur la résistance aux maladies puisqu’il est de bon ton de compter sur les pesticides pour résoudre tous les problèmes. Le milieu phytosanitaire se fait le chantre du « mieux vaut guérir que prévenir. »

Il est important de ne pas perdre de vue que la multitude de petites boîtes semencières du début du XXème siècle s’est réduite à une poignée de multinationales (Monsanto, Syngenta, DupontPioneer…) qui hébergent en leur sein des activités de production-vente de produits phytopharmaceutiques et pharmaceutiques d’une part et de semences d’autre part. Peu de chances, donc, que Monsanto ne privilégie pas la production de semences nécessitant un haut degré d’intrants chimiques.

Lorsqu’un agriculteur achète une semence, on lui fournit également un mode d’emploi lui indiquant la marche à suivre pour que cette semence donne son rendement maximum. « Les apports accrus en engrais et en pesticides, de même que le travail du sol mécanisé, permettent une standardisation et une artificialisation des milieux, qui neutralisent ou limitent les variations liées aux différents terroirs, les préparant en quelque sorte à recevoir des semences elles-mêmes standardisées(2). » Dans nos supermarchés il y a 99 % de chances que les tomates, les oignons ou bien le maïs que l’on peut acheter soient des hybrides F1.

Il faut savoir que les hybrides ne se replantent pas d’une année sur l’autre car leur production subira une dégénérescence. C’est-à-dire que son rendement la seconde année sera bien plus bas que la première année. On verra une restauration de la production dans les années suivantes mais un agriculteur ne peut se permettre une année à vide. Alors l’unique solution est de racheter les graines au semencier. Cela réduit considérablement l’autonomie des agriculteurs qui sont dès lors dépendants des grandes boîtes semencières dès le premier maillon de la chaîne alimentaire : la graine.

Conserver des semences, cela coûte de l’argent et demande des terres prêtes à accueillir ces plantations. Par exemple, inscrire une espèce de blé au catalogue coûte 6 000 euros et pour la maintenir au catalogue plus de 2 000 euros pour les dix premières années. Quel petit producteur de semences peut se permettre ça ? Et pour réussir à se hisser dans les pages du catalogue officiel il faut répondre aux critères DHS que les « semences paysannes » ne remplissent pas, puisqu’elles sont par essence plus hétérogènes que ce que les critères DHS tolèrent.

Un autre grain de sable vient gripper les rouages de la confiance que l’on peut accorder au désintéressement de multinationales semencières. En se plaçant ainsi en dominateur du marché des semences, ils se mettent dans une position de négocier de façon solide l’arrivée des OGM sur le marché européen dans lesquelles ils investissent depuis de nombreuses années.

 

FORCER LA TERRE

Avant, la variété s’adaptait au terroir avec le temps. Aujourd’hui, on force le terroir à accepter cette semence, peu importe ce que cela coûte en irrigation, engrais et intrants chimiques. « Ce qu’on fait avec cette uniformité génétique basée sur le concept de la lignée pure, c’est que l’on enlève à la variété créée toute faculté d’adaptation à son terroir aussi bien dans l’espace que dans le temps », explique Marjolein Visser, professeure au Service d’écologie et des systèmes de production végétale de l’ULB. Cette « faculté d’adaptation » risque pourtant d’être d’autant plus indispensable face aux bouleversements que le dérèglement climatique ne manquera pas d’apporter avec lui dans les décennies à venir.

Pourtant aujourd’hui, à l’heure où le mirage de « l’intensification durable » se dissipe, il est temps de faire bouger les lignes avant le point de non-retour. Un signe alarmant est celui de la disparition progressive des semences qui ne sont pas inscrites au catalogue officiel. Car pour conserver ces variétés, il est nécessaire de les planter et de les multiplier dans les champs. L’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) mentionne que le nombre de variétés de plantes cultivées a diminué de 75 % depuis le début du siècle. L’affaiblissement de notre biodiversité menace la stabilité et la résilience de nos écosystèmes.

Toujours selon la FAO, 7 000 espèces de plantes ont été utilisées pour nourrir l’humanité depuis le début de l’agriculture mais aujourd’hui seules 30 espèces constituent 90 % de nos besoins en calories. La moitié de ces besoins nous sont fournis par uniquement trois espèces : le blé, le riz et le maïs.(3)

Cette réduction drastique de la diversité des plantes cultivées s’accompagne en outre d’une concentration dans le giron de quelques firmes semencières de la quasi-totalité des semences disponibles, ce qui revient à leur donner le pouvoir de décision sur ce qui est planté, et surtout, sera planté dans le futur pour nourrir la planète. Aujourd’hui les 10 plus grosses compagnies semencières possèdent entre 62 % et 75 %(4) du marché international des semences. Les trois plus grandes, Monsanto, Dupont-Pioneer et Syngenta, possèdent à elles seules plus de la moitié du marché. En Europe, les cinq plus grosses compagnies détiennent 95 % du marché des semences potagères (c’est-à-dire les légumes). Un oligopole inquiétant pour notre droit à choisir notre alimentation dans le futur. D’autant plus que la chaîne de l’alimentation est pour l’instant basée sur un système « minier » reposant sur l’idée de ressources infinies et de sols inépuisables. « L’agriculture européenne est devenue une activité minière qui exploite les écosystèmes comme on exploite un filon de charbon : sans perspectives d’avenir, sans souci de renouvellement, l’œil rivé sur les cours des marchés de référence. »(5)

 

« BETTER REGULATION »

En ce moment, une réforme de la réglementation sur les semences proposée par la Commission européenne est à l’étude. Cette nouvelle réglementation fait partie du paquet législatif baptisé « Better regulation » et entend simplifier et harmoniser le marché des semences européennes. L’inquiétude grandissante, dans les milieux scientifiques autant que citoyens, provoquée par l’effondrement de la biodiversité a contraint la Commission européenne à proposer des ouvertures, telle que la reconnaissance explicite pour les petits paysans du droit de produire et d’échanger leurs semences, ou l’ouverture du catalogue au matériel hétérogène, dont les « semences paysannes » font partie. Mais les associations de défense de l’agriculture paysanne n’en sont pas pour autant satisfaites car ils craignent que ces nouvelles régulations contribuent à garder leurs pratiques dans une niche marginale et ne laissent le champ libre aux firmes semencières pour finir de cadenasser le marché selon leur bon vouloir. Marginaliser ainsi les alternatives au crédo agroindustriel peut s’avérer funeste pour celles-ci car elles nécessitent une volonté politique et un soutien financier pour s’épanouir.

Une autre crainte, qui a provoqué une levée de boucliers de la part des agriculteurs biologiques et des petits producteurs, concerne une partie du texte qui stipule que les professionnels accéderaient au droit de s’autocontrôler « sous contrôle officiel » (c’est-à-dire avec un droit de regard final de la Commission européenne) pour les examens nécessaires à la certification et l’enregistrement des semences au catalogue. Mais, pour des raisons économiques évidentes, uniquement les grandes firmes pourraient se permettre d’effectuer ces contrôles. Certains y ont vu le premier pas vers une privatisation des contrôles et la disparition potentielle d’un service public seul à même de pouvoir défendre les intérêts communs. Ivan Mammana, membre de Aseed Europe, précise que ces autocontrôles font partie des principales requêtes du lobby défendant les intérêts des multinationales semencières, l’European Seed Association, ce qui leur permettrait de s’affranchir des règles qu’ils estiment pesantes et entravent leur compétitivité.

Le 11 mars 2014, le Parlement européen a massivement rejeté le règlement sur les semences. La mobilisation citoyenne et celle des organisations de la société civile a fini par payer, mais ce n’est pas l’unique raison du rejet, car nombre de députés de droite et socialistes ont également rejeté le texte parce qu’ils estimaient que le cadre proposé par la Commission était trop rigide. Ils dénonçaient un transfert de compétence trop grand à la Commission au détriment des États-membres. Il faudra attendre que le nouveau parlement soit élu en mai pour que le texte soit réexaminé.

Loin des sillons bureaucratiques de la Commission, une autre voie émerge depuis quelques années et entend se réapproprier la production de semences pour ne pas laisser l’innovation variétale être confisquée par la logique unique de l’agroindustrie. Des petites sociétés et associations semencières comme Kokopelli ou Semailles ont commencé à conserver et multiplier des semences paysannes adaptées aux terroirs où elles sont commercialisées. On a vu également naître l’organisation de réseaux solides basées sur l’échange de graines et de savoirs comme le Réseau Semences Paysannes en France. D’autres initiatives impliquant chercheurs agronomes et paysans, encouragées par la FAO et la Banque mondiale, mettent en place un nouveau système de gestion dynamique de nos semences basé sur le fonctionnement participatif.

Différentes façons de poursuivre le même objectif : maintenir en vie une collection vivante de milliers de variétés avant de les réintroduire dans les champs de ceux qui ont dit non à l’agriculture minière. Et résister à la privatisation galopante du vivant menacé par un droit de propriété intellectuelle toujours plus intrusif et gourmand.

Aldwin Raoul


Remerciements pour leurs précieux éclairages à Ivan Mammana, membre de Aseed Europe (Action for Solidarity Environment Equality and Diversity) ancien membre de CEO (Corporate Europe Observatory), Marjolein Visser, professeur au Service d’écologie et des systèmes de production végétale de l’ULB et Valerie Op De Beeck, chargée de mission à l’UNAB (Union National des Agrobiologistes Belges)

  1. Christophe Bonneuil et Frédéric Thomas, Semences : une histoire politique, Editions Charles Léopold Mayer, p.37
  2. Christophe Bonneuil et Frédéric Thomas, ibid., p.49
  3. Premier rapport sur l’État des ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (1997) http://apps3.fao.org/wiews/docs/ SWRFULL2.PDF
  4. Du fait du peu de transparence dans le secteur, les données ne sont pas aisément disponibles, car considérées comme des informations commercialement sensibles. Je donne ici deux sources qui utilisent les données fournies par les rapports financiers et annuels des multinationales. La première : The EU Seed and Plant Reproductive Material market in perspective : a focus on companies and market shares, Directorate-general for internal policies of the European Parliament, November 2013, Brussels, p. 19 et la seconde : Phillips McDougall, The Global Seed Market : Seed Industry Synopsis, August 2012, p. 3.
  5. Vincent Gallon et Sylvie Flatrès – La Fracture agricole, les lobbies face à l’urgence écologique, édition Delachaux et Niestlé, p.132
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