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7 février 2015

LA FIN DU MARCHÉ LIBRE ET DES LOIS DE L’HISTOIRE ? REMARqUES SUR LA DIALECTIqUE

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« Des philosophes comme Condorcet, Marx, Hegel, Comte, n’ont pas compris que le devenir historique “se déroule mais ne progresse pas”, qu’il est au pire un enchaînement de catastrophes, au mieux “un défilé d’impasses, une succession de situations bloquées, une immobilité en marche” ».

Frédéric Schiffter, à propos de Cioran(1)

Parmi les arguments que l’on oppose aux objecteurs de croissance, deux reviennent avec régularité : primo, la décroissance aurait une connotation « négative » qui ferait office de repoussoir ; secundo, elle se contenterait de paresseusement prendre le contrepied de la croissance et resterait ainsi prisonnière d’un schéma économiste qu’elle prétend récuser. Ici, nous allons en étudier une troisième, venant des marxistes : la décroissance serait dépourvue d’une dimension dialectique, ou du moins n’en tiendrait pas assez compte dans ses démonstrations. Pour rappel, la dialectique, au sens moderne du terme, se résume comme ceci : rien n’est figé une fois pour toute, tout est en devenir, mais selon une loi déterminée : du mal accouchera le bien, l’humanité marche vers la réalisation de l’Esprit (i.e. la Raison), ce n’est qu’une question de temps, alors soyons patients, nous les révolutionnaires, comme le recommandait Lénine. 

Je vais tenter de montrer que les limites écologiques, ou l’enfermement planétaire(2), de plus en plus manifestes, invalident tant la théorie de la main invisible du marché(3) que le matérialisme dialectique. Car, hormis la propriété des moyens de production — la principale ligne de fracture entre marxistes orthodoxes et libéraux —, les points communs sont plus nombreux que les uns et les autres sont prêts à le reconnaître : croyance en la société d’abondance qui anesthésiera les passions mauvaises des hommes et adviendra par l’omnipotence de la science et de la technique(4) ; bureaucratisation de la vie (quoiqu’en disent les libéraux anti-étatistes) ; expansion illimitée de la maîtrise rationnelle, de l’économie et de l’industrie ; anthropocentrisme ; prométhéisme ; goût pour le gigantisme ; universalisme ; arrachement à toutes les traditions, au temps, à l’espace et à la nature ; volonté de bouleverser tout ordre social qui aurait tendance à se stabiliser, bref, croyance au Progrès, cette métaphysique de l’histoire(5), ce processus déterministe sans fin et toujours plus complexe où la science découvre, la technique exécute et l’homme s’adapte ; au bout du compte, il est censé amener l’humanité au bonheur sur Terre, le présent imparfait n’étant qu’une suite de crises passagères (1914-18, 1929, 1939-45, 1968, 1973, 1995, 2002, 2008, jusqu’à la prochaine) préparant l’harmonie future. Autrement dit, nous avons affaire à une nouvelle religion séculière cachée derrière « un discours techno-historiciste », selon l’expression d’Alain Gras(6). Si certains veulent à tout prix refonder l’idée de progrès, il faut alors reprendre à grands frais sa conception héritée des Lumières, du saint-simonisme et de la cybernétique, puis « dégraisser » là où c’est nécessaire. Vaste programme ! 

Aujourd’hui, la question écologique s’invite dans l’économie politique, pour la prendre de plein fouet. Inutile de décliner ses multiples facettes ici, que tout citoyen digne de ce nom est censé connaître. Après l’avoir longtemps refoulée, l’oligarchie capitaliste semble enfin la prendre en considération, mais pour la récupérer aussitôt dans l’éco-blanchiment et, à un stade plus sérieux, dans le « capitalisme du désastre » (Naomi Klein, 2008)(7) ou le « capitalisme biocidaire » (Michel Weber, 2013)(8). Plutôt que celui de la société sans classes, le XXIème siècle pourrait bien être celui de l’hyper-capitalisme vert qui adaptera de force les habitants de la planète à la raréfaction des ressources sans toucher aux privilèges des riches, cet éco-fascisme que Serge Latouche a vu venir il y a dix ans déjà. Cependant, remarquons aussi que la réapparition(9) de cette « crise » écologique ne fait pas l’affaire des capitalistes, car elle vient troubler leur scénario du « business as usual  ». Autrement, comment expliquer l’acharnement de leurs affidés, ceux que je nomme les « rassuristes »(10), à minorer ou démentir les menaces globales ? Leurs manœuvres relèvent à la fois du déni, de la dissonance cognitive et de l’optimisme irréaliste, l’enfumage de l’électeur-consommateur en étant l’objectif intermédiaire, et la paralysie des décisions politiques, l’objectif final. Hélas, les médias les chérissant, on suppose qu’ils atteignent souvent leur but : administrer une dose de tranquillisants à l’individu atomisé qui n’a nulle intention de renoncer à la consommation, passeport pour son intégration dans la dissociété. 

Pourquoi la réalité géophysique actuelle vientelle profondément remettre en cause les théories économiques élaborées depuis les Lumières ? La vision organiciste de la Renaissance concevait la nature comme une mère nourricière qu’il convenait de respecter. Puis les découvertes, aux XVIème et XVIIème siècles, de Copernic, Kepler, Bruno, Galilée et Newton ont changé la donne. Le cosmos clos hérité des Grecs a fait place au cosmos infini, la vision naturaliste et mécaniciste s’est installée : l’homme est désormais séparé de son milieu, sur lequel il prend de l’ascendant. Bacon, Descartes et Boyle lançaient le plus ambitieux programme pour l’humanité : par la connaissance scientifique et la rationalité instrumentale débridée, l’homme allait étendre ses pouvoirs à l’infini sur la nature, la soumettre à ses désirs et ses fantasmes(11). Or ladite nature a toujours été un partenaire incontournable de l’humanité. Pour les sociétés traditionnelles, c’était une évidence. Au siècle des Lumières, on l’a refoulée (sauf Rousseau) ; au XIXème siècle, le souci de la protection de la nature a accompagné la Science triomphante, sans toutefois parvenir à freiner son avancée(12) ; aujourd’hui l’état très préoccupant de la biosphère devient obvie, sans toutefois être totalement intégré au logiciel mental de la plupart de nos contemporains. 

« Aucun dieu, aucune main invisible du marché ni aucune ruse de l’Histoire (ou de la Raison) n’interviendra pour nous sauver » 

Le marché libre suppose un monde potentiellement illimité où il existe toujours quelque part une « arrière-cour » capable d’absorber et de satisfaire la volonté des producteurs et la demande des consommateurs. Naguère, cette arrière-cour était constituée par les colonies regorgeant de matières premières et de main-d’œuvre corvéable ; aujourd’hui, c’est par la technoscience, via les projets de maîtrise du vivant (génie génétique, nanotechnologies, biologie de synthèse, nouvelles techniques de reproduction, transhumanisme, etc.), des cycles naturels (géo-ingénierie), ainsi que la conquête spatiale qui reprend des couleurs. L’être humain veut à tout prix avoir le dernier mot sur la nature, mais le volontarisme technologique — ou technoptimisme — est condamné dans son principe, la biosphère étant plus complexe que l’intelligence humaine qu’elle a engendrée. N’en déplaise à mes amis marxistes, il en va de même pour la dialectique telle qu’ils l’entendent : pour se résoudre dans la synthèse — résultant d’un dépassement de la thèse et l’antithèse —, elle a besoin de l’existence d’une « réserve » que les écosystèmes finis, de surcroît irréversiblement dégradés pour certains par la praxis de l’homme, ne sont plus en mesure de fournir. Bertrand Méheust l’a compris et s’en inquiète : « Il peut se faire, après tout, que la destruction de la biosphère soit tellement “radicale” qu’aucune “vérité supérieure” n’en sorte et qu’elle ne laisse aux êtres humains d’autre perspective que celle d’une vie crépusculaire dans un monde à jamais dévasté.  »(13) Cette perspective, angoissante mais plausible, est évoquée dans des œuvres cinématographiques ou littéraires visionnaires comme Danse avec le diable, Soleil vert, Malevil, Mad Max et La route. Quand bien même le matérialisme historique pourrait fonctionner dans son principe, un autre facteur l’entrave : le temps vient à manquer. Dérangée par notre frénésie productiviste, la nature nous impose dorénavant son agenda. Pour compliquer les choses, il ne s’agit pas du temps linéaire, prévisible de la science expérimentale et de la technique, mais bien celui, chaotique, fait de boucles de rétroactions positives. Le lecteur dubitatif peut compulser le dernier rapport du GIEC, lire le philosophe Clive Hamilton(14) ou écouter le professeur Guy McPherson (Université d’Arizona), qui distingue vingt-cinq de ces boucles, irréversibles à l’échelle du temps humain…(15) Le temps est venu de cesser d’attendre un deus ex machina. Aucun dieu, aucune main invisible du marché ni aucune ruse de l’Histoire (ou de la Raison) n’interviendra pour nous sauver. Ne comptons plus sur une providence inexistante. Là réside le vrai athéisme — athéisme dont se targuent les marxistes et les libéraux. Comptons seulement sur nous-mêmes… bien que cela ne nous offre aucune garantie de succès ! Accepter l’incertitude représente une nouvelle forme de sagesse et de lucidité. 

En substituant son radicalisme épistémologique au positivisme ordinaire, la décroissance propose, elle, un mode opératoire bien mieux adapté à la situation présente, inédite dans l’histoire de l’humanité, que ni Adam Smith ni Karl Marx n’avaient prévue. Le discours libéral et le discours marxiste (dans sa forme dogmatique) sont dépassés. Chez les premiers, comment croire que leur modèle représenterait une « fin de l’histoire » ? Quelle vanité ! Chez les seconds, prétendre bifurquer dans une autre direction unidimensionnelle et universelle — le communisme — est une idée (devenue) irréalisable. La décroissance suggère plutôt de susciter le « buissonnement » d’alternatives résistantes au productivisme et au capitalisme partout où cela est possible(16), sans passer par la prise du pouvoir d’État(17). Ce buissonnement s’inscrit bien dans la continuité de l’histoire, avec la limite rappelée par Jean-Pierre Dupuy : « […] s’il est vrai que nous faisons notre histoire, nous ne savons pas quelle histoire nous faisons »(18). Repousser la catastrophe — s’il en est encore temps —, empêcher que le monde ne se défasse, selon les mots d’Albert Camus, voilà des objectifs plus clairvoyants que l’illusoire Grand Soir, aujourd’hui privé de son sujet historique, le prolétariat(19). Ne parlons même pas des « démocraties de contrainte » libérales et consuméristes, condamnées à terme dans leur principe. Plus modestement, les objecteurs de croissance visent « un nouvel idéal frugal, égalitaire et démocratique de coexistence conviviale » (Christian Arnsperger, 2008). À l’instar d’Orwell, ils redonnent de l’importance à l’intuition morale et au sens commun, cette faculté à mi-chemin entre la raison et le sentiment. S’ils estiment avoir une mission révolutionnaire, ils sont également conservateurs, dans le sens où conserver les structures (économiques, sociales, agricoles, symboliques, etc.) et les écosystèmes que le capitalisme détruit pour étendre son emprise, est devenu une question de vie ou de mort. Ils cherchent à recréer les conditions de l’autonomie individuelle et collective. Comme Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, ils font le choix délibéré de la non-puissance, préfèrent le qualitatif au quantitatif. La décroissance est une étape transitoire et nécessaire pour notre survie qui nous fera passer d’un monde écologiquement et anthropologiquement insoutenable à une société qui se recomposera à partir d’une empreinte écologique redevenue soutenable, qu’elle se promettra de ne plus dépasser. « Le sens de l’histoire n’est pas le progrès, comme on l’a cru depuis le XVIIIème siècle, mais bien plutôt la puissance toujours accrue exercée sur la nature et contre elle »(20), remarque le philosophe Christian Godin. Il est temps que cela change ! 

Arrivons-en maintenant à la conclusion : la décroissance elle aussi est dialectique, puisqu’elle adopte un schéma thèse (la croissance)-antithèse (la décroissance)-synthèse (société d’a-croissance stable, démocratique, écologique et conviviale) ». Cependant les différences avec le matérialisme dialectique d’Engels sautent aussi aux yeux : primo, les voies pour y parvenir sont multiples (cf. supra) et n’ont rien à voir avec l’idée d’un Progrès linéaire ; secundo, l’importance du rôle de la nature est prise en compte pour constater aussitôt qu’une fois détruite, elle ne pourrait plus fournir le substrat qui « sert de base à toute vie, toute pensée, toute invention » (Peter Sloterdjik, 2003) ; tertio, il n’est pas garanti que cela se passe comme nous le souhaitons, car il n’y a aucune nécessité historique pour passer de la croissance à la décroissance ; nous pourrions échouer et l’aventure humaine prendre fin dans un cataclysme inimaginable. Terminons sur une note positive : sans tomber dans le messianisme, avançons que la décroissance est un nouvel universel concret. Une chance à saisir. 

Bernard Legros 

  1. Frédéric Schiffter, Le charme des penseurs tristes, éd. Flammarion, 2013, pp. 103 & 104.
  2. Cf. André Lebeau, L’enfermement planétaire, éd. Gallimard, 2008.
  3. Théorie reprise par Hayek au XXème siècle sous l’appellation d’ordre spontané du marché ou catallaxie.
  4. Rappelons-nous le mot d’ordre de Staline : « La technique décide de tout ».
  5. « […] le progressiste, si prompt à taxer les autres de “métaphysiciens” ou d’“utopistes”, est en réalité l’archétype du métaphysicien de notre temps, prêt à sacrifier indéfiniment et à très grande échelle les intérêts réels, matériels, concrets, d’êtres de chair et de sang, sur l’autel du concept métaphysique du Progrès dont il postule (en termes métaphysiques, là encore) qu’il est la “véritable essence” de l’histoire. » in Dwight Mcdonald, Le socialisme sans le progrès. The root is man, éd. La Lenteur, 2011, p. 135.
  6. Souvenons-nous de marxistes hétérodoxes comme Walter Benjamin, qui en appelait à une interruption messianique et révolutionnaire du progrès, et Simone Weil, qui n’était pas dupe de la nouvelle oppression induite par l’industrialisme : « La société actuelle ne fournit pas d’autre moyen d’action que des machines à écraser l’humanité ; quelles que puissent être les intentions de ceux qui les prennent en main, ces machines écrasent et écraseront aussi longtemps qu’elle existeront » (in Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, éd. Folio, 1955/1998, p. 143).
  7. Cf. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, éd. Actes Sud, 2008.
  8. Cf. Michel Weber, De quelle révolution avons-nous besoin ?, éd. Sang de la Terre, 2013.
  9. Réapparition et non apparition, comme nous l’apprennent les historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz in L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, éd. du Seuil, 2013.
  10. Cf. ma chronique « Corentin de Salle, un libéral-rassuriste » in La décroissance n° 115, décembre 2014/janvier 2015, p. 12.
  11. Tous les libéraux reprendront cette idée par la suite, ainsi au XIXème siècle John Stuart Mill qui insistait sur « la conscience du fait que tout ce que le genre humain entreprend pour améliorer sa condition consiste dans une large mesure à contrarier l’ordre spontané de la nature ». Cité in Jean-Claude Liaudet, Le complexe d’Ubu ou la névrose libérale, éd. Fayard, 2004, p. 137.
  12. Cf.Jean-BaptisteFressoz,FrédéricGraber,Fabien Locher et Grégory quenet, Introduction à l’histoire environnementale, éd. La Découverte, 2014.
  13. Bertrand Méheust, La nostalgie de l’Occupation. Peuton encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement  ?, éd. La Découverte, 2012, p. 82.
  14. Cf. Clive Hamilton, Requiem pour l’espèce humaine, Les Presses de Sciences-Po, 2013 et Les apprentis sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, éd. du Seuil, 2013.
  15. www.youtube.com/watch?v=lA7koR4pz68.
  16. Cf. Michel Lepesant, Politique(s) de la décroissance. Propositions pour penser et faire la transition, éd. Utopia, 2013.
  17. Dans ce cas subsistent cependant des questions insolubles, comme celle du démantèlement des centrales nucléaires.
  18. Jean-Pierre Dupuy, Petite métaphysique des tsunamis, éd. du Seuil, 2005, p. 27.
  19. Cf. André Gorz, Adieux au prolétariat, éd. Galilée, 1980.
  20. Christian Godin, La haine de la nature, éd. Champ Vallon, 2012, p. 119.

Bernard Legros

Bernard Legros

Auteur
Alice Bossut
Illustratrice

Alice Bossut
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